Les principaux acteurs du coup d'Etat avorté de Skhirat le 10 juillet 1971 sont le général Oufkir, ministre de l'Intérieur depuis 1964 et le général Medbouh, directeur de la Maison militaire royale depuis avril 1968. Le premier était à la tête de plusieurs départements ministériels dont celui de l'Intérieur, contrôle presque la totalité des rouages de l'Etat. Le second était chargé d'informer le Roi de toutes les questions relatives à la défense et au maintien de l'ordre et détenait des pouvoirs étendus au sein de l'armée. Avant de passer à l'action, ils prennent soin d'écarter des postes-clés tous les hommes susceptibles de gêner leur plan.
L'instrument du complot et l'arme du crime sont rapidement choisis : les cadets de l'Ecole militaire d'Ahermoumou dans la province de Taza. Nommé à la tête de cet établissement depuis 1968, M'hamed Ababou prend soin d'augmenter substantiellement les effectifs de l'Ecole. Le nombre de cadets passe ainsi de 600 à 1.500 en deux ans seulement. Le général Amahrach, directeur des Ecoles militaires et le colonel Chelouati, chargé des opérations et du ravitaillement à l'état-major général, ont été chargés d'ouvrir les dépôts de matériel et de munitions. Une première tentative d'assassinat du Souverain Hassan II a été reportée. Elle devait avoir lieu le 14 mai 1971, à l'occasion du défilé militaire. Mais ce dernier fut ajourné. La date du putsch fut donc fixée au 10 juillet 1971, lors des festivités de la fête de la Jeunesse, soit le 42ème anniversaire de Feu SM Hassan II. Dès 3 heures du matin, 25 commandos et une section spéciale à bord d'une soixantaine de camions quittent Ahermoumou, officiellement pour opérer une manœuvre militaire à Benslimane. Ce n'est qu'en court de route, à quelques kilomètres de Salé, qu'Ababou explique à ses hommes le plan d'attaque du Palais de Skhirat.
Sur place, les troupes ont franchi les portes du palais et se sont acharnées sur l'assistance, en tuant et blessant plusieurs personnes : plus d'une centaine de morts et des centaines de blessés. Après l'attaque de Skhirat, du ministère de l'Intérieur et de la RTM, les mutins se dirigent vers l'état-major général des Forces armées royales. Mais les forces de l'ordre reprennent rapidement la situation en main. Medbouh meurt au cours d'un règlement de compte avec son complice Ababou. La tentative de coup d'Etat échoue. Et trois jours plus tard, les principaux responsables de la tuerie de Skhirat sont exécutés. Les autres sont conduits vers le bagne de Tazmamart.
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L'Ecole militaire: Là où tout a commencé (source: L'Economiste) · La caserne, une zone sous haute surveillance
· Les témoignages d’un proche d’Ababou
34 ans après les évènements de 1971, l’Ecole militaire d’Ahermoumou est une fierté locale. En taxi ou à pied, la population locale se fait un plaisir d’indiquer la caserne. Pour d’autres encore, le sujet est tabou. Frileux, ils feignent d’ignorer sa présence.
La plupart soulignent toutefois que la fermeture du centre d’instruction s’est fait beaucoup ressentir sur l’activité économique de la région. Ils en veulent pour exemple le train qui arrivait jusqu’au village. Au lendemain du putsch, la gare ferroviaire a été fermée. Depuis, le village est devenu triste et morose et n’offre plus la moindre attraction. Aujourd’hui, les riverains sont nostalgiques. Pour eux, la caserne était un lieu verdoyant, plein de vie, de rigueur et de discipline.
Ils émettent le souhait que le centre d’instruction reprenne ses activités ou du moins devienne un musée pour drainer des revenus à la localité. Mieux, d’autres encore pensent que les équipements sportifs et les terrains devraient servir de complexe sportif pour les athlètes eu égard aux spécificités climatiques de la région.
Vue de loin, l’Ecole militaire impressionne encore avec son château d’eau et ses bâtiments jaunâtres aux tuiles rouges. De vieilles constructions qui datent du Protectorat. Elle est située à plus de 1.000 mètres d’altitude et est entourée de forêts. La zone est encore sous haute surveillance et le drapeau est hissé sur une grande place. Partout des guérites, des sentinelles et l’entrée de la porte principale est barricadée.
Au fur et à mesure que l’on s’approche de la caserne, l’édifice ressemble plus à un centre de détention abandonné qu’à une école d’instruction.
Des cachots sont encore visibles et les cellules sont ouvertes. L’on raconte dans la région que des hangars ont servi d’escale aux détenus de Tazmamart et autres détenus politiques, le temps de se rétablir avant leur libération définitive.
Quelques militaires sont en service et des logements de fonction délabrés et parfois fissurés sont encore habités par des ex-militaires. Par contre, les logements d’officiers ayant participé au putsch, sont tous inhabités et fermés.
A l’intérieur de la caserne, l’ancienne villa de fonction du lieutenant-colonel Ababou est encore là.
Le colonel avait un jardin à l’intérieur de sa maison, raconte l’un de ses proches collaborateurs. Partout à l’intérieur de la caserne, les locaux sont dans un état de délabrement avancé, les bâtiments administratifs, la place d’armes, le garage de véhicules, les dortoirs, le foyer… Le parcours du combattant, par où sont passés des milliers d’élèves sous-officiers, ainsi que les terrains de foot, d’athlétisme, de basket et de volley-ball sont laissés à l’abandon.
Faute d’entretien, les herbes sauvages jaunies sont partout. Et les anciens équipements, une fierté du centre auparavant, sont déglingués et rouillés.
A quelques encablures de la caserne, un sexagénaire qui travaillait sous les ordres du lieutenant-colonel, raconte avec nostalgie la période Ababou. Depuis qu’il a quitté l’armée dans les années 90, ce vétéran est toujours habillé en treillis et turban. Selon lui, Ababou était petit et très intelligent, craint et admiré à la fois. «C’était un vrai militaire, un homme vigoureux qui ne tolérait pas la médiocrité. Mais aussi un brave type et généreux avec ceux qui le côtoyaient de près». A la moindre erreur ou maladresse, les militaires rampaient et roulaient en position de combat, sous ses injonctions, crâne rasé et sac marin plein de sable, sur le bîtume. C’est le colonel Ababou qui a lancé les pantalons de treillis sans poches. Pour lui, le soldat ou les futurs sous-officiers n’ont pas le droit de mettre la main dans la poche. Ce qui est indigne de la part d’un militaire, témoigne le vétéran. Et d’ajouter, sous les ordres d’Ababou, le soldat devait constamment lever la tête.
Les entraînements étaient intensifs et les militaires très disciplinés. La caserne était flamboyante, partout on plantait des lauriers, des cèdres et des chênes et on construisait des bâtiments. La période Ababou n’a pas qu’une version idyllique: le putsch bien sûr mais aussi différents pillages de civils organisés sous les ordres du lieutenant colonel. «On pillait tout sur son passage: bétail, ciment, briques, sable, bois, fer…» Le butin était mis dans un grand jardin à Aghbal, ajoute-t-il.
En 1971, les entraînements et les manœuvres se sont intensifiés avec des exercices de combat et de tir, mais à aucun moment, l’on ne s’est rendu compte de ce qui se tramait et ce qui allait se produire, ajoute le septuagénaire. Heureusement, renchérit-il, que deux mois avant l’opération, il a été muté à un autre bataillon de génie. Autrement, je ne serais plus de ce monde, déduit avec humour le vétéran.
Outre le lieutenant-colonel Ababou, les principaux architectes du coup d’Etat avorté de Skhirat étaient le général Oufkir et le général El Medbouh. Et c’est aux cadets de l’Ecole militaire d’Ahermoumou que revenait l’exécution de cette opération. Quelques mois auparavant, Ababaou avait non seulement substantiellement augmenté les effectifs (de 600 à 1.500 élèves), mais a intensifié les exercices de combat et de tir et formé des commandos ainsi qu’une section spéciale. Les dépôts de matériel et de munitions ont été ouverts. La première tentative de putsch, prévue pour le 14 mai lors du défilé militaire, a été avortée. L’opération a été donc reportée. Le 10 juillet à l’aube, le coup d’envoi d’une manœuvre à Benslimane a été donné. Coup de théâtre: en cours de route, le lieutenant-colonel explique à ses troupes le plan d’action de l’opération Skhirat. Arrivés sur les lieux, les militaires d’Ahermoumou ont franchi les portes du palais en tuant et blessant plusieurs personnes. Les mutins ont également attaqué le ministère de l’Intérieur et la RTM. Entre-temps, l’armée a repris la situation en main. Et la tentative du coup d’Eta échoue. Quelques jours plus tard, les têtes pensantes duputsch sont exécutées. Le reste a été jugé et emprisonné dans le bagne de Tazmamart.
"Tel un lieu maudit, l’ancienne demeure du colonel putschiste (environ 140 mètres carrés) est abandonnée et entourée d’une muraille et de fil barbelé. Une piscine et une balançoire sont encore visibles de loin"
J. R.