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    Si les premiers conquérants musulmans avaient amplement réussi leur expansions avec succès, ce résultat n’aurait jamais été atteint sans la sagesse des premiers califes qui surent conserver les appareils administratif et fiscal des territoires conquis : l’appareil de Byzance en Egypte et en Syrie, l’appareil des Sassanides en Irak et en Perse. Ainsi, l’islam n’avait pas seulement conquis des terres d’alluvions et d’oasis, il s’était étendu aussi le long d’une zone maritime et d’une zone de steppes que les caravanes mettaient en contact pour échanger les produits d’Europe et d’extrême Orient. De la Perse ou de l’Irak, les voiliers arabes atteignaient non seulement l’Inde et Ceylan mais aussi la Chine jusqu’au IXème siècle. D’autres voies terrestres menaient vers l’Inde, la Syrie, l’Egypte et Byzance. Les caravanes d’Egypte prenaient également la direction de l’Ethiopie et du Maghreb. Le commerce portait sur des produits de luxe, comme les épices, les bois précieux, les fourrures, sur des produits de première nécessité, les métaux, les textiles ainsi que sur les produits métallurgiques. Le développement du commerce, allait de pair avec la possibilité d’imposer la circulation à quelques-unes de ses étapes, aux entrées dans les villes soit à l’embarquement ou au débarquement des marchandises dans les ports.

    La notion d’un “territoire douanier” bien distinct du territoire national est apparue dès l’aube de l’Islam en Arabie. Le mouvement des marchandises d’un territoire douanier à un autre donnait lieu à la perception de droits de douane (“Al aouchr”) par “al achir” (receveur des droits de douane). Dans une citation d’Abou Hanifa d’après Alkacime d’après Anes Ibn Sirine d’après Anes Ibn Malek, il est dit : “Le calife Omar me confia la perception d’Alachour et me fit prononcer le sement de percevoir sur les marchandises objet d’une transaction commerciale le quart du dixième pour les musulmans, la moitié du dizième les dhmmi53 et de dizième pour les tribus en guerre54.

    Avec l’évolution de ce système on a pu contrôler que dans chaque centre urbain était établi un ou plusieurs foundouks ou khans, où les commerçants étaient tenus de porter leurs produits. Ceci facilite la levée de la taxe douanière. Le droit de douane fixé, généralement à dix pour cent pour les musulmans, à vingt pour cent pour les non musulmans et des droits apparentés étaient d’un gros rapport pour le trésor public. Seulement, il est d’une importance capitale de signaler que ces taxes sur le commerce n’étaient pas considérées par les fouqaha55 orthodoxes comme tout à fait conformes aux prescriptions de la loi coranique. Ces réticences ont dû se dissiper à travers les âges car le recours aux impôts sur les échanges était d’une trop grande commodité et si nécessaire pour qu’aucun gouvernement ne pût s’en passer56.

    L’islam avait le mérite de développer le commerce international. Il permettait le transfert de l’argent, surtout en grosses sommes sous forme de pièces documentaires au lieu de pièces monétaires. Par conséquent, les transactions commerciales ont dû se soumettre à cette nouvelle orientation d’où le flot des documents échangés entre les Etats musulmans et le reste de la communauté internationale .

    L’époque du Prophète avait tracé, dans ce contexte, les lignes de conduite pour les tribus soumises à l’Islam, et qui ont servi par la suite de base pour le renforcement de la législation financière et économique de l’ensemble de la communauté. Grâce à l’ouverture sociale et humaine des négociants musulmans, les échanges commerciaux furent internationalisés à une grande échelle. Le trafic maritime favorisait non seulement le transport des produits et marchandises, mais aussi le contact humain et collectif. Les espaces désertiques vécurent une ère d’intense animation et de mouvements caravaniers jamais connus auparavant. Dans l’analyse des civilisations du Sahara, Attilio Gaudio57, remarquait que les produits exotiques des pays noirs étaient importés au Maroc par de longues caravanes qui parcouraient régulièrement3.000 km de désert. La traversée s’effectuait, bien entendu, sous le contrôle douanier, entre autres, des ”Garamantes” à qui les voyageurs commerçants payaient un droit de péage ; droit maintenu par les Touareg jusqu’au début du XXème siècle . L’évolution du régime douanier du Maroc Musulman devra désormais, s’inscrire dans le cadre de ce double courant commercial maritime et saharien.

    Après la chute de Rome en 476, le Maroc a sombré dans un repli politique qui s’est traduit progressivement par une régression de son activité commerciale avec le monde extérieur. Ainsi, il serait très difficile de déceler des indications précises sur l’existence d’un rouage douanier durant les brefs passages Vandale et Byzantin au Maroc, tant les sources de référence seraient pratiquement inexistantes dans ce domaine. Cependant, on peut noter que la relative faiblesse du commerce extérieur s’explique par le fait qu’aucun pays du monde méditerranéen n’a vécu autant que le Maroc en dehors des grands courants commerciaux. Carthage ne fit entrer dans son espace économique que des comptoirs littoraux et la Mauritanie Tingitane ne fut pour l’empire romain qu’une marche militaire. Après la conquête musulmane en l’an 708, le Maroc a connu des mutations socio politico économiques d’une grande importance qui se sont traduites sous le règne du Sultan Moulay Idriss Al Azhar par l’apparition de ce qu’on peut qualifier comme le premier noyau du système ”Makhzen”.

    En effet, la notion du Makhzen qui est un système de gouvernance propre au Maroc coïnciderait, d’après la majorité des historiens, avec l ’ instauration du premier gouvernement du Maroc indépendant sous le règne de la dynastie Idrisse. C’est également à ce niveau qu’il conviendrait d’étudier l’origine et l’évolution des systèmes douaniers qu’a connu le Maroc jusqu’à nos jours, car la douane a constitué de tous les temps l’une des principales composantes du système makhzenien. 

    La souche arabe du terme ”douane” est issue de ”diwan” et appelé en Afrique du Nord: ”diwana”58. On peut également trouver une origine étymologique propre à la douane marocaine, qui a un rapport direct avec le terme “ makhzen ” . Harakat précise que le terme ”makhzen” fut utilisé pour la première fois au IIème siècle de l’hégire pour désigner le coffre métallique utilisé par l’Emir (gouverneur) de l’Ifriquia pour y déposer les recettes fiscales de l’Etat dont notamment les taxes sur le commerce extérieur. Le terme makhzen est issu du verbe arabe khazzana qui signifie : enfermer, conserver, thésauriser. Dès l’origine, ce terme, qui est au Maroc synonyme de gouvernement, s’appliquait plus particulièrement à l’organisation financière.

    On peut donc considérer que l’expression makhzan, qui désigne le gouvernement marocain et tout ce qui s’y rattache de près ou de loin, a été utilisée au début pour indiquer uniquement l’endroit où étaient réunis les fonds destinés à être versés au trésor de la communauté musulmane, ou bayt al-mal. Plus tard, lorsque les sommes, ainsi réunies, ont été conservées pour être utilisées sur place et sont devenues, pour ainsi dire, les trésors particuliers des communautés dont elles provenaient, le mot makhzen a servi à désigner les trésors de chacune de ces communautés, et une certaine confusion commença à se produire entre ”makhzen”et ”bayt al-mal”. D’ailleurs, l’expression “Abid al makhzen” reprise à diverses étapes de l’histoire du Maroc, a toujours été utilisée dans le sens d’esclaves du trésor, plutôt que dans celui d’esclaves du gouvernement. Il apparaît donc que le ”makhzen” a servi, au Maroc pour désigner le gouvernement au fur et à mesure que l’Etat se détachait de l’Empire Musulman d’Orient.

    Au plan financier, le problème de la fiscalité en général et de la taxation des produits importés ou exportés en particulier, demeura l’un des gros évènements de l’histoire musulmane en Orient comme en Occident. Ibn Hawkal59 explique ce qu’était ”la taxe douanière” perçue par les Omayyades dans les ports : “ce qui est collecté sur les marchandises qui entrent et qui sortent en abondance sur les navires”. Ibn Hayyan60 évoquant la fiscalité du Maghreb contrôlé par le Calife Omayyade Al Hakam II détaillé dans une lettre que celui-ci envoya aux tribus du Maghreb, indique que l’empire s’en tenait à la stricte légalité.

    On peut considérer que le kitab al kharaj d’Abu Youssouf Yacoub ainsi que les statuts d’Al Mawardi (Al ahkam assoultania) constituent les principaux ouvrages de référence en matière de fiscalité sur le commerce extérieur du monde de l’Islam. La taxe sur les marchandises, le ”ouchr” était pour les musulmans de 2,5 % ad valorem. Les dhimmi (chrétiens et juifs vivant sous la protection du musulman) payaient 5 % et les étrangers (harbi moustamine), les chrétiens particulièrement acquittaient 10%.

    La comparaison avec certaines pratiques douanières, en Egypte par exemple, montre comme l’affirmait Ibn Joubayr, que si les musulmans pouvaient circuler librement partout dans le monde musulman, les tracas douaniers ne leur étaient pas épargnés parfois. Au Maroc, la fiscalité sur le commerce extérieur la mieux connue historiquement est sans doute celle des Almohades. Ce sont les traités conclus au XIIème siècle avec les ports italiens qui en constituent la référence. Ces traités prévoyaient des règles précises de conduite et de mise en douane des marchandises permettant au makhzen de mieux contrôler les flux commerciaux . Plusieurs conditions étaient liées à ces accords. Deux éléments peuvent cependant être mis en exergue : le paiement des droits de douane et les règles de conduite et de circulation sous douane. L’autre aspect de ces accords concernait les démarches administratives liées au passage en douane des personnes et des marchandises. Les marchands devaient s’adresser aux fonctionnaires de la douane. Les droits et taxes étaient perçus sous le contrôle d’un fonctionnaire nommé Moushrif, qui fut désigné ensuite par: Amine des douanes.

    Les bâtiments des douanes s’appelaient d’ailleurs ”Diyar Al Ichraf” par référence au Moushrif des douanes. Selon Al Ansari, le nombre des offices de diyar al ichraf (l’administration des douanes) était de quatre : L’office de la douane était situé en face des foundouks des commerçants chrétiens ; l’office d’emballage et de déballage des marchandises (aires des vérifications douanières) était là où se trouvaient les marchands d’épices.

    Les textes de certains traités nous offrent des indications au sujet des fonctionnaires des douanes au Maroc du XIIème siècle. Le responsable ou moushrif, appelé : “nazir al diwan” était secondé par ”sahib al diwan”. Tous les deux dirigeaient un personnel douanier composé d’adouls, de traducteurs et d’agents rattachés, en particulier les courtiers évoqués dans le traité de la réglementation de commerce rédigé à Séville en 1100 par Ibnou Abdoune.

    Sur l’importance de l’encadrement juridique du commerce maritime et des douanes, Christophe Picard61 conclut dans son étude sur la navigation et le commerce du Maghreb occidental musulman : 

    ” L’Ifriquia puis Al Andalous furent les principaux foyers de production juridique, encadrant la vie maritime, justement au moment où les Etats respectifs donnèrent une impulsion particulière à la navigation et cherchaient à mieux organiser l’activité commerciale, pour des intérêts politiques et fiscaux évidents ” .

    Pour cela, l’appareil juridique et administratif était un élément essentiel qui se mit en place. Il se développait d’autant plus harmonieusement que l’école malikite était la seule en vigueur, au moins depuis le milieu du Xème siècle. Du coup, les Almoravides, ainsi que leurs successeurs Almohades n’avaient qu’à reprendre, maintenir, et éventuellement, enrichir l’édifice. L’activité douanière fut dès lors une mission constante, en dépit de la conjoncture géopolitique difficile pendant les conquêtes musulmanes notamment durant les périodes du Jihad Islamique. Ce Jihad comme le note Charles André Julien, ne fut jamais, à cause des impératifs commerciaux, une guerre totale, interdisant tout contact pacifique entre musulmans et chrétiens. Les impératifs mercantiles du négoce méditerranéen l’emportèrent largement sur les exigences de la foi. La douane fut, à cet égard, l’incontourable intermédiaire. 

    Les ports ibériques, les cités marchandes de la Méditerranée ne pouvaient se ravitailler en produits d’Afrique noire que par l’intermédiaire du Maroc. Leurs négociants s’installèrent dans des foundouks62 sous un contrôle permanent de l’autorité douanière. Au cours de la seconde moitié du XIIème siècle, Gênes se fit garantir par traité, sécurité et facilités de procédures douanières. Cela valut un essor exceptionnel au commerce extérieur, ce qui fit de la douane marocaine l’élément moteur de cette expansion et l’animateur de l’activité économique au Maroc durant plusieurs siècles.

    LES PREMIERES STRUCTURRES DOUANIERESDE L’ETAT MAROCAIN

    L’EPOQUE IDRISSIDE63

    Pendant la première partie de leur règne, les Idrissides n’avaient pas de politique douanière. Cette situation peut s’expliquer aisément par les deux facteurs suivants :

    1) La préoccupation de l’Etat, nouvellement créé, par l’instauration de ses premiers jalons. Ainsi, les efforts des pouvoirs publics ont été essentiellement orientés vers l’urbanisation du pays, la création des provinces. De même que l’Etat concentrait ses efforts sur la transmission des règles de l’Islam aux populations et veillait à leur assurer l’éducation religieuse adéquate.

    2) Dans ce contexte, l’Etat ne pouvait qu’opter pour un système fiscal qui respecte scrupuleusement les principes de la ”chariâ”. Cette politique fiscale basée sur l’impôt coranique était d’autant plus aisée à appliquer que les charges du jeune Etat marocain étaient amplement couvertes par les recettes de l’impôt traditionnel.

    Durant la seconde période de règne Idrisside, le jeune Etat devait inéluctablement faire face aux charges, de plus en plus nombreuses dues à la gestion d’un pays en pleine expansion. D’autre part, les catastrophes naturelles et les épidémies créent pour le pouvoir des charges lourdes et imprévisibles. Ainsi, s’est posé le problème d’une nouvelle organisation financière avec la grande difficulté à laquelle devaient faire face toutes les dynasties qui ont régné sur le Maroc. Cette organisation consiste à créer une administration politique et fiscale s’accordant avec les principes de l’Islam. La structure douanière durant cette période ne pouvait être qu’intégrée dans l’organisation financière sous forme d’un impôt de guerre perçu par l’autorité militaire.

    Si le commerce extérieur du Maroc fut pendant l’antiquité essentiellement maritime, avec les Idrissides, les premières opérations d’exportation se sont  effectuées par des caravanes transahariennes vers le Soudan. Une activité de commerce maritime a été toutefois enregistrée au port d’Asilah sous le règne du calife Idrisside Al Kacem Ibn Idriss64. Asilah fut donc l’un des premiers ports douaniers des Idrissides à partir de 844. Des foires de commerce ou “mawassims” y étaient organisées trois fois par an pour y animer et maintenir l’activité de négoce international65. Au IXème siècle, les Marseillais fréquentaient déjà la baie de Sebta pour la pêche des perles dont Ibnou Hawkal vantait la qualité dans son célèbre oeuvre “Sourat Al Ard” (configuration de la Terre)66.

    Picard considère que l’époque Idrisside fut l’occasion du redémarrage pour la navigation maghrébine dans la côte atlantique située entre Moulay Bouselham et le Cap Spartel, animé par les villes de l’intérieur comme Al Basra. Ibn Hawkal confirme ce constat dans ses mémoires “configuration de la terre” écrites au Xème siècles : les habitants de Basra, conclue-t-il transportent leur marchandises sur des navires par la rivière et, après avoir atteint l’ocean, tournent vers la mer Médirranée pour se rendre où ils désirent.

    Les travaux de D. Eustache à propos de la cité économique d’”Al Basra” et du rio “Lukkous” ont montré l’importance des cours d’eau, en relation avec l’océan Atlantique dans le nord du “Maghrib al akssa”. Ces structures portuaires hors zones urbaines qui furent les premiers postes douaniers d’avant garde, semblent avoir été la première base d’urbanisation de la côte atlantique marocaine.

     

    Au XI et XIIème siècles, Anfa (“Al Gayt”) était qualifiée de mouillage et non de cité, “Amagdul” (Mogador) ”mouillage très sur” et en même temps ”port de la province de Sous” selon “Al Bakri”. D’après El Idrissi, “Fedala” était une presque Ile qui servait de point d’appui au port de “Tamsna”. Ibn Hawkal et Albekri avaient bien décrit l’activité commerciale internationale de la cité connue sous le nom “Basrat Al Maghrib”, qui fut une ville d’importance moyenne à mi-chemin sur l’itinéraire reliant “Tansa”67 à Fès. On l’appelait également “Basrat al Kettane”68 (basra du lin) parce qu’à l’époque où elle commença à se peupler, on y employait le lin en guise de monnaie dans toutes les opérations d’échange69. On cultivait sur son territoire fertile le lin,le coton, le blé et l’orge. C’était une ville marchande, et on compte parmi ses habitants des commerçants andalous opulents. Son commerce maritime vers l’Andalousie et l’Ifriquia s’effectuait par le port de la langue “Buhayrat Aryag” appelée également “Mersa Zerga” (port près de Moulay bouselham). Ibnou Oudari situait Jabal Moussa, à neuf miles de Sebta, comme l’endroit idéal pour la pêche des perles70.

     



    Ainsi, le Maroc fut sous les Idrissides une plaque tournante de transactions portant sur l’importation et l’exportation de diverses marchandises71 entre le Soudan et l’Orient. L’historien et l’amine des douanes marocaines Zayani rapporte la première convention de délimitation de frontières entre Idriss Al azhar et Ibrahim Ibnou al Aghlab72. Cette première démarcation de territoire démontre l’intérêt de l’autorité centrale au Maroc à contrôler l’activité commerciale avec le monde extérieur. Une telle activité était évidemment génératrice de revenus pour le makhzen Idrisside, et lui permettait ainsi, d’étendre son autorité sur le pays. La participation de l’Etat à l’activité économique et douanière au large des cotes de l’océan atlantique est une réalité notée par les historiens et voyageurs de commerce de l’époque Idrisside. L’administration portuaire, l’organisation administrative, la fiscalité, l’encadrement juridique en sont les aspects les plus visibles. Ainsi, la zone portuaire était placée sous l’autorité directe du Sultan. En particulier, les espaces portuaires les plus importants étaient sous contrôle de l’état qui surveillait également la construction des navires et leur location à des fins commerciales. L’organisation et les procédures douanières ont du s’effectuer dans un système d’interpénétration des domaines commercial et militaire qu’on ne peut malheureusement décrire en l’absence de documents ou témoignages probants. Il n’en demeure pas moins que la fiscalité, et particulièrement les taxes douanières, représentaient un facteur majeur de la présence du pouvoir central dans le commerce inter régional et particulièrement le commerce maritime.

     

    L’étude de l’histoire du Maroc démontre que l’autorité de l’Etat s’est toujours établie sur la base de facteurs religieux, mais surtout grâce à la maîtrise des ressources financières du pays dont principalement les recettes douanières. Ainsi, comme l’affirme Harakat74 l’avènement des Almoravides avait comme base, en plus des facteurs politiques et religieux, des objectifs économiques: la supervision de l’axe caravanier Sijilmassa-Oudaghoucht par les tribus Amazigh du Sud.



    Ce contrôle du mouvement des marchandises permettait à ces tribus (connues sous le nom d’Al Moulatamines) de percevoir des droits de passage qui furent, en l’absence d’organisation administrative spécifique, considérés comme de véritables droits de douane. Le terme utilisé pour le droit de douane était le Meks (moukous au pluriel). Ce terme semble comprendre toutefois tous les impôts relatifs aux transactions commerciales : droits de marché, droit de régie et droits de portes.

    Les historiens s’accordent à constater que c’est sous le règne des Almoravides que le Maroc est sorti de son isolement. La paix établie par les Almoravides et plus encore par les Almohades a dû faire régner la sécurité au Maghreb - et pour un certain temps en Afrique du Nord. Cette sécurité fut si nécessaire pour développer et maintenir des relations commerciales stables avec le monde extérieur. Dans ce contexte, le commerce saharien ne fut jamais aussi florissant que sous les Almoravides qui avaient une prépondérance absolue sur les deux rives du Sahara. Paradoxalement, ce furent les Almoravides qui vont adopter, sous l’impulsion de leur chef spirituel Abdallah Ibn Yacine, une organisation financière conforme aux prescriptions coraniques les plus orthodoxes en matière de perception d’impôt. Ainsi, les moukous dont l’application a donné lieu à beaucoup de controverses ont été considérés comme des contributions illégales et furent tout simplement supprimées pendant la première décennie de leur règne.

    ”Sur la plainte des gens de Sijilmassa, qui se disaient opprimés par leur Emir Messaoud Ben Ouanoudim El Maghraoui, les Morabitines marchèrent sur cette ville et s’en emparèrent. Ayant ensuite rétabli l’ordre dans ce pays en faisant disparaître les abus qui choquaient la religion et en supprimant les contributions illégales telles que les ”Magharem” et les ”Mokous”, ils re p r i rent le chemin du désert. Avant de partir, ils relèveront la dîme partout et confièrent le gouvernement du pays à des officiers de leur propre nation75” .

    Cette décision d’abolir les taxes fiscales touchant le commerce extérieur se justifiait selon certains auteurs par le fait que l’intense activité commerciale à l’intérieur de l’empire générait un revenu très important au Bit Al mal de l’Etat. Cela n’a pas empêché qu’un début d’organisation des missions de contrôle douanier des mouvements des marchandises a été enregistré sous le règne des Almoravides. Il y a lieu de rappeler à cet égard que dès l’an 484 de l’hégire, l’Andalousie était sous le contrôle administratif de l’Empire Marocain.

    S’inspirant du modèle des Omayades en Andalousie, l’Etat Almoravide introduisit au Maroc une série de réformes touchant ses propres structures. C’est ainsi que fut instauré le système de la ”Hisba” avec la nomination de plusieurs mouhtassib dans les principales villes et notamment les villes portuaires. Le régime de la “hisba” aurait donc précédé le régime de “l’amana” en ce qui concerne la gestion des affaires douanières au Maroc. Ibn Khaldoun dans sa définition des missions du mouhtassib précise que ce dernier était chargé également du contrôle de l’embarquement et du débarquement des marchandises des navires.

    Si la thèse de l’abolition des moukous a été avancée par l’auteur de Raoud Al Kistas, tous les indices rapportés par d’autres historiens s’accordent à conclure que l’application de cette mesure fut tout à fait relative et temporaire. Ainsi, il y a lieu de croire que les moukous supprimés n’auraient concerné que l’imposition du commerce intérieur. Le commerce extérieur, source de la puissance financière de l’Etat, n’aurait pas fait l’objet de l’abolition. Cette tendance est confirmée par Boutchi dans ses recherches sur l’histoire économique et sociale du Maroc sous le règne des Almoravides. Le chercheur constate en effet, l’existence de deux catégories de commerce : le commerce des caravanes et le commerce de gros76.

    Le premier élément de ces mouvements fut décrit par El Idrissi comme une activité animée par les commerçants du Sahara. Ces derniers importaient de l’or, les cuirs et l’ivoire du Soudan. Ils y exportaient le sel, le cuivre et des ouvrages en métaux. Ibn Khaldoun disait à propos de ces animateurs du commerce transaharien : “Ainsi, nous trouvons que les commerçants qui rentrent au Soudan sont les plus prospères et ceux qui ont le plus d’argent”.

    Le commerce de gros ou commerce libre, était animé par des riches négociants par l’intermédiaire des “wakil77”. Ceux-ci furent généralement chrétiens ou juifs. Ils exerçaient une activité de négoce dans les transactions commerciales internationales. Le géographe, Ibnou Saïd, met en valeur la prospérité de cette activité en décrivant dans son ouvrage “Kitab Al Joughrafia” une transaction au port de Sebta : “Ils achetèrent le grand bateau chargé de marchandises des Indes en une seule transaction”.

    En procédant à l’analyse de la situation des commerçants marocains à l’époque des Almoravides, Nasseh78 décrit exhaustivement l’organisation des caravanes commerciales à cette époque. Il démontre que c’était l’Etat qui organisait les caravanes du commerce extérieur et les encadrait également. Dans sa contribution à l’histoire économique sociale et politique du Maroc médiéval El Alaoui constate : ”depuis l’avènement des Almoravides, le commerce transaharien devient pour le Maroc une activité essentielle, surtout à une époque où le pays était le centre d’un vaste Empire79.

    Le développement de ce commerce extérieur qui procurait aux souverains maghrébins et soudanais l’essentiel de leurs revenus s’expliquait d’autre part par la complémentarité économique des deux empires de l’époque. Le Maghreb abondait de cultures céréalières et arbres fruitiers, notamment le blé, la vigne, le figuier et le dattier. Il pouvait subvenir aux besoins des populations du Sahara et du Sahel soudanais dont la production agricole se limitait aux oasis. Par contre, le Maghreb était dépourvu de quelques produits végétaux et animaux qui ne pouvaient se trouver qu’aux tropiques ou au Sahara : il s’agit de la gomme arabique, l’ivoire, l’ambre, les peaux de chèvre, et l’oryx. Outre l’écoulement de ses produits artisanaux, le Maroc bénéficiait de sa position au carrefour des courants commerciaux de la Méditerranée occidentale, pour jouer le rôle d’intermédiaire entre cette dernière et les royaumes soudanais . Il approvisionnait le Soudan en diverses marchandises manufacturées provenant des pays musulmans et chrétiens de la Méditerranée. Simultanément, il ravitaillait les Européens et les pays d’Orient en produits sahariens (l’or en particulier).

    La ville de Sijilmassa, contrôlait la route saharienne la plus fréquentée par les caravanes. Elle devint ainsi au milieu du XIème siècle l’un des centres caravaniers les plus importants du monde après le déclin de la ville d’Aghmat qui fut le premier grand centre de commerce caravanier international. Al Idrissi classait les commerçants d’Aghmat de la tribu des Hawara, parmi les plus prospères du Maroc. Il précise à ce sujet :

    “Ils rentrent au territoire du Soudan avec des centaines de dromadaires chargés de cuivre rouge, de couverture, de tissu de laine, de turbans, de perles, de parfums, de pierres précieuses et d’outils en fer forgé”.

    Cependant, après la découverte des mines de sel de Tatnatal situés à 20 jours de marche de Sijilmassa, les caravanes avaient abandonné l’emprunt de l’itinéraire littoral qui passait par les villes du Sous. Elles utilisaient désormais l’axe Sijilmassa Toumbouktou. Ce fut l’un des premiers axes où se seraient établies des structures douanières. A travers cette organisation le makhzen Almoravide contrôlait une intense activité de transit de caravanes transahariennes. Ces caravanes étaient en effet soumises au versement d’un tribut intitulé, selon la terminologie de Ibn Hawkal80, ”Al laouazim” (droits sur le commerce).

    En contrepartie de cette contribution, l’Etat offrait aux commerçants caravaniers :

    1) la sécurisation des parcours, la sécurité des biens, et celle des personnes. Il s’agissait de l’une des premières missions de la douane au Maroc. Elle consistait à organiser et à encadrer les caravanes commerciales à l’échelon international81.

    2) La garantie de l’unicité de l’impôt qui, pour la première fois de l’histoire du Maroc, fut perçu par une autorité relevant du pouvoir central.

     Dès lors, on peut se demander si le contrôle du commerce caravanier n’était-il pas l’une des premières missions douanières du makhzen Almoravide ? En effet, les auteurs chrétiens ou arabes qui ont décrit le Maroc médiéval s’accordent pour attribuer une grande importance à l’activité du commerce transaharien. Ce négoce constituait la source la plus importante des revenus pour le trésor marocain. Les caravanes devaient payer, en espèces ou en nature, des taxes sur les marchandises qu’elles transportaient au départ ou à l’arrivée dans les villes.

    Nous n’avons pas pu trouver de références concernant la nature et les quotités des taxes perçues par le makhzen Almoravide. Mais on peut supposer que les taux variaient selon le type de marchandises. La méthode de perception des droits dus au trésor marocain n’a pas été précisée par les auteurs de cette époque qui nous avaient pourtant informé sur la pratique de perception des pays voisins.

    D’après Al Bekri, les droits d’importation dans le Royaume acquittés sur les marchandises en provenance de Gênes étaient calculés par charge d’âne82 comme suit :

    - 1 dinar pour le sel ;

    - 5 dinars pour le cuivre ;

    - 10 dinars pour les autres produits.

    Ibn Hawkal nous donne une idée sur l’importance des recettes douanières émanant du commerce caravanier. Ala fin du Xème siècle rapporte-t-il, la ville de Sijilmassa, le plus grand centre caravanier de l’Afrique du Nord rapportait à l’époque 400.000 dinars par an, soit 1.624 kgs d’or environ83

    Au plan maritime, les traités politiques qui, dès la fin du XIème siècle, lièrent les rois de Sicile aux Emirs des pays du Maghreb, avaient eu nécessairement des conséquences favorables pour le commerce. Si rien n’était défini encore par des actes écrits sur les conditions selon lesquelles ce commerce pouvait s’exercer, des sauf-conduits étaient au moins délivrés ou garantis, sous une forme quelconque aux navigateurs siciliens pour s’y livrer à des activités de négoce. Pise et Gênes ne tardèrent pas à s’entendre avec les sultans Almoravides pour confirmer par des traités précis les usages et les premières conventions verbales ou écrites qui leur permettaient de fréquenter en sécurité les ports marocains84.

    Dans ce contexte, tout porte à croire que les premières dispositions douanières appliquées pour ces transactions furent d’abord verbales. Il arrivait souvent que les conditions générales du traité une fois convenues et résumées verbalement, étaient confirmées, sans écriture, par une affirmation publique, par une poignée de main ou par un serment, et le traité était dès lors scellé. Habituellement, une lettre remise au plénipotentiaire constatait le fait même de l’accord. Ce document rappelait, en général, les principales garanties assurées aux chrétiens, telles que la sécurité des personnes (Al Amane) et la liberté des transactions. L’usage et les précédents réglaient ensuite les questions secondaires qui se rattachaient au séjour, aux douanes, aux ventes et aux achats des marchands.

    La procédure diplomatique ne tarda pas à se développer. Bientôt, on écrivit les engagements secondaires acceptés verbalement par les deux parties concernées. On ne se borna plus à l’échange de lettres de bonne entente et d’amitié. Déjà dans une lettre de l’archevêque de Pise au Sultan Youssef Ibnou Tachfine, en l’an 1181, l’archevêque invoquait, à l’appui de ses réclamations, un traité écrit qui n’était peut être pas une simple lettre ou diplôme au calife85.

    Youssef Ibn Tachfine serait le premier empereur marocain qui négocia un traité écrit comportant des aspects douaniers avec une puissance étrangère. A la menace de l’empereur marocain d’attaquer les places fortes du Royaume de Sicile, Roger II fut enclin à envoyer en 1121 des émissaires au Maroc dans le but de conclure des traités commerciaux en échange d’un tribut calculé en fonction des importations et des exportations86. Depuis, les sultans Almoravides trouvant avantage à ces relations, n’hésitaient pas à prendre quelquefois l’initiative. En 1133, deux galères africaines vinrent à Pise avec des envoyés du Sultan Yahia Ibnou El Aziz. Le 26 juin de la même année, un traité de paix et de commerce fut signé par les représentants du Sultan avec la République de Pise. Le pacte comprend aussi les Etats de l’Emir de Tlemcen, et mentionne un troisième personnage, peut-être l’Emir des Baléares, ou l’Amiral de la flotte Almoravide, le Caïd Mimoune87. Etant signataire d’une convention sur le commerce extérieur, ce responsable aurait été chargé des questions douanières et serait le premier responsable douanier connu dans l’histoire des douanes au Maroc?!

    Xavier Le Cureul88 qui confirme cette avancée européenne cite un auteur non identifié du XIIème siècle qui constatait : ”la douane exigeait des droits très forts pour l’importation des produits européens. Les marchands payaient la “décime” comme à Tripoli, à Tunis et à Bougie. Ils devaient en outre acquitter une autre contribution appelée “mangona”89 qui était la seizième partie en argent de la valeur de l’objet importé”.

    Enfin, lorsque les commerçants européens avaient vendu leurs marchandises, ils étaient tenus de verser entre les mains des officiers de la douane de l’empereur, 1% du prix de chaque article, ce droit s’intitulait “intalaca”. 

    Compte tenu de ces éléments, on peut conclure que le commerce extérieur au Maroc qui s’est épanoui sous les Almoravides se caractérisait par les aspects suivants :

    1) bien qu’initié par l’entreprise privée, l’Etat de l’époque était un partenaire qui participait à l’organisation et à l’encadrement ;

    2) les Almoravides ont instauré au Maroc la première organisation financière centralisée qui incluait les procédures douanières ;

    3) cette organisation avait comme principale assise les taxes douanières sur le commerce extérieur imposées aux commerçants (allaouazim Ala Attoujar ) ;

    4) la conquête du pouvoir politique s’est réalisée après la maîtrise des axes du commerce extérieur qui fut essentiellement un commerce transsaharien.

     

    Après avoir acquitté les taxes douanières, les marchandises étaient mises en libre pratique dans toute l’étendue du pays à l’exception des villes de Fès, Rabat, Meknès et Marrakech. Ainsi, comme en témoigne un commerçant italien90 de l’époque:

    ”Après avoir payé la décime et la mangona, les négociants européens pouvaient faire le commerce dans toute l’étendue de l’Empire et vendre ou acheter toute espèce de marchandise, mais il ne leur était pas permis d’aller à Fès, à Rabat, à Meknès et à Maroc”91.

    Sur les excès de zèle des douaniers de l’époque Almoravide Ibnou Rochd rapporte que pendant qu’un commerçant se plaignait des taxes que lui réclamait “Al Achir92” ce dernier lui demanda d’acquitter les droits d’abord et de “se plaindre auprès de qui de droit s’il le désire”. D’où le proverbe arabe critiquant les percepteurs des taxes “Atkalou mine ghanime” (plus lourd qu’un percepteur de droits) .

    Il apparaît donc clairement que contrairement à ce qu’avancent certains chercheurs, le pouvoir Almoravide ne s’était pas limité uniquement à la conquête militaro-administrative. L’Etat avait joué un véritable rôle de développement économique grâce à un système de gestion des finances qui s’appuyait principalement sur les recettes douanières. Avec l’étendue du territoire sous le règne des souverains Almoravides, “l’Austère Emirat” comme le qualifiait “Ibnou Zaraa” ne tarda pas à devenir un immense royaume depuis l’avènement du successeur de Youssef Ibn Tachfine, Ali IBn Youssouf au XIè m e siècle. L’origine de cette richesse, était en fait, principalement due à l’efficience du contrôle douanier qu’exerçait le jeune pouvoir Almoravide sur les principaux passages d’échanges de marchandises entre le Maroc et l’Andalousie d’une part et le Maroc et le Soudan d’autre part. Abdoullah Ibn Yassine avait conquis d’abord le grand centre de commerce d’or ”Sijilmassa”. Il organisa ensuite une expédition vers le sud pour la conquête ”Ouadaghoust”. Puis remontant vers le nord, il occupa ”Taghmat” avant de se lancer vers les riches territoires de ”Tamsna”. Le pouvoir politique Almoravide avait donc été basé sur le contrôle des mouvements des caravanes et des importantes recettes douanières perçues en conséquence. La nécessité de centralisation de ces contrôles aurait amené les Almoravides à choisir un centre plus adéquat géographiquement. Dans ce contexte et cette perspective, fut fondée, en 1062, la ville de Marrakech qui servit du coup en même temps comme capitale politique93 et économique du Maroc.






    En effet, les négociants qui voulaient rentrer dans ces villes étaient tenus de payer une seconde fois la dîme. Ce principe de double fiscalité douanière instauré dès le XIIème siècle va en effet subsister à l’entrée de certaines villes impériales jusqu’au début du XXème siècle comme ce fut le cas de “l’achour de Dar Ennajjarine” à Fès.

     

    NAISSANCE ET ÉVOLUTION DU DROIT DOUANIER TRADITIONNEL

    (L’ère Almohade)94

    Cette dynastie musulmane d’origine berbère réunit aux XII et XIIIème siècle pour la première fois un immense empire, de l’Atlantique à Gabès et à l’Andalousie. L’ère des Almohades s’est surtout caractérisée par le développement du commerce extérieur du Maroc suite à l’ouverture et au développement de relations commerciales maritimes privilégiées avec les pays européens. Sijilmassa, porte de l’or, les ports de Salé, d’Arzila, celui de Sebta, où abordaient Pisans, Génois et Marseillais avaient favorisé le commerce avec l’Afrique noire mais surtout avec l’Europe. Le Nord de l’Afrique, prospère, riche et industrieux, offrait un champ bien digne d’intéresser les entreprises du commerce européen. Les écrits des géographes et des historiens arabes de ces temps sont intéressants à consulter à ce sujet. De même, les sources médiévales du XIIème au XVème siècle permettent à l’historien des études, d’ample horizon, fondées sur des données précises. Les documents de Gênes, Venise, Naples nous font connaître les contrats des marchands et des armateurs ainsi que les traités économiques tenus au quotidien : ce sont les sources notariées d’abord génoises depuis le milieu du XIIè m e siècle, mais qui s’étendent ensuite progressivement dès la fin du XIIIème siècle, à l’ensemble du bassin Méditerranéen. Au plan douanier, il convient de signaler que des manuels des marchands de l’époque (“pratiche dimercatura”) nous donnent les tarifs des droits d’entrée et de sortie entre toutes les places marchandes. Cet ensemble d’information permet à lui seul de se faire le panorama fiscal de la Méditerranée médiévale.

    Or, si grâce au recoupement de ces sources il serait possible de recouvrir la quasi-totalité de l’espace économique et douanier méditerranéen de l’époque, on peut légitimement déplorer qu’il ne soit conservé aucun registre notarié et aucun document comptable provenant des ports marocains95. Dans une intervention au colloque international d’histoire maritime organisé en 1959 à Paris, le chercheur Bussom notait à propos des sources arabes que le Maroc a du avoir des archives très riches, car ajoute-t-il, Levi Provençal avait publié une série importante d’actes officiels Almohades de la fin du XIIème siècle, qui se trouvaient à Fès et qui devaient être parmi les archives personnelles du Chérif Abdelhaï El Kettani. Une trentaine de ces documents, intéressent le trafic Ceuta-Marseille-Gênes. Lors de ce même séminaire, Bautier, membre de l’école française de Rome notait qu’à Barcelone, à Gênes et ailleurs il y a des indications de relations directes avec Ceuta. Graux, Conseiller du commerce extérieur de la république française remarque dans un rapport établi en 1927 que : ”contrairement aux prétentions qui ont pu être élevées par tels auteurs mal avertis de la vérité historique, ce sont les Français qui les premiers arrivèrent au Maroc en 1260. Bien plus tard, le 4 mai 1381, des brigantines et des galères valenciennes, sous le pavillon blanc et jaune de la croix de Saint Jacques entraient dans le port de Salé. L’Amiral était espagnol”.

     

    Ainsi, le Maghreb profita de sa situation tampon, et ses ports devinrent des points de relais de la navigation entre l’Egypte et l’Espagne. Le commerce avec l’Italie et le Soudan fut encore une source de grandes richesses pour les Sultans du Maroc. On s’est demandé si, durant les trois années qui s’écoulèrent entre la prise des ports de l’Ifriquia et sa mort en juin 1163, le Sultan Abdelmoumen aurait permis aux chrétiens d’Europe de commercer avec ses Etats d’Afrique, ou s’il persista dans l’intolérance dont il avait, dit-on, donné l’exemple à la prise de Tunis.

    La conjoncture politique l’avait peut-être empêché d’accorder ses faveurs aux Pisans et aux Siciliens. Mais l’activité remarquable du commerce génois avec les diverses cités du Maghreb pendant tout son règne, témoigne d’une façon bien évidente, qu’il fût en réalité favorable au commerce avec les peuples étrangers. Vers l’année 1153 ou 1154, il avait conclu avec la République de Gênes un traité pour assurer la paix et les bons rapports entre leurs sujets (les commerçants essentiellement). C’est en observation de cet accord, peut être oral encore, mais connu dans tous les ports et sur toutes les flottes de l’empire, que huit galères Almohades ayant cerné à Cagliari un vaisseau génois venu d’Alexandrie avec une riche cargaison, cessèrent leur attaque aussitôt qu’elles connurent son identité. En 1161, peu après le retour du Roi dans l’Ouest, les Génois renouvelèrent leurs traités avec une solennité particulière. Le Consul Ottobone, de la noble famille des Camilla, se rendit auprès d’Abdelmoumen, en qualité d’Ambassadeur de la République, et fut entouré, durant tout son voyage, des plus grands honneurs. Reçu à Marrakech, il y conclut un traité qui assura dans toute l’étendue des terres et des mers Almohades la liberté des personnes et des transactions des sujets et des protégés de la République. Le traité fixa à 8 % les droits à percevoir sur les importations génoises dans tous les pays du Maghreb. Par dérogation à cet accord, le tarif était élevé à 10 % au port de Bougie, attendu que le quart du droit perçu dans ce port devait faire retour à la République de Gênes. 

    Rabat et Tanger étaient devenues alors de grandes plaques tournantes des échanges commerciaux basés essentiellement sur l’importation des étoffes, des armes et de la friperie et l’exportation de la laine, du cuir, des fruits secs, de la cire et du miel. L’occupation de Mehdia96 en 1161 fut l’occasion pour le Royaume de Gênes de s’intéresser de nouveau à l’Empire Almohade. En cette même année, une ambassade présidée par Ottobono est dépêchée auprès du Sultan pour négocier et signer un traité commercial liant les deux Etats pour une durée de 15 ans. En vertu de cet accord, Gênes payait un tribut proportionnel aux échanges commerciaux entre les deux pays. En contrepartie , les commerçants génois bénéficiaient d’un monopole de commerce au Maghreb avec fixation d’un droit d’entrée de 8 %. En 1177 Gênes ouvrit un comptoir de commerce à Larache97 .

    La république de Pise envoya en 1166 une ambassade à Marrakech auprès du Sultan Youssef (1163-1182) pour conclure un traité de paix et de commerce. Ce même traité fut renouvelé en 1186 par le Sultan Abou Yacoub (1184-1199). Après la libération en 1160 du port de Mehdia, Venise, rivale de Gênes, en profita pour établir des relations commerciales avec l’Empereur Abdelmoumen. En l’an 1213, le Comte de Toulouse Raymond VII prit contact avec le Sultan An-Nassir pour lui demander une aide militaire. Dans la foulée, des commerçants français de Marseille exercèrent librement le commerce à Sebta.

    Les Pisans obtinrent au XIIème siècle, d’Abou Yacoub Youssouf Ibn Abd El Moumen des privilèges qui leur avaient été déjà octroyés dans le passé, notamment le droit de foundouk, monopole qu’ils exercèrent à Zouïlla, faubourgde Mehdia, pour le magasinage de toutes les marchandises d’importation et d’exportation. 

    Le 18 novembre 1186, le Calife Abou Yousouf Yacoub Al Mansour signa avec la République de Pise un traité qui fixa le droit de perception du gouvernement Almohade sur toutes les ventes par les négociants de Pise aux sujets musulmans à 10%98. Les transactions entre chrétiens étaient dès lors exemptés de droits. La taxe douanière était recouvrée en nature ou en espèce, le plus souvent après la vente définitive de la marchandise. Le taux uniforme de 10 % était à peu près le même dans tous les ports du Maghreb et si unanimement admis qu’on l’appelait “le dixième”.

    Cette ouverture du Maroc, à travers sa façade maritime, sur le commerce européen s’est traduite par le développement d’un intense courant d’échanges. Les postes douaniers étaient devenus dès lors un point incontournable de contrôle de cette importante activité commerciale. Plus qu’une administration de contrôle, la douane était devenue une enceinte où s’effectuaient les échanges entre commerçants musulmans et chrétiens. Dès le milieu du XIIème siècle, il se formait à Gênes par contrats notariés, des sociétés de commerce pour faire acheminer des marchandises sur divers points des côtes maghrébines. Des marchands, des armateurs entraient dans ces associations. Tantôt le voyage du navire s’étendait à toute la côte, en passant par la Sicile, avec retour par Séville. Tantôt l’opération était limitée au voyage d’allerretour à un des ports de l’Empire Almohade (Tunis, Ceuta, Salé, Rabat, Tanger). Les opérations de cabotage s’étaient multipliées entre les ports marocains, car la voie maritime fut à cette époque le moyen le plus sûr d’acheminement des vivres et des provisions, aussi bien pour le makhzen que pour les commerçants. Les métaux, surtout le cuivre, entraient pour beaucoup dans les importations. La douane avait évidemment pour tâche le contrôle de cette intense activité de commerce maritime. La plupart des actes d’association de cette nature qui nous sont connus concernent le règne d’Abdelmoumen, et presque tous, se rapportent aux dernières années de son règne. 

    Les Génois s’assurèrent également des privilèges commerciaux, par des traités de 1143 et 1161, dans le Royaume de Murcie et de Valence, qu’Abdelmoumen avait laissé subsister avant de les rallier à la souveraineté Almohade en 1172. Cependant, les relations commerciales intenses avec le monde extérieur ne furent effectivement établies que sous le règne du fils d’Abdelmoumen. En 1166, une mention de ce regain d’activité est particulièrement spécifiée dans cette chronique diplomatique :

    ”Le 6 mai 1166, l’un des consuls de la république Coccogriffi, employé dans une ambassade à Costantinople, où il s’était distingué, partit de Pise et se rendit auprès de l’Amir Al Mouminine, alors Abou Yacoub Youssouf, fils d’Abdelmoumen. En négociant un traité avec le Sultan, il devait aussi veiller au sauvetage et au rapatriement d’une galère pisane”99.

    A l’occasion de ces négociations de paix et de commerce, le Sultan Youssouf paraît avoir rendu aux Pisans les franchises douanières et les possessions auxquelles ils avaient autrefois droit dans les territoires de l’Afrique du Nord. Il leur reconnut notamment le droit de foundouk (hôtel des douanes) à Zouila100.

     

     

     

    Ces témoignages de sources européennes101 signalaient en fait que les douanes au Maroc comptaient parmi les grands services de l’Etat. Dès leur débarquement, les marchandises étaient présentées à la douane pour inscription sur un registre ad hoc avant d’être entreposées dans les foundouks (magasins de commerce sous douane tenus par des chrétiens)102. La douane procédait ainsi à une prise en charge comptable systématique de toutes les marchandises en mouvement dans les enceintes portuaires ou dans les foundouks. Des procédures et techniques douanières de prise en charge, contrôle et apurement étaient soigneusement instaurées dès cette époque. A l’analyse, il en ressort que les procédures du droit douanier contemporain en sont, aujourd’hui encore, très particulièrement proches.

    UNE ORGANISATION DOUANIÈRE D’AVANT GARDE

    A la suite de la conquête du pouvoir en 1145 entamée par le Sultan Abdelmoumen, la plupart des grandes villes d’Afrique du Nord tomberont d’elles même. Tlemcen s’ouvrit la première et puis les autres cités seront gouvernés sous l’autorité Almohade. Deux préoccupations s’imposaient presque simultanément à l’attention des Sultans almohades, solidement implanté dans cet angle de l’Afrique qui correspond au Maroc actuel : d’une part, soutenir la cause des musulmans d’Espagne, d’autre part trouver une bonne frontière à l’Est. Abdelmoumen, dans sa pleine maturité, jugea que le sort de l’empire se déciderait en Afrique, et que l’Espagne suivrait à la remorque. A deux reprises dans le cours de sa carrière, mis en demeure de choisir entre les deux politiques, il s’engage à fond dans la politique africaine. En deux campagnes, le Sultan Almohade avait subjugué les Arabes hilaliens et abattu la puissance chrétienne pour construire le grand empire marocain. De son camp, il prenait les mesures les plus appropriées à doter le trésor impérial sans pressurer ses concitoyens. Maître d’un immense territoire qui s’étendait depuis Tripoli jusqu’au cap Noun103, il ordonna qu’on fasse l’arpentage de ses provinces. L’impôt foncier fut proportionné à la richesse du sol et les taxes douanières furent intimement liées à l’activité maritime du commerce extérieur avec les nations européennes.

    C’était le plus remarquable essai de régularité administrative qu’on pouvait constater à cette époque dans un état moderne de la région euroméditerranéenne. Plusieurs sources confirment l’immensité du territoire douanier marocain et grâce aux nombreux témoignages nous pouvons délimiter les contours de ce territoire104. Au XIIème siècle, la dynastie almohade florissait sur les deux rives de la méditerranée105. Selon Ibn Al Atir, le Sultan Abdelmoumen fit étendre en 1206 l’autorité du makhzen Almohade à l’Est jusqu’au Jabel Nafoussa au Sud Ouest de Tripoli. La ville de Kafssa au Sud Ouest de Tripoli conquise par Al Mansour en 1187 était le poste douanier le plus avancé au Sud Est de l’Empire. C’est à partir de ce poste que la douane contrôlait les échanges commerciaux avec le grand centre commercial soudanais de Warklane au Sud. Ibn Fadli Allah al Omari et Ibn Abi Zaraâ délimitaient les frontières sud marocaines au XIIème siècle par une ligne de démarcation qui prenait naissance à Tripoli à l’Est passant par l’ouest les monts de Nafoussa, les centres de Kafssa, Sijilmassa, Arki et Noul Lamta sur le littoral atlantique. 

    Leon l’Africain106 rappelle, dans sa description, que les anciens navigateurs européens avaient donné le nom de cap Noune à un promontoire jusqu’où ils suivaient la côte d’Afrique pour cingler ensuite vers les Iles Canaries. Ce cap fut longtemps le point le plus méridional et le plus occidental fréquenté par les commerçants européens sur cette côte. Le nom de cap Noun, lui avait certainement été donné par les navigateurs européens, parce qu’ils atteignaient de là l’Oued Noune, vallée peuplée et commerçante. Il est très probable que ce repère se situe dans la zone d’Ifni près du marabout ”Sidi Warzik”107. Quant aux frontières Nord , on peut dire qu’elles furent très mobiles et mouvantes au gré des guerres qui opposaient à l’époque les musulmans et les chrétiens d’Espagne.

    En résumé, il y a lieu de constater qu’au XIIème siècle, au moment même où les guerres de croisades redoublaient dans l’Orient musulman, un mouvement contraire, fondé sur les bonnes relations et le commerce se prononça dans l’Occident. Avec l’avènement des Almohades, l’espace douanier marocain englobait la majeure partie des ports maghrébins et de l’Andalousie. Les principales nations chrétiennes y possédaient des établissements permanents, y entretenaient des consuls et des négociants pour protéger leurs intérêts et diriger leurs affaires. C’est dans ce contexte qu’il y aurait lieu de chercher les fondements et sources de l’organisation des nouvelles structures des douanes que le makhzen Almohade s’appliquait à mettre en place avant de perdre ses possessions orientales de l’Afrique et de l’Espagne. Cette restructuration s’imposait en fait compte tenu de deux facteurs historiques qui caractérisaient le commerce extérieur marocain de l’époque, à savoir : la présence massive des négociants chrétiens dans les ports marocains et la multiplication des conventions commerciales avec l’Europe. 

    Ces traités avaient établi les conditions favorables sur lesquelles ont reposé, pendant des siècles, les rapports des nations chrétiennes avec le Maroc notamment en matière de législation douanière. Comme l’observait n 1868 De Mas Latrie, cette nouvelle réglementation s’inscrivait dans un esprit libéral conforme ”aux principes du droit des gens pratiqué en Europe” . Les traités, comme les privilèges royaux, qui n’étaient souvent à l’époque, qu’une forme particulière donnée à la promulgation des conventions commerciales, renfermaient deux ordres de mesures et de prescriptions :

    1) les garanties stipulées pour la protection des personnes et des biens chrétiens; 

    2) les obligations incombant aux commerçants chrétiens, en retour des droits qui leur étaient accordés.

    Ainsi, la plupart des garanties offertes par le makhzen marocain, dans ce domaine, étaient du ressort de l’administration douanière. Tel fut le cas notamment des prérogatives concernant :

    1) la liberté des transactions commerciales ;

    2) la juridiction et la responsabilité des consuls ;

    3) la propriété des foundouks de commerce ;

    4) la protection des naufragés ;

    5) les droits d’épave ;

    6) les garanties pour le transport, la garde, la vente et le paiement des marchandises ;

    7) la réexportation en franchise des marchandises non vendues ;

    8) l’acquittement des droits et taxes après cession sur le territoire marocain.

    Il en fut de même pour les devoirs et obligations d’ordre général et de police concernant les marchands chrétiens dont on peut citer notamment :

    - l’ouverture des ports au commerce ;

    - l’acquittement des droits et taxes à l’importation et surtout à l’exportation ;

    - les mesures contre la contrebande ;

    - le droit de préemption ;

    - l’arrêt de prince ;

    - la réciprocité de protection et le traitement dû aux sujets et marchands arabes.

    Tels se présentaient, à cette époque, les principaux points du fondement d’un véritable droit douanier marocain qui, comme on peut le constater, fut élaboré dès les débuts du XIème siècle. Compte tenu de son importance et de la valeur historique de ses éléments, nous nous proposons d’en expliciter les traits saillants pour permettre de saisir le sens de son évolution depuis cette époque jusqu’à l’instauration des nouvelles règles douanières qui régissent aujourd’hui les échanges commerciaux extérieurs au Maroc.

     

    UN TERRITOIRE DOUANIER A GEOMETRIE VARIABLE

     

     

    Les Pisans, les Florentins, les Génois, les Vénitiens, les Siciliens, les Marseillais, les Majorcains, les Aragonais, et avec ces derniers les habitants du Roussillon et du comté de Montpellier, sujets jusqu’en 1349 des rois de Majorque ou d’Aragon, étaient les principaux marchands européens qui aient eu ce genre d’établissements commerciaux dans les territoires du Maghreb.

    Les villes où se trouvaient leurs foundouks les plus importants étaient Tunis, El Mehdia, Tripoli, Bone, Bougie, Tlemcen, Ceuta et Oran. Les Pisans et les Génois eurent aussi des comptoirs à Gabès, Sfax et Salé, dès le XIIème siècle. Mais les traités signalent rarement ces désignations locales. C’est très incidemment, dans un document d’Aragon, que nous apprenons que le commerce de Gênes avait une agence permanente et des franchises particulières à Djidjelli, ville voisine de Bougie, dont il n’est pas fait mention dans les documents génois. Il n’y avait pas lieu d’ailleurs d’établir partout de vrais foundouks ; dans les villes secondaires où les nations européennes étaient autorisées à faire le commerce, il leur suffisait d’avoir un local quelconque, distinct des autres factoreries chrétiennes, où elles déposaient leurs marchandises sous bonne garde : ”Vous aurez dans nos villes des fondouks particuliers, disait le privilège du Sultan du Maroc aux Pisans, en 1358 ; et, à défaut de fondouks, vous aurez au moins une maison à vous seuls, séparée de celle des autres chrétiens. Chaque nation jouissait de la même faculté147.

    Les notaires chrétiens qui se trouvaient dans les foundouks, les chanceliers des consulats étaient souvent chargés de dresser les chartes de ventes. Seulement, dans ces cas et en général, pour toutes les ventes en dehors de lahalka et sans l’intervention des drogmans, la douane se trouvait dégagée de toute responsabilité.

    Et de tout ce que les Génois vendront hors de l’enchère et sans les inspecteurs ou les drogmans de la douane, sine callega, testibus vel tarcimanis, que la douane ne soit en rien tenue148.

    Cependant, bien que prévue par les conventions, cette procédure n’était pas toujours suivie par les commerçants, car elle n’offrait pas de sérieuses garanties ni pour l’acheteur ni pour le vendeur. Néanmoins, elle fut appliquée par les Génois qui étaient selon les traités libres d’acheter la laine et les cuirs directement dans les établissements de commerce. Elle était également suivie par les négociants Pisans qui exerçaient un monopole de commerce à Zouila près de Mehdia. Ces commerçants entreposaient leurs marchandises dans le foundouk qu’ils exploitaient en dehors de l’enceinte douanière.

    A l’importation, ces marchandises étaient admises dans le foundouk en suspension des droits et taxes jusqu’à leur vente définitive pour le marché local. A l’exportation, elles étaient acheminées à Zouila et entreposées dans les salles du foundouk. Le dédouanement ne s’effectuait qu’après leur cession pour le marché extérieur. Ce système de gestion s’assimile parfaitement au régime de l’Entrepôt en douane à l’exportation préconisé par la réglementation douanièer contemporaire.

    ORIGINE DE L’ORGANISATION DE LA

    FISCALITE DOUANIÈRE AU MAROC

    En fait, dès l’époque des Almohades, on n’avait plus recours à l’achour en douane qui signifiait étymologiquement un impôt usuel de 10 % de la valeur de la marchandise. Un ensemble de droits et taxes à caractère douanier était progressivement mis en place. La fiscalité douanière se composait dès lors, en sus des droits de base traditionnels à l’importation ou à l’exportation d’une multitude de taxes additionnelles fixées soit par des conventions soit par des usages locaux. C’est probablement durant cette période que le Maroc enregistra ce que l’on peut qualifier comme la première réforme de ses finances publiques. L’organisation des finances marocaines fut désormais établie selon des principes de gestion méthodique et centralisée. C’est ce qui ressort du témoignage d’Ibn Khaldoun qui cite dans ses prolégomènes :

    Sous les Almohades, le chef du «diwane» (administration des impôts) devait appartenir à la race dominante. Il dirigeait avec une autorité absolue la perception de l’impôt, il réunissait les recettes dans une caisse centrale et les faisait inscrire dans un registre. Il revoyait les états de ses chefs de services et de ses percepteurs….On le désignait par le titre de Sahib al Achghal. Quelquefois, dans les localités éloignées de la capitale, les chefs de service étaient pris en dehors de la classe des Almohades à condition qu’ils fussent capables de bien remplir l’emploi149.

    L’impôt douanier fut donc inclus dans ce système, mais bien que découlant des conventions signées entre les sultans du Maroc et les puissances commerciales de l’époque, il a traditionnellement gardé une connotation religieuse d’où son appellation de “l’achour”. “L’achour” se compose selon le droit musulman du dixième des récoltes agricoles et peut s’assimiler à un impôt de 10 % sur le revenu. Les travaux de recherche que nous avons pu entamer ne nous ont pas permis de recenser tous les droits et les taxes appliqués au commerce extérieur par les douanes Almohades à partir du XIIème siècle, mais on peut en citer les plus courants :

     

    I- LES DROITS DE DOUANE :

    Du moment que le commerce extérieur fut le principal avantage que le makhzen maghrébin souhaitait tirer de ses rapports avec les Européens, il était tout à fait naturel que des droits eurent été établis par les sultans de l’Empire. Plus tard, ces mêmes droits furent maintenus par les différents chef d’Etat en Afrique du Nord, à l’entrée et à la sortie des marchandises dans les territoires relevant de leur juridiction ou autorité. En général, les commerçants chrétiens, avaient à payer certains droits au trésor du makhzen pour les produits qu’ils arrivaient à vendre au sein de l’espace douanier marocain et pour ceux qu’ils exportaient. Une administration douanière, plus ou moins importante, mais ayant à peu près partout des règles et des procédés identiques, était établie dans les ports marocains ouverts au commerce.

    Les énonciations des traités s’avèrent insuffisantes pour suivre les fluctuations subies par les tarifs d’importation et d’exportation. Mais il est évident que les usages de l’époque et certaines conventions orales, librement débattues entre négociants et administrations douanières locales, suppléaient dans la pratique à tout ce qui manque à cet égard aux textes écrits. Le traité de 1186 entre la République de Pise et le Calife Almohade Abou Youssouf Yacoub établit nettement le droit de 10 % sur les importations, en laissant à l’usage le règlement de beaucoup de questions essentielles.

    Les Pisans doivent payer le dixième (décima) qui se lève sur eux suivant les coutumes anciennes et les traités bien connus, sans aucune augmentation ni aggravation à laquelle ils n’aient pas été soumis par le passé, à l’exception des marchandises vendues entre eux et à l’exception des navires. Dans ces deux cas on ne pourra exiger le dixième150.

    Dès lors, les distinctions essentielles s’établissent, les règles du régime fiscal des marchandises s’affermissent et bien qu’il reste encore beaucoup d’indéterminé dans les actes écrits, on peut y retrouver les conditions générales auxquelles avaient lieu les transactions de commerce international. Le commerce fut soumis, en principe, à deux sortes de droits intitulés : droits principaux et droits additionnels. Les uns et les autres se percevaient, avec de nombreuses exceptions, sur les importations et les exportations des produits. Le droit général sur les importations des nations alliées, c’est-à-dire celles qui avaient signé des traités de commerce avec le makhzen, fut de 10 % ; il varia peu. Le commerçant était tellement habitué à payer ce droit dans le bassin de la Méditerranéen, qu’on l’appelait partout le dixième, décima, décimum, ou simplement le droit, drictum. On omettait même quelquefois de le mentionner dans la traduction des traités, tant son exigibilité était notoire et générale. Les exportations étaient généralement soumises au taux de 5% advalorem ou au demi-droit : médium drictum ou vinctenum. La franchise des droits et taxes, partielle ou totale, s’appliquait surtout aux bijoux, métaux précieux, aux navires et aux agrès maritimes, dont l’Etat Almohade avait intérêt à faciliter l’importation. Le makhzen, comme nous allons le constater par la suite prenait déjà au XIIè m e siècle des mesures incitatives pour l’exportation. Telle fut, à titre d’exemple, la décision d’exempter des droits à l’exportation les marchandises acquises au Maroc avec le produit des importations.

    Les droits additionnels, qui se percevaient pour les interprètes, pour le pesage des marchandises, pour le droit d’ancrage et autres services ou coutumes accessoires, n’avaient pas tous le caractère fixe et déterminé des droits principaux. Leur taux n’était presque jamais arrêté par les traités. Les conventions qui les avaient établis les modifiaient suivant les circonstances et suivant les convenances des diverses nations impliquées. 

    Ces variations se traduisaient en définitive par une différence dans la totalité des droits payés par les diverses nations. Toutefois, ces différences étaient peu considérables et n’affectaient point, outre mesure, l’essor commercial enregistré à cette époque.

    A) Les droits principaux :

    1- Au niveau des importations :

    Pour les marchandises présentées à l’importation, les droits principaux variaient selon la nationalité des importateurs et des périodes des traités.

    Pour les négociants de la République de Pise, dont le territoire douanier comprenait au XIIème siècle tout l’ancien littoral étrusque, de la Spérria à Civita-Vecchia, le droit de base de 1157 à 1358 a été toujours de 10 % advalorem. Après 1421, les traités prévoyaient une assimilation avec les commerçant s florentins. En vertu du traité conclu en 1160 avec le Sultan, les Génois ne devaient payer que 8 % ad valorem dans tous les territoires du Maghreb, excepté Bougie, où le taux s’élevait à 10 %. Asignaler que le quart du produit de la douane en cette ville était réservé à la République de Gênes. Ce droit ne fut pas maintenu, et le tarif de dix pour cent finit par être accepté par les Génois. On le voit établi sur les importations dès le traité de 1236, maintenu pour eux, pour tous les marchands naviguant avec eux, jusqu’à la signature du traité de 1465. Les Vénitiens étaient soumis, depuis 1231, au paiement du droit d’importation classique de 10 %. Seules les matières exemptées de la totalité ou d’une partie de la taxe douanière, et indépendamment des droits additionnels, dont le principal paraît avoir été le mursuraf  ou drogmanat. Pegolatti, signale dans son livre, écrit en 1350, qu’il payait effectivement selon le taux usuel de 10 % pour l’importation des marchandises.

    Pour ce qui est des autres nations, à partir de 1271, les Catalans,Majorcains, Siciliens, Provençaux, Roussillonnais et Languedociens de la Seigneurie de Montpellier, en tant que sujets des courronnes d’Aragon et de Sicile ont eux aussi été soumis au paiement du droit usuel du decimum.

    Les tarifs de droits de douane à l’importation perçus, bien qu’ils aient subi quelques légères variations à certaines époques et à l’égard de certaines nations, prévoyaient toujours des taux compris entre 10 et 11,5 %. Le droit ordinaire et général était si bien le 10 %, que ce droit se désignait dans les conventions par le mot même de dixième : decimum, decenum, decima, en catalan delme ou simplement drictum. Des exemptions totales ou partielles étaient prévues pour certaines catégories de marchandises.

    a) Exemptions totales :

    1- Les bijoux, les pierres fines, les perles et les joyaux en général, ainsi que toutes marchandises vendues directement au Sultan ou achetées à la douane pour le compte du makhzen, étaient exempts des droits d’importation. Si les traités omettent d’énoncer cette circonstance, c’est vraisemblablement parce qu’elle était universellement connue, admise et pratiquée.

    2- L’or et l’argent vendus, soit à la douane pour le compte du Sultan, soit directement à la ”Zeccha151” ou l’hôtel impérial des monnaies. Quand la vente des métaux précieux était faite à des particuliers, elle était soumise au taux réduit de 5 %.

    3- Les navires (y compris les barques et les agrès maritimes) : étaient, selon les traités, exempts des droits d’importation. Cependant, lorsque la vente d’une embarcation est faite à un chrétien dont la nation n’a pas conclu de traité avec le Sultan, les droits d’importation étaient dus en entier. Cette disposition aurait incité plusieurs négociants marocains à acheter des parts dans les navires européens pour éviter le paiement de la taxe douanière.C’est ce que fit Abou Talib Al Azafi en 1302 qui fut l’heureux copropriétaire d’un navire appartenant à un marchand de Tarragane152.

    4- Le blé, l’orge et généralement toutes les céréales ;

    5- Le vin importé pour la consommation de la communauté chrétienne dans la limite de 100 jarres ;

    6- Les ventes de toutes sortes de produits et marchandises effectuées entre chrétiens n’étaient soumises à aucun droit d’importation. La douane procédait toutefois en la circonstance, au transfert de l’inscription de la marchandise vendue du compte du vendeur au compte de l’acheteur. En conséquence, l’exonération du droit de douane ne permettait pas au nouvel acheteur chrétien la mise en libre pratique de la marchandise.

    b- Exemptions partielles :

    Il s’agissait en fait de l’exemption du demi-droit : le médium, drictum,la mezza decima, mig-delme, mig-dee, vingtena, vinctenum. L’or et l’argent non monnayés, les rubis, les perles, les émeraudes, et généralement tous les bijoux destinés aux ventes générales, n’étaient soumis qu’au demi-droit d’importation, c’est-à-dire au vingtième de la valeur ou au taux de cinq pour cent.

    c- Autres exemptions :

    A la lecture des traités, il semble qu’il y avait au niveau de la taxation une différence entre les monnaies chrétiennes et musulmanes. Les premières payaient cinq pour cent dès leur passage en douane, tandis que les monnaies musulmanes (dirhams ou dinars) étaient exemptes des droits. Pour les métaux non monnayés, le paiement des droits n’était exigé qu’au moment de la vente. Toute fausse monnaie était confisquée pour être détruite. La monnaie de bas titre était également brisée, le demi-droit était cependant, le cas échéant, perçu et le métal rendu au propriétaire.

    Des exemptions particulières étaient décidées épisodiquement par la douane, afin de stimuler les opérations commerciales avec l’Europe. La plus importante était celle qui autorisait les marchands chrétiens à exporter, en exemption totale des droits, une quantité de marchandises égale en valeur à la totalité des marchandises importées par eux. Dans le cas du paiement des droits, la quittance de la douane (Alibra) constatant le paiement à l’importation servait au commerçant à justifier la qualité de la franchise à laquelle il pouvait prétendre lors de l’exportation.

    L’exemption était générale et s’étendait à la vente de toutes sortes d’objets et marchandises, mais les rédacteurs des traités ont cru devoir la mentionner plus particulièrement à l’occasion de la vente des métaux précieux et des navires.

    D’autre part, le loyer d’un navire effectué dans l’un des ports du Maroc donnait droit à son propriétaire d’exporter une quantité de marchandises répondant au prix du nolis153, sans avoir à payer les droits de sortie sur ces marchandises. Des denrées comme le blé, la farine, le biscuit et généralement tout ce qui est destiné à la nourriture des équipages, étaient également admis en franchise totale des droits et taxes dans les limites de contingents quantitatifs. En cas de disette et à condition que les céréales n’excédaient pas un prix de référence sur le marché local, les Etats de Gênes et de Venise se sont fait reconnaître le droit d’exporter en franchise, les quantités nécessaires à nourrir leurs populations respectives. Cette franchise douanière accordée dans un esprit humanitaire, a été en fait octroyée régulièrement, aux pays d’Europe, par tous les sultans du Maroc jusqu’au XIXème siècle.

    2- Au niveau des exportations :

    Les traités de commerce conclus à l’époque mentionnaient très rarement la taxe à percevoir à l’exportation des marchandises. Il n’en demeure pas moins que des taxes à l’exportation étaient prévues par les dispositions mêmes de ces traités. Ainsi, l’analyse de certains traités nous fournit des renseignements clairs et précis largement suffisants pour nous fixer sur l’existence du droit en lui-même et sur le taux auquel il s’élevait. Lorsque la convention stipule qu’il ne sera perçu aucun droit sur les marchandises achetées avec le prix du nolis d’un navire, ou qu’elle prévoit encore que les chrétiens seront traités comme d’habitude à l’entrée et à la sortie ; tam introïtus quam exitus, ou bien qu’à la sortie, les Florentins et les Pisans auront à payer les droits exigés des Génois, ni plus ni moins, on peut nettement établir l’existence des droits de sortie sur les produits exportés.

    Quant au taux même du tarif, la mention fréquente de la perception du demi-droit médium drictum, merra decima, indiquait déjà suffisamment qu’il était de cinq pour cent, attendu que le droit de dix pour cent était désigné d’une manière générale dans les traités par l’expression drictum (droit).Les traités génois de 1236 et 1250 indiquaient cependant qu’un droit d’exportation de 5 % était prélevé sur certaines marchandises. La règle était également que la douane percevait cinq pour cent sur les exportations excédant la quotité des importations de chaque marchand. C’est ce qui ressort des annotations de Pegolatti qui cite dans son cahier de commerce : “Chine trahe tanto quanto ha messo, non pega nulla, machi traee non ha messo, page mezzo dirritto”. En décryptant ces propos Pegolotti voulait certainement dire que chaque négociant avait le droit d’exporter en franchise une quantité de marchandises égale en valeur à celle des marchandises importées et vendues. Le surplus ou la totalité de l’exportation d’un marchand qui n’a pas effectué d’importation était soumise au demi-droit. C’est à ce niveau qu’on peut dégager, à son origine et dans sa cause principale, la nécessité des comptes courants tenus à la douane pour chaque importateur européen. 

    B- Les droits additionnels :

    Indépendamment des droits généraux et fixes perçus par la douane, aussi bien à l’importation qu’à l’exportation, il existait des droits spécifiques, les uns prévus par les traités, les autres réglementés par l’usage local. Ces taxes exigées à l’occasion de l’arrivée ou du départ d’un navire concernaient généralement la garde et le pesage de certaines marchandises, le salaire des interprètes ou le service des écrivains.

    A l’exception des droits des drogmans, les autres taxes n’étaient pas fixes. La perception, soit en numéraire, ou en nature, en était souvent laissée, quant à la forme et à la quantité, à l’appréciation des négociants ou des intermédiaires agréés. Bien que portant sur des sommes ou des objets de faibles valeurs, la perception de ces taxes donnait lieu à plus de difficultés de recouvrement et de réclamations que le recouvrement des droits principaux. 

    Les conventions font souvent allusion, d’une manière générale, à ces droits supplémentaires, dont les négociants se plaignaient systématiquement, pour en faire supprimer ou régulariser l’usage. 

    La multiplicité des taxes additionnelles dans les traités à partir du XIIème siècle ne permet d’en définir ni le nombre ni la nature exacte sans une étude approfondie de toutes les conventions conclues. Néanmoins, nous pouvons citer les plus importantes qui ont été relevées par les historiens de l’époque à la lecture de certains traités et conventions :

    1- Le drogmanat :

    Il s’agissait du droit des interprètes ou de torcimanys qu’on désignait aussi quelque fois par le mot arabe mursuruf ou moscerufs (mouchrif). Ce droit était dû lorsqu’on employait officiellement le service des drogmans. Il était particulièrement perçu sur les ventes faites à la douane en dehors de la ”halka”, et par le seul intermédiaire des drogmans en présence des inspecteurs des douanes. Il était généralement de cinq miliaresi par valeur de cent besants de marchandises vendues.

    Il n’est signalé dans les plus anciens traités que d’une manière vague. D’autres textes se limitent à mentionner le droit supplémentaire des cinq miliaresi, sans spécifier ni le nom de ce droit ni la raison de sa perception. Au sujet du drogmanat, les documents pisans, génois et aragonais, sont loin d’avoir la précision et les développements des textes vénitiens. Mais les chercheurs ont constaté que les Génois payaient encore ce droit au XVème siècle .

    2- Le droit d’ancrage, d’abordage ou de navigation :

    Ce droit unique que l’usage maritime de l’époque désignait sous divers noms est mentionné dans les traités comme suit : “Los drets anticament a custumats, axi de ancoratge……”. C’était vraisemblablement pour subvenir à ce droit que les Pisans dans leur traité de 1358 avec le Sultan Mérinide Abdou Alhak, avaient consenti de remettre aux préposés de la douane un câble, appelé “surriach”, et un harpon de feu, appelé “moktaf mine hadide” à l’arrivée de chacun de leurs navires, dans les ports marocains pour y faire le commerce. Cette pratique donna sans doute lieu à de nombreux abus.

     

    Pour prévenir les désagréments auxquels cette procédure pouvait donner lieu, les traités d’Aragon demandaient qu’on n’enlevât au navire amarrant dans les ports, ni son timon ni ses voiles. Cette précaution était prise généralement contre les étrangers154, promettant d’ailleurs que tous les droits seraient exactement payés par leurs nationaux avant la sortie du port. Afin d’éviter les prélèvements arbitraires auxquels donnait lieu le droit d’ancrage,les Vénitiens acceptaient l’obligation de payer trois doubles d’or et un squarcina pour tous leurs navires débarquant en Afrique du Nord.

    3- Droit “d’Al Ibraa” :

    La quittance constatant que les droits de douane avaient été acquittés par les négociants est souvent désignée dans les traités sous le nom d’albara de l’arabe Al Ibraa155. Tout porte à croire que la délivrance de ce document par la douane donnait lieu à la perception d’un droit que nous pouvons assimiler de nos jours au droit du timbre fiscal.

    4- Droit dû aux canotiers :

    La douane ne percevait pas directement ces droits, mais elle veillait à ce que les canotiers (charabi ou calavi), ne fissent pas payer leur service plus qu’il n’en était de coutume.

    5- Droit de portefaix ou de chargeurs :

    Les traités désignaient ces droits sous l’appellation droit de “bestays”, “bastaxes” ou “bastasi” par référence aux personnes qui transportaient les marchandises du rivage à la douane ou de la douane aux foundouks. Ce droit variait selon les ports, puisque le taux appliqué n’était pas indiqué conventionnellement, mais fixé selon les usages de chaque lieu et de chaque époque.

    6- Droit de balance, droits de pesage et de mesurage, droits de magasinage :

    La perception des droits de l’espèce n’obéissait à aucune règle précise. L’usage tolérait, lors du pesage ou du mesurage des marchandises, des prélèvements en nature ou en numéraire, quelques fois dans les deux formes. Bien qu’ils soient des légitimes rétributions de services, ces droits étaient considérés comme arbitraires par les marchands européens et dégénéraient souvent en véritables disputes avec les agents des douanes. D’après certains accords, la douane retenait au titre de ces droits, sur chaque ballot de toile une canne, sur cent jarres d’huile ; une demi-jarre plus un demi-miliaresi par jarre, sur chaque sac de lin : un écheveau, trois miliaresi par quintal de laine, trois miliarisi par cent peaux d’agneau, sept besants et un miliaresi par cent cuirs de boeuf, sept miliaresi et demi par quintal de cire. En plus de ces taxes spécifiques, un droit général et supplémentaire était perçu, à ce titre, sur la valeur globale de la marchandise objet de la transaction. Ce droit était calculé sur la base de huit miliaresi par cent besants ad-valorem. Les Vénitiens et les Génois avaient réussi à convaincre les Sultans de réduire en 1287, puis supprimer en 1305, ces taxes encombrantes pour les échanges entre marocains et européens.

    Les documents pisans indiquent, sans préciser autrement, que les marchands de la république s’en remettent à l’usage pour les droits de pesage et de la balance : ”Lipe satori a loro pesare debbiano secondo che usato este” - ”Per la mercede della bilancia adoperata a pesare loro mercanzie, saranno trattati sedondo la costumanza”. Les traités florentins se bornent habituellement à des déclarations plus générales.

    7- Droit du ”rotl” :

    Le rotl, mot d’origine arabe, était une mesure de poids spécifique équivalent à la moitié du kilogramme. Cette unité de mesure fût utilisé en Italie, en Espagne, au Maghreb et dans quelques pays d’Orient, sous les noms de rotl, rotolo, ro t o l. Au Maroc, le rotl ou demi kilo était pratiqué dans le petit commerce jusqu’aux années 1950 et même plus tard dans les villes traditionnelles telles que Fès et Marrakech. Selon De Latries, on désignait aussi de ce nom l’usage, considéré comme un droit dans les douanes publiques, de prélever une certaine quantité des marchandises qui se pesaient ou se comptaient en sacs ou en balles. On serait porté à croire que ce droit était le même que le droit de balance, mais les deux prestations différaient, puisque, constate le chercheur, les mêmes traités qui maintiennent la dernière abolissent aussi la première. Par ailleurs, selon des traités, les Rois d’Aragon et de Majorque avaient obtenu des Sultans du Maroc la suppression du droit du rotl, ce qui semble confirmer l’existence de ce droit spécifique.

    8- Droit sur les navires :

    Il s’agit d’un droit payé par l’armateur du navire à la douane et qui correspondait généralement à 5% du montant du frêt.

    9- Droits de Fedo - Feitri - Tavale :

    Appelé Feibri ou droit “de toual156” en arabe, le fedo est mentionné dans les mémoires de beaucoup de commerçants européens qui furent en relations avec les ports du “Royaume de l’Afrique du Nord”. 

    Pegolotti, le plus célèbre de ces négociants nous apporte des précisions sur la perception de cette taxe en ces termes : ”fedo dicristianie di saraceni - Lo cantaro delle cuaja si la fedo dixanti 4, per ”cantaro”. 

    Il s’agit d’un droit prévu par certaines conventions et sur lequel nous n’avons pu recueillir de plus amples précisions. Cependant, et compte tenu de son appellation, on peut aisément penser qu’il s’agissait d’une sorte de droit d’anneaux et de mouillage perçu sur les navires qui accostaient dans les ports. Taval peut correspondre à Tawal c’est-à-dire cordage. Ce droit pourrait être également assimilé au droit de ”l’Intilaca”. ”L’intilaca”, impôt de 1 % qui atteint à Sebta 5% est un droit sur les marchandises : le terme qui pourrait être le substantif arabe ”Intilaqua” (lever les amarres ou démarrer) est probablement un droit payé au moment de l’embarquement des marchandises, ou un droit de port. L’absence de toute référence à cet impôt dans les sources arabes, rend toute conclusion difficile.

     

    Il convient de constater que les droits additionnels dont nous venons de citer quelques-uns, bien que parfois supprimés ou modifiés, avaient tous à l’origine un caractère permanent. Il ne faut pas les confondre cependant avec les contributions transitoires qui, indépendamment des tarifs douaniers ordinaires (drictum consuetum), étaient consentis par les gouvernements chrétiens comme indemnité ou règlements de dettes.

    La distinction entre les droits principaux et les droits additionnels résultait souvent des dispositions conventionnelles de l’époque. Ainsi, l’article 4 du traité de Tlemcen157, après avoir énuméré certaines marchandises dont l’exportation était momentanément prohibée entre le Maroc et les Etats du Roi de Majorque, ajoute ceci : 

    Et toutes autres marchandises, les sujets du Roi de Majorque pourront les exporter ”en payant los dretz é matzems”.

    Ces deux mots distinguent les deux sortes de droits perçus par les douanes, les droits principaux et les droits additionnels. Le dretz ou delme serait le droit ordinaire et général perçu à l’importation ou à l’exportation de marchandises. Le matzem désignerait les droits additionnels, tels que le drogmanat, l’ancrage etc… 

    Des chercheurs européens ont traduit les mots arabes répondant au catalan drets é matzem, par les expressions : péages convenables et droits établis. Ces termes ainsi exprimés étant très vagues, nous n’avons pu déterminer l’origine du mot drets. Mais en ce qui concerne le terme matzem, il y a lieu de penser qu’il s’agirait d’un terme d’origine arabe. En effet, matzem correspondrait bien au mot arabe malzam, malazim au pluriel. Malazim a été cité, à la fin du Xème siècle, par le géographe et négocient en commerce international Ibn Hawkal pour désigner les taxes perçues sur les transactions commerciales.

     

    2) Modalités de perception des droits et taxes douaniers :

    Comme nous venons de le démontrer, dès le début du XIIème siècle, les modalités de perception des droits et taxes douaniers au Maroc furent réglementées par des conventions commerciales conclues avec les puissances européennes de l’époque. Cette réglementation se basait, en général, sur les usages du commerce international et obéissait aux grands principes admis en douane à cette époque que nous pouvons résumer en ce qui suit :

    1) A l’importation, les marchandises n’étaient soumises aux droits et taxes qu’après leur vente effective sous douane à un négociant marocain. 

    2) les droits et taxes pouvaient être acquittés soit en numéraire soit en nature après acceptation de la douane. Le paiement en nature se faisait, le cas échéant, dès l’introduction de la marchandise au magasin selon l’estimation de l’expert des douanes à la résidence158.

    3) Les négociants étrangers pouvaient désigner des représentants pour accomplir en leur nom les formalités de dédouanement. En cas de départ précipité, ils étaient tenus de présenter les marchandises non dédouanées à l’administration pour contrôle.

    4) Après accomplissement des formalités et acquittement des droits et taxes, la douane délivrait la main levée aux négociants. Ce document s’appelait ”Al bara”, ou (Ali-bra) pour les marchandises achetées par les particuliers ou ”atanfida” pour les marchandises dédouanées pour le compte du makhzen. Dans la plupart des cas, le recouvrement était supervisé par les fonctionnaires des douanes.

    Cependant, il a été établi que, par suite de fermages et d’arrangements particuliers intervenus entre les Sultans du Maroc et quelques nations européennes, les chrétiens ont eu souvent le droit de s’occuper eux mêmes de la recette des droits de douane, tant ils avaient un intérêt particulier prévu par les accords. Dans ce cadre, il y a lieu de constater qu’en 1160, la république de Gênes recevait pendant quelque temps, le quart du produit de la douane de la ville de Bougie. Depuis, des agents chrétiens devaient nécessairement participer à la recette ou à la surveillance de la perception des droits. Ils avaient à y prendre une part plus personnelle encore quand le makhzen affermait à des marchands européens la totalité des douanes d’un port. Par la suite, ce système fut pratiqué systématiquement au XIIIème et au XIVème siècles par le makhzen dans la plupart des ports marocains ouverts au commerce.

    Le fermage des droits de douane au Maroc :

    Historiquement la ferme est une convention par laquelle un Etat abandonnait à un individu ou à groupe de personnes, la perception pour une durée détermniée, de divers impôts, moyennant une somme forfaitaire. En France de l’ancien régime, la ferme générale désignait l’organisme qui prenait à bail la perception des impôts indirects, adjugée tous les six ans. Dès le XIIème , le fermage des droits de douane était consenti par le makhzen dans certains ports marocains à des négociants juifs et/ou chrétiens.

    Pour simplifier les opérations de la perception des droits et taxes douaniers, et surtout pour éviter les détournements dont certains agents du makhzen étaient coutumiers, le Sultan fut souvent contraint de vendre même à des chrétiens et parfois à des juifs, la ferme de cette perception, puisqu’elle est faite sur des marchandises importées généralement par des chrétiens.  

    Ce procédé, aurait été adopté dans la gestion des douanes au Maroc depuis l’époque Almohades. Acet égard, De Mas Latrie notait dans l’introduction de son oeuvre “Traités de pair et de commerce concernant les relations des chrétiens avec les Arabes de l’Afrique septentrionale ou moyen âge : “la perception des droits avait lieu naturellement dans l’ord re ordinaire et habituel, par des agents musulmans et sous la surveillance d’agents musulmans. Mais il est certains que, par suite de fermages et d’arrangements particuliers intervenus entre les Sultans et quelques nations européennes, les chrétiens ont eu souvent le droit de s’occuper eux mêmes de la recette des droits dus au Trésor et intérêt à la surveiller”.

    Dans une analyse de l’organisation des finances au Maroc, Michaux Bellaire159 constate que le fermage des droits de douane à des chrétiens n’est pas en contradiction avec la loi religieuse. Il conclut que les droits de douane sont l’équivalent d’une dîme prélevée sur les marchandises importées par les chrétiens. Ces droits sont à ce titre versés au “Bit Al Mal” comme des revenus purs et légitimes.

    Procédures de paiement :

    En ce qui concerne les délais de l’acquittement des droits et taxes, aucune règle générale n’était admise par les accords. Toutes les nations veillaient cependant à préciser que le négociant avait la faculté de faire régler son compte quand cela lui convenait, qu’on ne pût tarder à lui remettre le règlement plus de huit jours après qu’il en avait fait la demande, qu’une fois les droits payés sur une marchandise une quittance de douane devait lui être délivrée.

    Dès lors, l’opérateur pouvait transporter librement partout où il voudrait la marchandise dédouanée, sans avoir à payer de nouveaux droits de douane. De même, chaque commerçant pouvait, à sa convenance, reprendre ou réexporter les marchandises invendues, sans avoir à payer ni droits d’importation ni droits de sortie. Lorsque le commerçant arrêtait et soldait son compte en douane, on ne devait chercher, sous aucun prétexte, à le retenir ni lui ni ses marchandises, ou à retarder son départ, à moins d’erreur évidente dans les règlements. Tout marchand était libre de faire acquitter ses comptes par un mandataire, il pouvait même partir sans avoir régler, s’il laissait un répondant connu qui lui pouvait lui servir de caution.

    Nous avons constaté donc que le principe de base, pour la procédure du recouvrement de l’impôt douanier, à l’époque Almohade, admettait que les droits ne deviennent exigibles qu’après la vente réelle des marchandises ou bien au moment du départ du marchand dont les opérations s’étaient limitées à des achats. La seule exception à cette règle concernait le droit d’importation sur les espèces monnayées (5 %) qui était exigible à l’entrée même de ces produits du Maroc.

    D’autre part il avait été admis dans toutes les douanes de l’Afrique du Nord que les marchands européens pouvaient payer les droits soit en numéraire, soit en marchandises. Lorsque le marchand préférait acquitter les droits et taxes en nature, le règlement se faisait ordinairement à l’entrée en douane des marchandises et sur les évaluations équitablement établies par les experts ou courtiers en douane. Quant à l’échéance du paiement effectif, il y a lieu de croire que chaque nation semble avoir eu des comportements différents. Les traités stipulent, d’une manière générale, que leurs nationaux ne seront tenus de payer les droits de douane qu’au moment de leur départ, et que ceux d’entre eux qui resteraient dans les territoires de l’Empire Marocain auraient la faculté de régler leurs comptes de douane définitifs au bout de trois ans. Les Pisans consentirent plus tard à réduire le délai à dix mois, à compter du moment de la vente des marchandises, et les Florentins en succédant à leurs privilégies, conservèrent cet usage. Les Génois se réservaient deux mois après la vente pour payer les droits. Les Vénitiens vendaient généralement leurs marchandises en laissant les droits de douane à la charge de l’acheteur. Il n’y a rien cependant de délais précis pour les règlements de leurs exportations. A ce sujet, les traités stipulent seulement qu’on ne devra pas leur faire attendre l’obtention du relevé de compte plus de huit jours, quand ils en auront adressé la demande à la douane.

    Les sujets du Roi d’Aragon réglaient mensuellement. Il était précisé dans leurs traités qu’au commencement du mois on dresserait le compte de chaque marchand, en défalquant de ce qu’il devait payer les avances qu’il  aurait pu avoir à la douane, et en lui donnant son bérat (Ibra) ou sa quittance.

     

    Les douanes avaient à délivrer aux commerçants, selon la nature de la transaction , deux titres comptables distincts : la ”bérat” et le ”tenfids”.

    La ”bérat” (instrumentum, carta) était la quittance des droits de douane. Muni de ce document, le négociant pouvait transporter en franchise les marchandises sur lesquelles il avait acquitté les droits dans toutes les autres villes du Royaume et quitter lui-même le territoire quand il lui convenait. Cette quittance lui permettait en outre de prétendre à l’exportation en franchise d’une quantité de marchandises égale en valeur à celle des marchandises importées et vendues . La ”bérat” est désignée dans les textes chrétiens par les mots “abbara, arbara”, “albara expédimenti” ou par le mot “appodixia expedimenti” c’est-à-dire le congé.

    Le ”tenfids”, ou ”tanfitium”, était une attestation ou un reçu délivré par l’administration des douanes dans les dépôts ou foundoukds où l’on vendait et achetait les marchandises pour le compte du makhzen. Ce document certifiait l’avoir en marchandises ou la créance d’un marchand. Il servait ainsi à faire le règlement des comptes, et à établir la balance par droit et avoir.

    Au moment du départ, le commerçant européen se présentait à la douane avec ses effets et marchandises. Une reconnaissance de ses effets est effectuée par la douane avant embarquement. Un  contrôle de ses comptes est également effectué par les secrétaires de la douane en vue du paiement éventuel des droits dont il serait encore redevable.

    Réexportation en franchise des marchandises non vendues :

    La première obligation qui incombait aux commerçants fut donc le fait de s’acquitter des droits et taxes dont leurs marchandises sont passibles à l’importation ou à l’exportation. Toutefois, une disposition qui finit par passer en usage à l’égard de tous les commerçants étrangers, et qui fut très souvent formulée explicitement dans les traités, limitait la perception du droit aux marchandises effectivement vendues. Cette disposition autorisait implicitement la libre exportation de toute marchandise non vendue en exonération des droits et taxes. Le privilège de la franchise au cas de mévente, est considérée par les historiens comme une évolution logique du droit douanier dû essentiellement au désir des sultans Almohades d’accroître les échanges avec les nations chrétiennes. Vraisemblablement les douanes ne l’admettaient pas avant la deuxième moitié du XIIème siècle. Il datait pour les Pisans, à Tunis, de 1157 puisque Abou Abdallah écrivait cette année à l’Archevêque de Pise qu’à l’avenir, il ne serait perçu de droit d’importation (10 %) que sur les marchandises vendues par les sujets de la république dans ses Etats.

     

    ORGANISATION DU COMMERCE EXTÉRIEUR

    L’acte impérial qui fut délivré par Yacoub Al Mansour aux Pisans, le 15 novembre 1186, renouvelé en 1211, peut être considéré comme la source d’un début de réglementation du commerce extérieur au Maroc. Bien que notifié par une seule partie, il n’en est pas moins un traité synallagmatique. Il fut toujours désigné et considéré comme un acte bilatéral. Cette convention rappelle et prescrit toutes les mesures assurant la liberté des personnes, des biens et des transactions des Pisans dans les Etats Almohades, sous la seule obligation de l’acquit de dix pour cent sur les marchandises vendues à des marchands arabes. Il convient de noter, qu’à l’époque, le commerce entre chrétiens dans l’empire marocain n’était assujetti à aucun droit de douane. En plus de cette particularité du régime douanier, il y a lieu de noter une restriction introduite dans le nouveau traité au niveau de la procédure de mise en douane des marchandises qui fut limitée désormais à des bureaux de douane spécifiques . Ordinairement, les navires chrétiens pouvaient accoster uniquement dans les ports des villes du littoral où se trouvaient des bureaux de douane.

    Dans une forme particulièrement impérative et rigoureuse, la nouvelle convention, limita absolument la faculté de commerce donnée aux Pisans à cinq villes de l’Empire Almohade à l’époque, à savoir, Oran, Bougie, Tunis, Ceuta et Alméria. Les ports des quatres premières villes étaient indistinctement ouverts à leurs importations et à leurs exportations. AAlméria, ils pouvaient seulement se ravitailler et réparer leurs navires. En aucun autre lieu, ils ne devaient aborder, si ce n’est pour chercher un abri momentané au milieu d’une tempête, et en ce cas il leur était défendu de vendre ou d’acheter quoi que ce soit, sous peine de confiscation des marchandises par la douane. Si Tripoli et El Mehdia appartenaient encore à cette époque aux Almohades, comme tout l’indique, il est difficile de ne pas voir quelques motifs politiques dans l’exclusion aussi formelle de commercer avec ces villes, où les Pisans avaient des magasins et des établissements considérables. 

    Dans ce contexte historique et pour mieux apprécier la nature de l’activité douanière liée au commerce extérieur marocain de l’époque Almohade, il serait utile de dresser le bilan des échanges entre les commerçants des deux rives de la Méditerranée. Les documents anciens spécifient rarement la nature même des marchandises que les navires chrétiens transportaient d’Europe en Afrique. Les traités ne donnent pas de détails sur le commerce. Ce sont les rapports consulaires qui doivent contenir des informations sur les produits. Les actes d’association et les contrats de nolis se bornent le plus souvent à des stipulations générales sur les conditions de l’apport de fonds ou de marchandises de chaque associé et le partage des bénéfices entre ces 104 associés. Mais à la lumière des stipulations des traités et des témoignages de certains auteurs sur les techniques anciennes du commerce international, tels que Balducci Pegolotti (1350) et Uzano (1442), on peut brosser un tableau assez précis des produits ayant animé cette intense activité économique euro méditerranéenne. Entre 1200 et 1206, la valeur des contrats de commande génois destinés à Ceuta atteignit 4.500 livres de marchandises. En 1248, les exportations vers Marseille auraient été au nombre de 22 opérations. Pour les produits importés, les actes notaires de Marseille indiquent particulièrement des épices orientales, du lin, le myrobolan, le camphre et de la soie oeuvrée.

    En plus des marchandises, la monnaie était également l’objet d’un grand trafic. Les marseillais importaient à Sebta plusieurs espèces monnayées de valeur différentes160. L’importation des espèces monnayées était nécessaire pour animer le commerce en l’absence d’un système bancaire adéquat. On s’en servit pour effectuer des achats et pour acquitter des dettes entre marchands chrétiens. C’est pour ces raisons que le taux de droit de douane y appliquée n’était que de cinq pour cent.

    A l’exportation, la cire, les cuirs et les basanes semblent avoir été très prisés par les marchands européens. Acela s’ajoutaient les laines, les chevaux, le corail et le sucre.

    Pour avoir une idée concrète sur l’activité douanière au Maroc du XII et XIIIème siècle, il importe de passer en revue les principaux produits objets des échanges à l’importation et à l’exportation. Ce bilan nous permettra, en outre, de dégager les spécificités de dédouanement liées à certains produits. 

    Les exportations :

    1) Le cuir

    Le Maroc était un grand exportateur de peaux traitées ou non de bovins, d’ovins, de caprins et de camélidés. Le géographe Ibn Hawkal nous rapporte sans donner de chiffre précis qu’au Xè m e siècle, le nombre de chameaux élevés au Maroc était supérieur à ceux qui existaient en Arabie. Al Bikri précise que le prix des peaux des ovins au XIIème siècle était négocié en douane à 15 dinars les cent pièces. Le maroquin rouge vermeil était particulièrement recherché en Normandie et en Angleterre. Les négociants européens exportèrent d’abord le cuir tanné et coloré. Ce métier qui consiste à transformer les peaux brutes animales en cuir ouvrable, n’était pas encore connu ni maîtrisé en Europe. Ce n’est qu’au milieu du XIVème siècle qu’on avait commencé à préparer et à teindre le cuir à Paris.

    2) Le sucre

    Le Maroc avait connu dès le Xè m e siècle, de grandes exploitations de cannes à sucre. Selon le géographe Al Idrissi, le sucre récolté et fabriqué au Maroc méridional était connu de “l’univers entier”. Des documents commerciaux attestent l’exportation au XIIIème siècle d’importantes quantités de sucre marocain vers Venise et la Flandre.

    3) L’huile d’olive

    Depuis l’époque Romaine, le Maroc n’avait pas cessé d’exporter d’importantes quantités d’huile d’olive vers l’Europe, ce qui garantissait à l’Etat des recettes douanières régulières.

    4) Les esclaves

    Le commerce des esclaves fut très florissant au moyen âge européen. Ainsi, les esclaves étaient importés ou exportés telles des marchandises et furent à ce titre soumis au paiement des droits et taxes. A la fin du règne des Almohades, on peut relever d’après des documents commerciaux du port de Marseille, qu’en 1236 une esclave prénommée Aïcha en provenance du Maroc fut négociée au prix de 8 livres et 12 deniers.

    Les traités conclus dès le XIIème siècle prohibèrent néanmoins, et de la manière la plus formelle, la mise en vente des captifs. Du moment où leur nationalité était reconnue, et quelle que fût la cause qui les avait privés de leur liberté, ils devaient être libérés ou rachetés par les souverains de l’une des parties.

    5) Les céréales

    Constituées essentiellement du blé et du maïs, les exportations céréalières marocaines assuraient au Bit Al Mal des recettes stables à l’instar de celles générées par l’exportation des olives. Toutefois, d’après certaines conventions, les Almohades accordaient à Gênes et à Venise l’exonération des droits d’exportation en cas de sécheresse dans ces pays. L’exonération fut également prévue lorsque le prix moyen du blé ne dépassait pas 20 à 23 francs l’hectolitre161.

    En sus de ces produits traditionnels, le Maroc exportait une grande diversité d’autres marchandises, telles le sel, la cire, les produits de teinture, les chevaux, les poissons salés, les produits textiles, les tapis, etc…

    LES IMPORTATIONS :

    1) Verres et verroteries

    Bien que non repris nommément dans les traités, les verroteries et les verres de Venise ont animé un intense trafic entre le Maroc et l’Italie. Ces articles étaient sans doute compris sous la désignation générale de marchandises diverses, et rangés vraisemblablement dans la catégorie des bijoux, soie, jocalia, sur laquelle on prélevait seulement le demi droit de cinq pour cent ad-valorem.

    2) Les navires

    Pour encourager l’activité du commerce extérieur, le makhzen exemptait les navires et les barques des droits et taxes douaniers. Cependant, un droit de 10 % ad valorem était prélevé lorsque l’importation avait lieu d’un pays qui n’avait pas de traité signé avec le Sultan. L’église qui pour des raisons stratégiques prohibait expressément et d’une manière permanente ce commerce avec les Arabes de Syrie et d’Egypte, ne l’avait interdit en général avec le Maghreb, qu’à de très rares périodes.

    3) Epiceries

    Il s’agissait essentiellement du poivre, noix de muscades, henné, girofle, rhubarbe, gingembre et de la cannelle. Ces produits provenaient au Maroc par trois axes commerciaux :

    - par les navires européens venant des ports où se trouvaient les entrepôts d’épicerie d’Inde ;

    - par les navires en provenance d’Egypte ;

    - par les caravanes, qui chaque année se rendaient en Egypte et revenaient en traversant les royaumes du Maghreb.

    4) Tissus, draps et matières textiles

    Les traités et les documents commerciaux signalent une grande variété de produits importés d’Europe (cotonnades, toiles de Bourgone, toiles dites de ”foundouk des douanes”, draps d’Arras ou de Perpignan, draps rouge de Languedoc, draps d’or et de brocarts).

    5) Métaux

    Il s’agissait particulièrement du Cuivre, importé en grande quantité pendant le XIIème siècle au Maroc, d’où il était introduit en Afrique Noire.Venise défendait à ses galères l’exportation directe du cuivre, de l’étain et tous objets fabriqués avec ces métaux, de l’Angleterre et de la Flandre au Maghreb. Cette prohibition relative avait pour but de soumettre les exportations de l’espèce au paiement des droits de douane à Venise.

     

    6) Métaux précieux et monnaies

    Indépendamment des espèces monnayées, il existait une importante activité d’importation d’or et d’argent en lingots, en lames et en fils, soit pour les travaux de bijouterie, soit pour les fabriques de monnaies. Quand le métal était acheté pour le compte du makhzen, la législation douanière accordait une remise de moitié du droit ordinaire sur ces objets, et parfois la franchise totale des droits et taxes.

    7) Laque vernis et mastic

    Dès le XIIè m e siècle, une grande importation de ces produits était enregistre. Le mastic est cité comme article d’importation dans les documents de Pise et de Gênes. Dans sa description du commerce avec le Maghreb à cette époque Pegolotti relate les qualités requises dans les différents laques.

    8) Le vin

    L’importation de vins de France, d’Espagne et de Grèce était tolérée dès le XIIème siècle. On trouve souvent dans les foundouks chrétiens des boutiques appropriées à la vente en gros de vin. Un magasin ou entrepôt général appelé le foundouk du vin, dans lequel la vente avait lieu, après autorisation de la douane, et sous la surveillance de ses agents ainsi que des marchands auxquels on en affermait le droit. Les notaires instrumentaient quelques fois dans ces entrepôts que les chartes désignent sous le nom de domus gabelle vini. 

    La ferme était mise aux enchères et paraît avoir été source de revenus assez considérables. Par la suite d’arrangements particuliers concernant soit le règlement d’indemnités dus pour dommages commerciaux, soit la solde des milices auxiliaires, le makhzen déléguait quelques fois et temporairement aux rois chrétiens tout ou partie des revenus de la douane sur l’importation des vins.

    Dès cette époque, nous rappelle le Comte De Mas Latries, l’usage et le débit du vin étaient choses communes, qu’on avait coutume de donner en certaines circonstances aux portefaix et autres auxiliaires du commerce, en sus de leur salaire, une gratification supplémentaire appelée le vin, expression et rémunération répondant au bakchich des orientaux, à la mancia des italiens et au pourboire des français.

    La plus grande partie des vins importés était sans doute destinée aux chrétiens habitant le pays, aux marchands et aux agents ou employés des foundouks et des consulats, aux troupes des milices chrétiennes au service du makhzen, et peut être aux prisonniers chrétiens. Les Almoravides ont été accusés par les Almohades d’avoir toléré parmi eux l’usage du vin, mais les statuts de la ville de Marseille de l’an 1228 indiquaient clairement qu’il y avait des magasins dans lesquels il était permis de vendre du vin aux arabes même à l’époque des Almoravides.

    A travers cette intense activité, il s’avère que dès le début du XIIème siècle, l’administration douanière marocaine exerçait pleinement ses activités traditionnelles à savoir :

    - la police du rayon maritime ;

    - le prélèvement des droits et taxes sur les importations et les exportations

    des marchandises ;

    - le contrôle du commerce extérieur marocain.

    Pour ce faire, la douane avait adopté des structures opérationnelles et des méthodes de gestion qui furent considérées comme des systèmes d’avant garde en matière d’organisation économico-administrative de l’époque.

    Plusieurs chercheurs avaient souligné ce rôle pionnier de l’administration douanière marocaine. Dans une analyse de l’histoire économique et sociale du Maroc sous les Almohades, Mohamed Chrif162 conclut que la douane fut la principale institution de régulation des relations commerciales entre l’Europe et le  Maroc. Elle était, constate le chercheur, l’intermédiaire entre les commerçants chrétiens et marocains d’une part et le makhzen local d’autre part. Ainsi, elle représentait le maillon principal de la chaîne des institutions financières de l’Etat marocain et contrôlait de près et avec une grande précision le trafic commercial international de l’époque.

    La législation douanière marocaine était, en fait, d’un esprit libéral qui ne laisse pas indifférent et qui supportait avantageusement la comparaison avec les principes les plus modernes du droit économique. La douane, n’intervenait pas uniquement, de droit comme de fait, dans le cadre classique des flux commerciaux, mais jouait un rôle prépondérant et même déterminant dans l’intégralité de l’environnement de la transaction commerciale internationale. Cette activité, faut-il le rappeler, avait, à cette époque, plus ou moins une connotation religieuse, puisqu’elle mettait presque toujours en présence des chrétiens d’une part et des musulmans d’autre part. Ainsi, la douane avaitelle d’abord la charge d’intervenir pour assurer la liberté des transactions et la sécurité des personnes qui en étaient les auteurs, notamment lorsqu’ils sont de confession non musulmane.

    Sécurité et protection étaient assurées à tout marchand ou sujet chrétien de la nation avec laquelle le Sultan avait conclu un traité ou à laquelle il avait accordé un privilège. Ils étaient ainsi placés, eux et leurs biens, sous cette haute main royale qu’exprimait, à l’époque, le mot ”sauvegarde” chez les rois catholiques, et le mot ”aman”163 chez les rois musulmans. Ne doit on pas s’interroger a ce propos si ce n’est pas à ce niveau qu’il faut chercher l’origine du système des oumana en douane ? L’amine en douane était en fait le représentent du Sultan qui offre l’aman aux commerçants étrangers.

    La douane, dans le cas de dommage occasionné d’une façon quelconque, devait poursuivre le délinquant jusqu’à la réparation du tort éprouvé par le sujet chrétien. Leurs intérêts étaient placés à cet égard, comme en général pour toutes les affaires de commerce avec les Marocains musulmans, sous la protection spéciale du directeur de la douane. Les Pisans firent en outre insérer dans leurs traités diverses dispositions pour être autorisés à déférer la cause, quelle que fût leur position de demandeurs ou de défendeurs vis-à-vis d’autres chrétiens, aux cadis marocains. Quand l’affaire était de grande importance, c’était le directeur de la douane, ou bien le gouverneur du pays (ouali) ou le commandant de la forteresse164 qui avait autorité pour statuer sur le litige.

    CONSOLIDATION DES SOURCES INTERNATIONALESDU DROIT DOUANIER

    L’EPOQUE MÉRINIDE

    Dynastie berbère, issue de l’important groupe des berbères zénatas, la dynastie Mérinide régna sur le Maroc du XIIIème au XVème siècle. Elle fut fondée par le chef Abou Yahya, qui s’empara de Fès en 1248. Au cours des dix années suivantes, il se rendit maître de tout le Maroc, à l’exception de Marrakech. Cette dernière ville fut prise en 1269 par le frère et successeur d’Abou Yahya, Abou Yousouf (1258/86). Après avoir vaincu les Almohades, les Mérinides tentèrent de rétablir à leur profit l’ancien Empire Almohade, à la fois en Espagne et dans le Maghreb. Leurs tentatives espagnoles permirent du moins au royaume de Grenade de résister aux chrétiens jusqu’à la fin du XVème siècle. En Afrique du Nord, les Mérinides sous le plus grand souverain de la dynastie, Abou El Hassan (1331/51), s’emparèrent de Tlemcen (1337), puis de Tunis (1347). Le fils et successeur d’Abou El Hassan, Abou Inan (1351/58), d’abord révolté contre son père, fit de nouveau, en 1357, la conquête de tout le Maghreb, qu’il dut également abandonner peu de temps après. La dynastie entra depuis, dans une longue décadence. Les Mérinides furent de grands bâtisseurs, ils fondèrent la nouvelle ville de Fès, où ils établirent leur capitale délaissant Marrakech, l’ancienne capitale Almohade.

    Al’instar des Almoravides et des Almohades, les Mérinides ont accordé une grande importance au contrôle du commerce extérieur. De ce fait, l’organisation financière et douanière instaurée sous le  règne des Almohades a été consolidée. Dans son analyse des conventions commerciales marocaines de l’époque Mérinide, Nachat165 constate que la douane devint une véritable institution makhzenienne à l’époque mérinide. En effet, les Sultans Mérinides ont développé le processus d’ouverture du Maroc, sur le monde non musulman, initié timidement par les Almoravides et renforcé par les Almohades .

    En développant les structures politico-administratives de l’Etat, le makhzen Mérinide accordait une grande importance à l’organisation économique et financière. Cet intérêt particulier s’était illustré par le rang de ”Sahib Al Achaghal” dans la hiérarchie administrative. Ce personnage qui supervisait l’administration spécifiquement financière était considéré comme le quatrième personnage hiérarchique de l’Etat après le Souverain, le Vizir (le ministre) et le Cadi Al Codât (le grand juge). Il coiffait un corps de fonctionnaires chargés de la perception, de la comptabilité et de la répartition des rentrées fiscales.

    Dès son avènement, l’autorité Mérinide avait manifesté une attention spéciale et un intérêt particulier au commerce extérieur avec les nations chrétiennes de la Méditerranée. Cette nouvelle orientation s’explique en fait par des facteurs politico-économiques. Après les Almohades, le Maroc n’était plus un empire qui couvrit tous les territoires de l’occident musulman y compris le Soudan. Le makhzen ne pouvait désormais compter sur les fructueuses transactions commerciales subsahariennes pour alimenter ses caisses. Cette nouvelle réalité imposait au Maroc une ouverture vers l’occident non musulman.

    Les Mérinides essayèrent d’établir des relations commerciales et diplomatiques régulières avec les Européens riverains de la Méditerranée. Dans ce contexte, des conventions furent ainsi signées avec Gênes qui, avec Majorque, fit preuve d’un grand dynamisme commercial en fréquentant de manière assidue les ports marocains. Seules les armes (et occasionnellement les céréales) étaient interdites à l’exportation. Les principaux ports de commerce international où étaient organisés des services douaniers furent Asila, Tanger et Sebta. Les chorafas « sebtiyine166 » jouissaient d’un crédit considérable et d’une attention particulière à la cour. Sebta était réputée pour la pêche des coraux. Des bateaux de divers pays, dont l’Egypte, chargés de marchandises y affluaient. Sept foundouks y étaient spécialement réservés aux commerçants chrétiens sous contrôle douanier du makhzen Mérinide. Lorsqu’en 1415 la flotte portugaise s’empara de la ville, Salé prit la relève et les Génois y affluèrent en grand nombre.

    Les exportations vers les pays européens comprenaient du bétail, des peaux tannées, de la laine, de la cire, du miel, du sucre et parfois des céréales. Ainsi, pas moins de dix conventions commerciales incluant de nouvelles dispositions douanières ont été signées par les différents souverains Mérinides. Deux conventions seulement ont été citées par les sources arabes.

    Il s’agit de celle signalée par Ibn Khaldoun signée en 1285 entre Abou Youssouf Yacoub et Sancho Roi de Castille. La deuxième citée par Ibn Alhak Noumili167 fut signée au temps du souverain Abou Inan et prévoyait notamment les taxes douanières que les commerçants génois devaient acquitter dans les ports marocains.

    Voici d’ailleurs la liste des conventions commerciales que les Mérinides avaient conclues durant leur règne168.

     

    A la lecture du tableau ci-dessus, on peut constater ce qui suit :

    - les Mérinides avaient conclu durant plus de huit décennies de règne pas moins de dix conventions commerciales internationales : soit une moyenne d’une convention tous les neuf ans. Ce rythme peut être considéré comme très performant compte tenu des moyens logistiques de l’époque. Il révèle l’existence d’une stratégie économique cohérente du pouvoir mérinde ;

    - les conventions avaient été conclues exclusivement avec les nations commerçantes du monde méditerranéen non musulman ;

    - la moitié des accords avaient été conclus avec la république de l’Aragon qui avait grand besoin des céréales du Maroc ;

    - le net recul du commerce avec Marseille qui s’était traduit par la disparition du comptoir marseillais sous douane au port de Sebta instauré du temps des Almohades.

    Au niveau du rôle que jouait le Makhzen Mérinide dans cette intense activité commerciale avec le monde de la Méditerranée, il convient de noter les situations de monopole qu’a créé l’Etat pour les échanges de certaines marchandises, telles que le blé ou les peaux. Pour gérer ces situations de monopoles, il était évident que les structures douanières étaient de plus en plus mise en oeuvre notamment dans les ports.

    Ainsi, l’organisation des douanes dans les ports initiée sous le règne des Almohades s’est non seulement bien consolidée, mais a évolué en fonction de missions de plus en plus croissantes confiées à l’administration douanière. La douane du temps des Mérinides, jouait désormais, à côté de ses missions traditionnelles économique et fiscale, un véritable rôle d’acteur animateur du commerce international.

    Avec le déclin du commerce caravanier et la multiplication des transactions commerciales avec l’Europe basées sur des conventions bilatérales, les interventions des douanes du makhzen sont devenues plus fréquentes et de plus en plus variées. Le besoin du contrôle de l’activité commerciale à l’exportation qui relevait en grande partie du monopole de l’Etat a vraisemblablement conduit le makhzen Mérinide à développer et à renforcer les structures douanières notamment dans les ports. C’est à ce niveau qu’il y aurait lieu de situer le développement du système original des oumanas des douanes au Maroc.

    En effet, à partir de la signature du traité de commerce en 1273 avec la couronne d’Aragon169 les relations commerciales commencèrent à devenir régulières avec les pays européens. Depuis, le Maroc fut mêlé d’une façon active à la vie des grandes nations maritimes européennes. Ces relations furent régulièrement entretenues par des relations diplomatiques étroites et soutenues par les sultans Mérinides. Les archives arabes des bibliothèques européennes contiennent de nombreuses correspondances à ce sujet dont l’étude pourrait apporter de nouvelles appréciations sur les activités du commerce extérieur entre les deux pays. Nous pouvons évoquer, à titre d’exemple, une lettre du Sultan Youssef Ibn Yacoub Al Mansour adressée le 23 mars 1304 au Roi d’Aragon.

    D’autre part, il convient de signaler que les sultans accordèrent aux marchands chrétiens le droit de propriété, dans les villes de la côte. Ils y possédaient des maisons, des entrepôts, de vastes foundouks où ils pouvaient accumuler, sous douane, tous les produits qui leur étaient destinées sans qu’ils eussent à  craindre le pillage.

    Parallèlement, le makhzen devait procéder au recouvrement des droits et taxes dus sur l’échange de ces marchandises. A noter qu’à l’époque, les droits et taxes n’étaient dus qu’après concrétisation de la transaction commerciale qui s’effectuait évidemment sous douane. A l’importation, le contrôle douanier visait non seulement le contrôle des prohibitions et la perception des droits et taxes, mais concernait également la réalisation de la transaction commerciale d’achat et de vente. A l’exportation, ce double rôle de la structure douanière se trouve renforcé du fait que c’est souvent le makhzen qui est vendeur de la marchandise (blé - peaux).

     

     

     

    Estimant que les riches négociants du littoral auraient, d’une part, plus d’expérience dans les affaires commerciales et que d’autre part, leur fortune constituerait un gage sûr de leur gestion, les sultans du Maroc ont, très probablement depuis les Mérinides, pensé à confier la gestion des importations et des exportations, ainsi que la perception des droits et taxes liés à ces activités à cette catégorie de la population. Ce choix confirme le constat de nombreux historiens sur la politique commerciale sélective au Maroc inauguré par les Mérinides. En effet, les chercheurs notent qu’à l’époque des Mérinides, les structures des échanges étaient basées sur l’importation de produits de luxe. A l’exception des épices, les importations marocaines étaient exclusivement destinées à une couche sociale restreinte qu’Ibn Khaldoun qualifiait de ”souk adaoula” (marché de l’Etat).

    Le rôle fiscal de la douane, selon Pegolotti, s’est considérablement accru sous le règne des Mérinides. Ce négociant italien nous livre en effet un rare et précieux témoignage sur la fiscalité douanière de l’époque appliqué dans les principaux ports du Maroc.

    A Safi, en plus de l’Achour (taxe douanière de dix pour cent ad-valorem ) , les marchandises importées étaient soumises à la perception d’une taxe équi - valente au seizième de la valeur appelée manghouna (6,25 %). A Anfa, la douane percevait neuf dirhams or pour l’exportation de cents peaux de bovins brutes, un quart de dirham or pour l’exportation d’un quintal d’amande. Quatre dirhams or pour l’exportation d’une unité de mesure (kahiz) d’orge, 2 dirhams or pour l’exportation d’une unité de mesure (kahiz) de blé. A Salé, il était perçu un demi dirham or à l’exportation d’un quintal de ”nila170.

    Pegalloti rapporte également qu’à Larache, des commerçants ont été sévèrement punis par le service des douanes pour n’avoir pas payé la ”manghouna” .

    L’intérêt particulier que le makhzen Mérinide accordait au commerce extérieur et aux recettes douanières qu’il engendre s’est également illustré par la célèbre mission d’information qu’a effectué Ibn Battouta à l’initiative du Sultan Mérinide Abou Inane. Par l’organisation de cette mission, le makhzen visait, entre autres, quatre principaux objectifs économiques :

    - fournir au makhzen des informations précises sur les chemins reliant le Maroc au Soudan ;

    - préciser le niveau des échanges ;

    - identifier les marchandises disponibles ;

    - décrire les procédures de transaction et de passage aux frontières.

    Concernant ce dernier point, Ibn Battouta nous a confirmé l’existence d’un contrôle douanier de l’Etat Mérinide sur les opérations du commerce caravanier. Ce contrôle, écrit-il, était exercé par un organisme du makhzen qu’il a qualifié de (al moulatamine assanhajiine). Ibn Battouta décrit avec beaucoup de détail une opération de contrôle douanier d’une caravane qu’il accompagnait.

    Lorsque nous sommes arrivés, tous les commerçants ont déposé leurs marchandises dans une place, surveillée par des gardes noires. Nous nous sommes dirigés alors vers ”Al faraba” (il s’agit probablement du chef du service de contrôle) qui était assis sur un tapis en (sakif) entouré de ses collaborateurs et ses gardes armés. Les commerçants se présentaient à lui par l’intermédiaire d’un interprète à tour de rôle ……………….”171.

    L’EPOQUE WATTASSIDES

    1471 - 1553

    L’unité douanière sous le règne wattasside avait connu une grande déchirure. Cette nouvelle situation peut s’expliquer, selon les analyses de plusieurs historiens, par le fait que les souverains wattassides n’avaient pas réussi à établir l’unité politique nécessaire à la stabilité du pays. Ainsi, plusieurs zones échappaient à leur contrôle. Sebta, Mellilia, Tanger, Asila, ksar Al Kebir, Azemmour, Mazagan (El Jadida), Safi, Anfa, Agouz, Agadir et Massa étaient occupées par les espagnols ou les portugais.

    En l’absence de documents de références couvrant cette période, on ne peut que se demander si les douanes de ces ports n’étaient-elles pas régies par les autorités d’occupation ? De plus, le port de Tétouan fut pendant un laps de temps sous l’autorité d’Al Mandari.

    Cependant, les historiens soulignent le fait que, malgré les difficultés que les wattassides avaient à établir leur autorité sur l’empire marocain, ils eurent toutefois le mérite de représenter la seule autorité d’un pays musulman non soumise à une puissance étrangère. Cette relative indépendance avait permis le maintien d’une activité douanière liée au commerce extérieur.

    En 1538, un accord de bon voisinage et de commerce fut conclu entre le Sultan Ahmed El Wattassi et le Roi du Portugal Jean III172. Suite à cette convention, un émissaire portugais nommé Bastias du Vergas a été dépêché auprès du Sultan du Maroc. La mission du représentant portugais, qui parlait et écrivait couramment l’arabe était d’ordre économique. Bastias avait en effet négocié d’importantes quantités de céréales qui devaient être exportées par les ports de Mehdia et Larache173.

    Par ailleurs, l’année 1551 avait enregistré un regain de l’activité commerciale avec la Grande Bretagne après la visite d’un groupe de commerçants anglais au port de Safi. Parmi les marchandises importées, on pouvait remarquer les tissus de soie et les fameuses ”Mlifa174”, les fusils, les munitions et les ébauches pour armes blanches.

    Au niveau de l’exportation, il y a lieu de signaler qu’avant les saâdiens, les premières exportations du sucre marocain s’étaient réalisées sous le règne wattasside. Les burnous noirs en laines du Tadla étaient également présentés à l’exportation par des commerçants italiens et espagnols.

    En 1533, Edmond Demelon, négociant français175 obtint de la Cour sultanienne l’autorisation d’exportation de bovins du Maroc. Il exporta en la même année en franchise des droits de douane vers la France, un cadeau du Sultan à François Premier consistant en douze chevaux, un lion, un loup, trois autruches et quatre lièvres176.

    L’activité commerciale caravanière avec le Soudan et l’Egypte s’était maintenue durant le règne wattasside. Sijilmassa aurait été le centre du contrôle douanier de ces échanges. Taroudant, dans le sud-ouest constituait la base de contrôle des échanges avec le Sénégal. En dépit des incursions étrangères dans les principaux ports du Maroc, l’activité commerciale avec l’Europe s’était bien maintenue. Le port de Salé aurait été le bureau douanier le plus actif où étaient contrôlées les opérations d’importation et d’exportation.

    Fès fut durant cette période une vraie capitale économique du Royaume grâce à l’intense activité d’un groupe de commerçants génois qui procuraient au makhzen l’essentiel de ses recettes douanières. A ce titre, ils bénéficiaient d’une protection particulière dans la capitale spirituelle du Royaume. Sur ordre du Sultan, la dépouille mortelle du riche négociant génois Thomas De Marino, décédé à Fès, avait été transférée à Gênes177.

    Cependant, malgré cette activité économique, le makhzen était souvent confronté à de grandes crises financières. Les recettes douanières, étaient dès lors à l’instar des autres ”moukous” concédées selon le procédé de fermage. En 1548, le Sultan Abou Al Abbass Ahmed avait concédé la totalité des ”moukous” à un ”doumi” converti à l’Islam dénommé ”Al Manjour Al Isslami”178.

    LES INNOVATIONS DES SAÂDIENS

    Sous le règne des Saâdiens, le Maroc a connu une période des plus prospères de son histoire. Cette prospérité s’est traduite en fait par une grande activité économique qui s’est étendue pour la première fois à toutes les provinces du Maroc. Le prodigieux essor économique enregistré sous le règne des saâdiens est dû, d’après certains historiens179, à quatre principaux facteurs qui sont :

    1) le développement du monde rural ;

    2) l’extension de la sphère géographique de l’activité économique ;

    3) le développement de l’activité commerciale tant à l’intérieur qu’avec le monde extérieur ;

    4) l’organisation de l’administration fiscale dont l’institution douanière faisait partie.

    Avec l’apparition d’industries nouvelles, le domaine de l’activité économique s’est élargi. Ainsi, l’Etat a monopolisé l’industrie du sucre en instaurant plus d’une dizaine d’unités de production à Chichaoua, Essaouira et dans le Souss. De même, le makhzen donna une grande importance à l’exploitation des minerais et des matières premières.

    Compte-tenu des bonnes relations diplomatiques avec l’étranger, le commerce extérieur enregistra un développement sans précédent. Cet essor économique s’est traduit par un renforcement de  l’organisation administrative et financière au Maroc. Il s’explique, en outre, par le fait que sous la dynastie Saâdienne, le Maroc attira l’attention des puissances d’Orient et d’Occident, du fait que l’armée marocaine put se préparer en quelques jours et battre l’armée du Portugal, (le plus grand empire du monde à l’époque), tuer son Roi, Don Sébastien, et faire prisonnier des milliers de combattants de plusieurs nationalités.

    C’est le Sultan Saâdien Al Mansour, qui sous l’effet de cette éclatante victoire militaire, va inaugurer une nouvelle politique économique basée sur l’octroi d’avantages fiscaux et de concessions aux commerçants étrangers. Des relations commerciales très étroites vont lier le Maroc à l’Angleterre et vont aboutir à un véritable monopole du commerce extérieur avec la création en 1583 de la ”Barbary company”. Les ports les plus actifs furent Safi, Agadir, Larache et Tétouan. Les échanges portaient à l’importation sur les armes à feu et les munitions pour le makhzen, les étoffes, le bois et les tarbouchs (chapeaux marocains). L’activité de l’exportation concernait essentiellement le sucre, le sel, les tapis, les céréales, les amandes, les dattes, la cire.

    Compte-tenu de l’importance, pour le budget de l’Etat, des recettes que généraient ces multiples activités, les Saâdiens ont marqué un intérêt particulier à l’organisation des structures financières de l’Etat et spécialement les structures douanières.

    C’est probablement à l’époque des Saâdiens que remonte l’utilisation précise du mot “Diwana” pour désigner les droits et taxes perçus sur les transactions commerciales à l’importation et ou à l’exportation180. Les droits à l’importation ont enregistré une grande augmentation atteignant le taux de trente pour cent sur la valeur. A l’exportation, le taux modéré de dix pour cent était appliqué et considéré comme une mesure attractive pour les commerçants étrangers.

    Ce souci d’organisation s’illustre également à travers l’utilisation de registres spécifiques par les agents des douanes. Dans ces nouveaux livres comptables étaient consignées, non seulement, les perceptions des droits et taxes, mais également toutes les informations sur les mouvements des marchandises et des navires.

    Les responsables des douanes dépendaient d’une autorité financière que le Sultan Al Mansour avait instauré. Il s’agit de ”Sahib khazain addar”181 qui avait rang de pseudo-ministre et qui coiffait tous les services de recouvrement des impôts du Sultan. L’institution douanière a été rattachée à une entité administrative financière du makhzen. A ce titre une maison de la douane a été intégré dans l’enceinte du Palais Royal à Marrakech182.

    La nomination du responsable des douanes dans chaque port se faisait par le Sultan. Le chef du service des douanes était choisi parmi les hommes de confiance du Sultan. Il était sous la tutelle de ”Sahib khazain addar” qu’on peut considérer comme l’équivalent d’un Ministre des Finances de notre temps. On peut également attribuer à l’époque des Saâdiens l’institution du système de contrôle de la gestion des affaires douanières. Cette mission relevait également du ressort du “Sahib khazain addar”.

    Cet effort de restructuration et de contrôle de l’administration financière en général et douanière en particulier, est devenu une priorité du makhzen Saâdien, compte tenu de l’intense activité commerciale enregistrée sur les côtes marocaines du fait des rivalités que s’y livraient les nations européennes. Par ailleurs, l’occupation de certains ports marocains par les Portugais et les Espagnols privait le makhzen d’une grande partie de ses ressources douanières .

    Pis encore, ces occupations ont donné naissance à une grande activité de contrebande qui amenuisait davantage les ressources financières de l’Etat.

     

     

    Dans sa description du Maroc sous le règne de Ahmed Al Mansour, De Castries nous décrit avec une rare précision les premiers actes de contrebande auxquels les douanes marocaines durent faire face. D’après un manuscrit de la bibliothèque nationale à Paris, un informateur rapporte que ”le 13 décembre 1553 pendant qu’il se dirigeait à bord d’un navire à Ras Al ghir183 en vue d’entrer à Taroudant pour y libérer son frère prisonnier au Maroc, il constata qu’au large de Safi, deux individus ont rejoint le rivage à bord d’un canot et y débarquer 2 ballots de tissus et une valise en cuir184.

    Le soldat Gasper Gonçalvez en service à Ymazighen (El Jadida) depuis 1550 écrit dans ses mémoires que, le 9 avril 1554, il fut prisonnier par les musulmans qui le conduisirent au port de Safi. Dans ce port, rapporte-t-il, les chrétiens troquaient des armes et plusieurs sortes de marchandises prohibées contre le sucre qui était exporté ensuite vers l’Europe.

    Une relation anglaise de 1578 décrivant les Juifs du Maroc dit que “ils y sont nombreux et ont accaparé le trafic par fermage, c’est à dire qu’ils prennent ”à ferme” ou ”à rente” les droits d’entrée ou de sortie du port”. Thomas le Gendre dans sa relation anglaise de 1665185 confirme que “les juifs s’entremettent fort dans le commerce et dans les fermes, prenant ordinairement à ferme ou à rente les droits du roy des entrées et de sorties, à cause de quoy on appelle ceux - les rentiers ; et ainsi, il faut en effet, souvent passer par leurs mains. Pour le commerce, ils étaient en relation avec les juifs de La Haye, tels que les frères Joseph et Isaac, comme eux, expulsés d’Espagne, et devenus si importants, qu’ils pouvaient demander aux Etats Généraux l’exemption des droits de douane pour les marchandises exportées au Maroc, et pour importer des munitions, poudres, armes pour le Sultan”.

    Le quasi-monopole des juifs sur le commerce extérieur du pays leur attirait l’animosité des autres négociants européens et marocains. Les échanges portaient sur une grande gamme de variétés de marchandises telles que le cuivre rouge, l’or brut ou en pièces de monnaie, l’ambre, la cire, les chevaux, le bétail, les peaux. Mais, la principale richesse du Maroc du XVIème siècle a été constituée, sans doute, par les abondantes exploitations de canne à sucre qui permirent de faire de cette activité la principale industrie du pays.

    Paul Berthier186 dans son étude sur les anciennes sucreries du Maroc, note que, grâce à l’introduction de nouvelles technologies, plusieurs exploitations sucrières furent développées à Oued El Qssab dans la région d’Essaouira, à Tensift, dans les plaines du Sous ainsi qu’au Nord dans la région Tanger-Tétouan. Les vestiges de plus d’une dizaine de manufactures de sucre ont été découvertes à Essaouira, Sidi Chiker, Chichaoua, Oulad Taïma.

    D’après certaines sources, la moyenne des exportations du sucre vers l’Angleterre était de 2.000 caisses par an. Avant son occupation par les Espagnols et les Portugais, le port d’Al Mahrouka (Mehdia) connut une intense activité commerciale liée principalement à l’exportation du bétail. Belyounech, Tétouan, Sebta, Safi et notamment Agadir, Taroudant et Fès ont été des places très actives pour les exportations marocaines.

    Dans son étude sur la dynastie Saâdienne, Rousseau estimait les exportations du Maroc vers l’Europe à 80.000 ducats par an187. La capitale politique Marrakech connut dès lors son plus grand essor économique. Ainsi, les Saâdiens y ont édifié le plus grand bâtiment des douanes de l’empire. Il s’agit d’un grand édifice composé d’une administration centrale à la casbah et d’un grand Foundouk, situé à l’emplacement actuel de la place Jamaâ Lafna, et dont il ne reste plus aujourd’hui malheureusement aucune trace.

    La vraie douane se trouvait à l’intérieur de la Casbah. C’était le bureau de change et aussi l’entrepôt où devaient être déposées toutes les marchandises importées ou exportées par les européens, afin de les soumettre à la visite et au droit de douane. En principe dix pour cent à la sortie, mais à l’entrée, quelque fois trente pour cent, dira un mémoire portugais188 La grande Douane du Foundouk de Jamaâ Lafna fut construite en 1547 par le Sultan Saâdien Mohamed El Mehdi Cheikh1 8 9. Les travaux auraient été dirigés par Sidi Moussa1 9 0. L’hôtel des douanes était constituée de 23 magasins au rez-de chaussée de 23 chambres en étage, et entourée d’un grand mur de clôture avec une seule porte surveillée en permanence par des agents des douanes musulmans.

    A l’entrée de l’édifice, un hall de vérification et de perception des droits et taxes était aménagé pour l’accomplissement des formalités de dédouanement sous le contrôle des agents des douanes du makhzen. Jean Maquet signale la présence des “Talib” (oumana des douanes) dans l’enceinte douanière de Jamaâ Lafna. De même, il y existait une institution bancaire pour garantir les transactions et le change. Al’intérieur, les magasins et les chambres étaient attribués aux négociants juifs et européens pour habitation et stockage des marchandises. Vers 1624, un dénommé Amatric, d’origine provençale, parait avoir tenu à l’intérieur de la douane une sorte d’hôtel où descendaient les voyageurs européens de passage. Cette douane fonctionnait jusqu’à la décadence de l’empire Saâdien. Elle fut transférée au port de Safi en 1653. L’édifice servait depuis comme résidence pour les commerçant s européens qui y aménagèrent une église où ils exerçaient leur culte. Avec le départ des européens, le bâtiment des douanes est tombé en ruines. Sur une partie de son grand espace naquit la célèbre place Jamaâ Lafna.

     

    Les marchandises dédouanées transitaient par les ports du sud comme Safi, Agadir et même par les villes de Taroudant et Fès qui connurent à cette époque un trafic commercial fluvial très actif. Ainsi, le port d’Agadir avait enregistré sous les Saâdiens, ses plus grandes rentrées douanières, compte tenu des avantages fiscaux accordés à l’exportation.

    Les taxes douanières variaient aussi selon les ports. A Safi, la taxe usuelle à l’importation était de dix pour cent ad-valorem sur les marchandises vendues à quai (sur terre). A Massa, en plus de la taxe de dix pour cent, une taxe additionnelle de sept pour cent était due par l’importateur, lorsque la transaction de vente est réalisée à bord du navire.

    En 1589, il a été dédouané 3000 coupons de tissus pour un montant de 18.000 oukia. Ce qui permet de dégager une valeur unitaire de 60 oukia pour chaque coupon. En 1570, 1587 et 1588, les commerçants de Rouen ont conclu une série de protocoles avec le makhzen Saâdien pour l’exportation à partir du port d’Agadir du sucre à bord du navire Saint Simon. Les recettes douanières du port d’Agadir furent durant cette période les plus élevées de tous les ports du Maroc.

    Bien que situé à l’intérieur du pays, la ville de Taroudant a joué un rôle douanier d’avant garde compte tenu de l’existence d’un port fluvial aménagé spécialement pour y effectuer des opérations commerciales dites secrètes. En effet malgré les prohibitions annoncés par l’église catholique, le Maroc continua de pratiquer un traditionnel courant de commerce avec les pays européens.

    Thomas le Gendre, dans une relation du Maroc recueillie en 1631 décrivait les difficultés du Sultan à recouvrer les impôts dont les droits de douane. Il précisait :

    “…………..et, si ce Roy n’y allait plus fort, il n’aurait aucun tribut qui consiste en blé, orge ou froment, chevaux, moutons, vaches, chameaux et volailles, car pour de l’argent, il n’en tire point, sinon des susdictes places où il a des douanes et impôts sur les marchandises, les juifs faisant tout ce négoce. Il entretient sa maison et son armée par le moyen des dictes douanes et des autres commodités qu’il prend sur ses subjects191.

    D’autre part, la course ou “Jihad maritime” qui s’est beaucoup développée après la relative indépendance de Salé, 

    rendait parfois précaires les relations commerciales entre le Maroc et l’Europe. Il n’en demeure pas moins que le makhzen Saâdien, qui éprouvait de sérieuses difficultés pour lever les impôts intérieurs, ne pouvait se désintéresser des recettes douanières. Après un essai de répression sans succès à l’encontre des corsaires de Rabat-Salé, le Sultan leur reconnut implicisement une quasi-indépendance. Néanmoins, il recevait une part des prises de la course et un certain nombre de captifs. Les étrangers contemporains des événements qui ont marqué les dernières années de la dynastie Saâdienne ont signalé l’apparition sur les rives du Bou Regreg d’une sorte d’organisation politico-économique qu’ils ont appelé des ”conseils” ou des ”républiques”.

    Ainsi, à une époque où la plupart des ports du Maroc étaient aux mains des chrétiens (Tanger, Safi, Asila, Mazagan, Larache, Al Mamora, Anfa), Salé restait la première place à l’océan atlantique pour la surveillance du Détroit de Gibraltar distant d’à peine 50 lieues. Les conditions spéciales du port de Rabat-Salé, dont la barre interdisait l’accès à tous les navires de gros tonnage, en faisaient un repaire idéal à l’abri duquel s’est développé à partir de la deuxième moitié du XVIIè m e siècle une véritable activité de course maritime. Les grandes découvertes maritimes déplaçaient le commerce vers le ”Ponant”. L’occident délaissant les routes de l’orient. Lisbonne était à cette époque le grand centre du commerce avec les Indes et le Brésil. Toutes les flottes européennes longeaient la côte africaine jusqu’au Cap de Bonne Espérance. Le Détroit de Gibraltar devint un carrefour maritime important constamment sillonné par des navires chargés de fortunes et sans défense. Conduits à une violente haine et un désir de vengeance contre les Espagnols de la péninsule qui les avaient expulsés et contre les chrétiens en général, les hornocheros furent les premiers organisateurs de la course à partir des eaux marocaines. Considérée à l’époque comme une activité normale, la course se pratiquait sous forme de campagnes annuelles d’avril à octobre. Les corssaires entretenaient une insécurité permanente des grandes voies maritimes. Ne pouvant parvenir à réduire les corsaires par les armes, le makhzen du se ésoudre à composer avec la “république de Rabat-Salé” tout en bénéficiant d’une partie des recettes douanières. La répartition du produit de la course s’effectuait généralement comme suit : 

    Dix pour cent au diwan de la ville ; Quarante cinq pour cent au propriétaire de l’embarcation ; Quarante cinq pour cent au personnel navigant. Lorsque les corsaires sont sous la tutelle du Sultan, le makhzen percevait le cinquième du produit. Le reliquat est réparti à égalité entre le propriétaire du bateau et l’équipage. A ce titre, le revenu des douanes du port de Rabat-Salé se serait élevé à 25 millions ducats de 1620 à 1630. Ces recettes sont dues en partie à l’activité de la course mais également au grand trafic commercial qui s’est développé avec certains pays européens. En effet, de nombreux chrétiens traitaient d’importantes affaires commerciales au port de Salé le neuf (Rabat) et Salé le vieux. Par un décret de 1626, le Roi d’Espagne PhilippeIV autorisa les Espagnols à faire le commerce avec les Andalous de Rabat-Salé. Un contemporain décrivait la situation qui prévalait à l’époque au port en ces termes :

    Affligeante Europe ! Et habileté machiavélique des corsaires de Salé …….. Ainsi, pouvait-on apercevoir sur les quais du port les captifs chrétiens retenus comme esclaves, tandis que d’autres chrétiens s’employaient à de juteux profits…………192”.

    La course enrichit la ville comme nous l’indique J. Brignon “une année de revenus de la course rapporte à la douane de Salé plus qu’une année d’impôt à l’époque d’El Mansour pour tout le Royaume193.

    Ce n’est que sous le règne des premiers Sultans Alaouites, que la course perdit son indépendance. Mise sous la bannière du makhzen, elle change de nom et de vocation, on parlera désormais de la course et des corsaires. Les corsaires avaient ainsi marqué l’histoire du Maroc en général et l’histoire des douanes en particulier. En 1672 le Sultan Moulay Ismaïl nomma un corsaire, Abd El Hadi converti à l’Islam d’origine française comme Amine du port de Rabat. Saïd Aganwi (le Génois) fut en 1647 Amine du port de Salé-le-Vieux (c’est-à-dire responsable des douanes). Il pratiquait également le commerce pour son propre compte. En janvier 1758, nous trouvons trace de son commerce dans les états des prises faites sur un bateau, une somme de 787 rials concernait ce qui lui revenait comme marchandises.

    Les commandants de bateaux connus sous le nom de raïs (Rouas au pluriel) se recrutèrent en effet essentiellement parmi les Andalous et les renégats de Rabat rapidement formés à la course et que vinrent épauler les pirates chassés d’Al Mamora en 1614 par les Espagnols qui l’occupèrent. En 1635, le père Dan, en mission au Maroc, comptait 300 convertis vivant de la course. Par leur audace et leur sang froid, ils réalisèrent des exploits que l’histoire n’oubliera pas. Parmi eux on peut citer Bargach, Meize dit le brave, Maâninou, Rousay, Hajali, Brittel et Ben Ali El Quassir. Salé donnera à la piraterie le célèbre Fennich, le Raïs Aouad. Moulay Ismaïl fera de Ben Aïcha, le célèbre “fennal des vaisseaux de Salé” son ambassadeur auprès de Louis XIV. Comme le signalait de Castries citant des relations de l’époque, c’est à partir de ce moment qu’une nouvelle classe d’intermédiaires fera son apparition dans le monde du négoce et du commerce international. 

    Industrieux, touchant à tous les courtages, âpres au gain et maîtrisant parfaitement l’Arabe et les langues étrangères, les juifs de Salé surent profiter de la course, s’adapter aux moeurs qui leur étaient défavorables et devinrent ainsi les intermédiaires des européens et des consuls. Cette situation leur permit de devenir très vite les interlocuteurs privilégiés du makhzen et de la douane en particulier. Ils avaient licence de battre monnaie pour le makhzen, recouvraient les droits de douane devenant ainsi d’indispensables agents du sultan.

    Par ailleurs, il convient de noter que les douanes du makhzen Saâdien géraient non seulement les ports libres marocains, mais également à l’intérieur du pays les ports des rivières navigables en relation directe avec l’étranger. 

    Parallèlement à la création de nouveaux bureaux de douane, le makhzen Saâdien a tenu à renforcer ses relations commerciales extérieures avec l’Angleterre. En 1551 et 1552, deux grandes expéditions commerciales ont conduit des délégations de négociants britanniques dirigées par le capitaine Thomas Windam aux ports de Salé et de Santa Cruz, (Agadir). Depuis, les échanges commerciaux entre le Maroc et l’Angleterre, n’avaient cessé de s’accroître et avaient porté sur diverses marchandises. En plus, les recettes douanières découlant de l’importation et l’exportation (du sucre notamment), apportaient aux Sultans Saâdiens de grandes rentrées de numéraire. Le sucre marocain était très sollicité en Europe. En 1589, la Reine Elizabeth en importa 60 caisses pour sa propre consommation.

    En plus de sa classique mission de recouvrement des droits et taxes, le makhzen Saâdien confiait à la douane le contrôle de l’exportation de produits stratégiques. Le nitrate de potassium était particulièrement prisé par les Anglais qui l’importaient pour la fabrication des poudres explosives. La douane contrôlait rigoureusement l’exportation de cette matière première stratégique qui n’était permise que lorsqu’elle était réalisée pour le compte de l’Etat. En 1576, Edmond Hogin, l’un des plus grands commerçants de Londres vendait au Sultan Saâdien Moulay Abdelmalek des boulets de canon contre une quantité équivalente de nitrate. En 1581, sur autorisation spéciale de la Reine d’Angleterre, le négociant John Simpekte, expédia au Maroc 600 tonnes de planches destinées à la construction de navires de guerre. En contrepartie, la douane l’autorise à exporter le nitrate de potassium. 

    Enfin, on ne peut pas aborder l’organisation douanière du temps de la dynastie Saâdienne sans nous interroger sur le rôle de cette administration ans le contrôle du commerce caravanier transaharien. Nous avons constaté, grâce à des témoignages essentiellement européens, les méthodes et structures du contrôle douanier sur les opérations du commerce extérieur maritime du Maroc avec les nations européennes dès le début du XIIIème siècle. En ce qui  concerne les échanges commerciaux avec l’Orient et le Sud notamment, il est établi que le contrôle douanier a toujours été effectué par le makhzen.

    Cependant, tout porte à croire que ce contrôle fut différent tant au niveau de sa forme que de sa nature. En réalité, depuis les Almoravides, l’Etat basait sa puissance politique sur les revenus que lui procurait le contrôle du commerce transaharien. De cette approche stratégique deux politiques douanières avaient été mises en oeuvre : d’une part un système de contrôle des opérations commerciales avec les territoires de l’Orient et du Sud et d’autre part un dispositif d’application des procédures douanières incluses dans les traités commerciaux avec les puissances européennes :

    1. une politique douanière conventionnelle appliquée essentiellement aux échanges avec les puissances européennes non musulmanes :

    En effet, souvent le makhzen Saâdien se livrait, de temps à autre, à un véritable embargo économique vis-à-vis des puissances européennes catholiques (Portugal - Espagne) qui prohibaient la livraison des armes, munitions et tout instrument de guerre au Maroc.

    En règle générale, le commerce avec les musulmans était prohibé à partir de 1521 pour les sujets portugais. Cependant, après l’occupation de certains ports marocains, le Roi du Portugal qui dirigeait personnellement l’activité du commerce avec l’étranger autorisa des négociants indépendants à exporter des marchandises vers les ports marocains, à condition de payer des droits spécifiques avant l’exportation. Ainsi, il y a lieu de déduire que pendant l’occupation portugaise des ports marocains, les droits et taxes de douane dus sur l’importation des marchandises étaient recouvrées par l’administration  portugaise à l’embarquement de ces marchandises vers le Maroc. 

    Cela se traduisait évidemment par un manque à gagner pour le trésor saâdien qui essaya de le compenser par l’ouverture de nouveaux bureaux douaniers. Compte tenu de cette conjoncture, l’Etat activa les ports fluviaux de Fès et Taroudant qui permettaient à l’époque une navigation normale. Et il parait que les ports fluviaux aménagés à Fès et à Taroudant étaient des sites idéaux pour déjouer la vigilance des espions catholiques. Les procès verbaux des tribunaux d’inquisition portugais instaurés sous la pression de l’église pour empêcher les échanges avec le Maroc musulman, comportent souvent des témoignages sur les chargements de navires à Taroudant de peaux et de sucre vers le port d’Anvers. Dans une lettre adressée à Jean III, Sébastien Alvares signale l’arrivée de 9 navires de commerce au port de Taroudant.

    L’activité commerciale extérieure nécessitait dès lors une organisation douanière dans cette ville qui n’avait connu jusqu’alors que des transactions de commerce intérieur. C’est ce qui a conduit sans doute le makhzen Saâdien à y instituer une douane. La résidence du Sultan à Taroudant fut d’ailleurs transformé en maison des douanes pour l’accomplissement des formalités douanières, l’entreposage des marchandises et l’habitation des négociants étrangers.

    Cette relance de l’activité commerciale maritime par les Saâdiens face au blocus portugais s’est traduite également par la dynamisation du port fluvial de Fès qui connut une activité commerciale depuis les Almohades. En effet, dès le XIIème siècle, il était enregistré une intense activité commerciale qui reliait Fès à Mehdia par un trafic de petites embarcations qui traversaient l’oued Fès, puis Sebou jusqu’à son embouchure à l’Océan Atlantique. Le port fluvial se situait au confluent de l’Oued Fès et de l’Oued Sebou dans une localité qui s’appelait ”Al Habala”. En 1355, le Sultan Abou Inan ordonna la construction de deux embarcations à voile au village de Khalouane (Sidi Hrazem) qui transportèrent 180 soldats de Fès à Mehdia. En 1560, le chef d’une mission diplomatique et commerciale de Navaria est retourné à son pays par ”le port de Fès”. Ala même époque, il y a été enregistré l’arrivée d’une embarcation en provenance de Marseille. Pour animer cette activité commerciale, les Saâdiens ont édifié à Fès un véritable chantier naval spécialisé dans la fabrication de petites embarcations à voile. Une véritable industrie s’est développée grâce à la présence à proximité d’importantes forêts de cèdres et de chênes et la culture de chanvre, nécessaire à la fabrication de cordage. Cette activité s’est développé notamment chez la tribu de Beni Yazgha194.

    2. Une politique douanière intérieure : appliquée aux transactions commerciales avec les territoires musulmans de l’Orient et du Sud :

    Cette différence dans les politiques douanières émane du fait que pour les opérateurs économiques de l’époque, la notion de frontière était perçue différemment selon qu’il s’agissait d’une transaction avec une nation chrétienne et maritime ou qu’il s’agissait d’une opération de commerce avec d’autres territoires musulmans. Ainsi, les échanges avec l’Europe chrétienne s’effectuaient exclusivement par la voie maritime. Il existait dès lors trois frontières : politiques, idéologiques et géographiques.

    Avec les pays musulmans, une réalité géographique faisait que seul le commerce terrestre était prépondérant. Se trouvant en permanence en terre d’Islam, les caravaniers n’avaient pas vraiment l’impression de quitter un territoire et encore moins de traverser une frontière. C’est ce qui ressort des témoignages et récits de grands écrivains voyageurs tel que Ibn Battouta, El Bekri ou Zayani. Le makhzen était dès lors enclin à adapter ses contrôles à cette dualité de perception de droit économico-politique. Ainsi, la douane était non seulement chargée de la perception des droits et taxes, mais devait sans doute avoir la charge de l’organisation de ces grandes expéditions transahariennes. Le Maroc Saâdien sous l’effet des retombées de la bataille des trois Rois était devenu la plate forme d’échanges incontournables entre l’Afrique et l’Europe. Ainsi, s’est développé le commerce caravanier où le chameau fut le principal moyen de transport. 

    Par ailleurs, l’Europe gouttant aux bienfaits d’un florissant début d’industrialisation avait besoin davantage de matières premières et de plus en plus de marchés pour écouler ses nouveaux produits manufacturés. La douane qui accueillait les marchandises dans les nombreux foundouks des ports du littoral atlantique ou des villes impériales de Fès et Marrakech, devait certainement veiller au contrôle de ces mêmes marchandises à l’occasion de leur exportation vers le sud subsaharien, connu dans les écrits marocain par le Soudan Occidental. L’enjeu pour le makhzen était certainement très important parce que la mise était double. Les droits de douane étaient perçus non seulement à l’entrée maritime du territoire douanier, mais également à la sortie par les frontières terrestres. Ainsi, en l’absence de véritables bureaux de douane aux frontières terrestres, le contrôle s’effectuait au départ des caravanes qui étaient organisés sous la tutelle du makhzen. 

    Dans les foundouks, les marchandises destinées à l’exportation étaient recensées par le service des douanes qui exerçait un contrôle permanent sur le mouvement des marchandises dans les enceintes douanières. Les droits et taxes étaient perçus à l’occasion de la transaction commerciale d’achat de marchandises pour l’exportation. Par ailleurs, les axes routiers des caravanes étaient contrôlés par l’Etat qui y assurait, selon l’étendue de son autorité, une police de surveillance et de sécurité. 

    Les principaux axes connus jusqu’au XVIème siècle étaient : 

    - la route Maghreb Al Aksa – Sijilmassa – Touat-Tounbouctou ;

    - la route Ghana – Mogador – Fès via Oued Gheste ;

    - la route Tounbouctou – Mogador – Fès via les mines de Taghaza.

     

    Les caravanes partaient des grandes agglomérations. Certaines se constituaient de grands rassemblements de commerçants. Le commerce caravanier fut régi par des principes fondamentaux qui lui étaient spécifiques. Parmi ces principes on peut citer:

    1) la caravane s’organisait une fois par an ;

    2) la caravane ne partait que s’il y avait un nombre minimum de personnes ;

    3) la logistique de la caravane était préparée minutieusement par de véritables professionnels en la matière ;

    4) le makhzen encadrait l’organisation pour s’assurer de la perception des taxes douanières notamment. En contrepartie, il garantissait la sécurité des convois.

    Dans ce cadre , les commerçants de Fès, Marrakech et Sijilmassa furent désormais des intermédiaires attitrés pour l’importation en Afrique subsaharienne de nouveaux produits européens, tels que les vêtements et tissus en couleurs, les chaussures, les coiffes, ainsi que le sel. Au retour, ils importaient au Maroc de l’or, des esclaves, l’ivoire, les oeufs d’autruche, le samagh195.

    Les critères d’exercice de ce commerce étaient très particuliers. Les marchandises ne devaient pas être périssables compte tenu du long séjour de l’expédition. En sus des droits et taxes à verser au makhzen, les commerçants devaient payer d’importantes sommes pour le transport des marchandises. Les frais de transport équivalaient souvent à 100 % du prix de la marchandise. Parmi les grands commerçants qui ont monopolisé le commerce transaharien au XIVème siècle, on peut citer Al Mokri qui organisait de grandes expéditions vers le Mali à partir de Sijilmassa196. Sur la nature des redevances acquittées par ces expéditions commerciales Mohamed El Hassan El Ouazzane, à l’occasion de sa participation à une caravane marocaine qui s’est rendue à Toumbouktou en 1512 consigna dans ces mémoires :

    Quand nous arrivâmes le prince des Zenaga vint à notre rencontre accompagné de cinq cents hommes, tous à dos de chameaux. Après avoir fait payer la redevance, il invita la caravane à dîner197.

    Sur le caractère anecdotique et symbolique de ces perceptions, l’auteur de la description de l’Afrique ajoutait :

    Les bêtes qu’il a tuées pour nous valaient dix fois ce que nous lui avions payé comme droits de passage”.  Dans son ouvrage Sijilmassa, Hafid Alaoui procède à l’analyse des échanges commerciaux du Maroc avec les Etats du Sud. Il attribue la réussite des négociants marocains à monopoliser ce courant d’échanges à la grande variété de produits agricoles et manufacturés d’une part et au faible cours de ces produits d’autre part198

    MANQUE TABLEAU P 134

     

     

     

    L’ère des grandes découvertes du nouveau continent d’Amérique a conduit les commerçants et explorateurs européens à considérer le Maroc comme un point d’appui stratégique à leurs expéditions. La politique économique de l’Europe consistait à ouvrir des comptoirs dans les ports du Maroc où étaient écoulées les armes et munitions ainsi que d’importantes quantités de produits manufacturés. Le Maroc était considéré non seulement comme un grand marché pour les industries naissantes en Europe, mais également une plate-forme de distribution vers l’Afrique et l’Orient de ces mêmes produits.

    Avec la décadence de l’Empire Saâdien, l’autorité du makhzen s’est considérablement affaiblie. L’organisation financière du Maroc, à l’instar de son organisation politique, était tombée dans un désordre complet. Au début du XVIIème siècle, l’unicité du système fiscal du makhzen n’était plus une réalité sur le terrain. Comme les autres structures de l’Etat, la douane se trouvait divisée entre plusieurs zones d’influence. Le négociant étranger n’avait plus un seul interlocuteur mais plusieurs. A l’insécurité des mouvements des  marchandises , s’ajoutaient une multitude de droits et taxes qui étaient perçus selon la nature et la longueur de l’axe commercial emprunté par les opérateurs économiques de l’époque. C’est dans ce contexte politico-économique que s’est inscrite l’arrivée au pouvoir de la dynastie Alaouite. Cet avènement correspondait à une orientation nouvelle du cours de l’histoire du Maroc en général et l’histoire des douanes en particulier. Depuis 1630, et sous la conduite du fondateur de la dynastie, Moulay Ali Cherif et ses successeurs, le pays qui vivait tourné vers des horizons sahariens, veilla désormais sur ce qui se déroulait près de ses côtes atlantiques199.

    Les liaisons traditionnelles continentales avec l’Afrique et l’Arabie allaient être de plus en plus délaissées au profit d’échanges maritimes avec le monde occidental chrétien. Les Alaouites s’étaient fixé pour but de libérer les comptoirs occupés afin de restaurer l’unité marocaine. En maîtrisant les plates-formes du commerce international sur l’Atlantique et la Méditerranée, le makhzen Alaouite concentra ses efforts sur la rehabilitation des structures douanières. Soucieux du développement des transactions commerciales avec le monde extérieur, le Sultan Moulay Rachid, après avoir fait frapper la monnaie ”Rachidya”, prêta à la fin de son règne, pour une année aux négociants de Fès et des autres ports une somme de cinquante deux mille mitquals200

    Des Sultans réformateurs :

    Les Sultans Alaouites vont accorder une attention particulière à l’organisation douanière. Ainsi, plusieurs réformes vont voir le jour dont notamment le système original des oumana des douanes que nous allons développer dans la deuxième partie de cette étude. Cette attention particulière à la question douanière n’est pas cependant un fait de hasard, elle s’explique par le fait que plusieurs souverains ont eu à s’occuper de la gestion des douanes des ports avant leur accession au pouvoir. Ce fut le cas notamment du Sultan Sidi Mohamed ben Abdellah et de son fils et sucresseur Moulay El Yazid, ainsi que du Sultan Moulay Abderrahmane Ibn Hicham.

    Moulay El Yazid avait une intime relation avec la ville de Rabat avant d’accéder au pouvoir. En sa qualité de Prince il était chargé par son père de la gestion des ports et des comptoirs commerciaux. Il fut  également chargé des relations avec les consuls des pays d’Europe201”.

    Dans ce cadre, Georg Host, agent de la compagnie danoise d’Afrique et Consul au Maroc auprès du Sultan Sidi Mohamed ben Abdallah, nous rapporte dans ses mémoires publiées à Copenhague en 1791 que sur ordre du Sultan, le Prince Moulay El Yazid procèda en 1772 à la révision des tarifs de douane au port de Larache.

     Ainsi, un ensemble de mesures visant la réglementation des douanes et le commerce extérieur ont été initiés par les Sultans Alaouites. Le Sultan Moulay Ismaïl qui consolida l’autorité du makhzen Alaouite sur l’ensemble du Maroc avait le mérite de redynamiser l’activité douanière par la libéralisation des ports marocains202. Grand bâtisseur et entrepreneur acharné, Moulay Ismaïl accorda une attention particulière au fonctionnement des douanes dans les ports marocains. En 1672, il nomma Amine des douanes de Rabat un converti d’origine française connu sous le nom de Abdelhadi. Caille signale que Moulay Ismaïl suivait discrètement la gestion des oumana des ports par l’intermédiaire d’officieux rapports qui lui étaient fournis par les Consuls203. En procédant à la restructuration des douanes marocaines et à l’assainissement de leur gestion, il permit le développement des échanges avec le monde extérieur et la France en particulier. Les recettes douanières furent très abondantes à l’échelle du volume des transactions internationales dont le Consul Jean Baptiste Estelle donnait en 1704 un bref aperçu :

    204.

     

    “le commerce que font les français aux Royaumes de Fès et du Maroc est de deux manières, celui du Levant et celui du Ponant. Celui du Levant consiste en quantité de papier, bonnets rouges de laines fins et communs, soufre en canon quantité de toiles qu’on tire de Lyon comme les roues, la futaine qui est une toile de coton ouvragée, fil d’or, brocart d’or et de soie du Longuedoc, tartre et vert de gris, drap et serge de cadisson. Outre cela, nos bâtiments y apportent des marchandises de divers pays, comme soie, coton, opium et diverses toiles de coton blanchies et peinte, diverses babioles qui viennent de Venise, où il se fait des gains considérables. Le commerce de Ponant est plus riche, car lorsque les vaisseaux de Saint Malo, Rouen et Nantes abordent cette côte, ils y déchargent en petit volume beaucoup de richesses. Son négoce est presque tout en toile, dont la consommation est grande. On estime son négoce à plus de 200.000 écus par an, d’après le plus juste calcul que j’ai pu faire. Quant au commerce que les français font en général avec ce pays, cela ira jusqu’à 400.000 écus”. 

    Le diplomate français témoigne du grand intérêt que portait Moulay Ismaïl aux questions des douanes chérifiennes. “Quand je fus tout près de lui, il me fit demander par un renégat espagnol qu’est-ce que je faisais pour son pays. Je lui fis répondre que je lui faisais valoir ses ports de mer et y assistais les marchands français en tout ce qui m’était possible. Je luis fis ensuite un détail de tout ce qui regardait mon ministère. Il répondit que les marchands français qui étaient dans ses ports ne lui faisaient venir que des épingles, aiguilles, papier et autres drogues semblables, qui ne lui produisaient pas plus de 400 à 500 écus de bénéfice tous les ans ; sur quoi je lui fis connaître que nos marchands français lui apportaient dans ses royaumes, des toileries, draperies, soieries et généra - lement tout ce qui était nécessaire en ce pays, venant de chrétienté, que depuis cinq mois par exemple, il avait abordé à Salé 12 bâtiments français qui lui avaient rendu plus de 20.000 écus du droit de 10 %, ce qui l’étonna. Je poursuivis en lui donnant le rôle de tout ce que ces bâtiments avaient apporté et rechargé en ce pays; ce qui lui donna à penser pendant une demi-heure sans rien dire, et ce qui fit connaître que ses alcaydes le volent impunément et lui font accroire ce qu’ils veulent”. 

    Les principales marchandises exportées par le Maroc sous le règne de Moulay Ismaïl consistaient en cire, laines, cuirs, cuivre neuf, en pain et en vieux chaudrons, etaintrés, al quinfon (ou minerai de plomb sulfuré), ghassoul (ou terre à foulon), dattes et amandes sans oublier les plumes d’autruches qui rappellent aux commerçants et aux navigateurs européens que le Maroc fait partie du continent noir”

    Son neveu Sidi Mohamed Ben Abdallah peut être considéré comme le premier grand réformateur du système douanier marocain. En effet, les questions douanières n’étaient pas un secret pour le successeur du Sultan Moulay Abdallah. Les réformes douanières de Sidi Mohamed Ben Abdellah furent la conséquence de la grande libéralisation du commerce extérieur marocain décidée dès 1757. En effet, la législation douanière du temps de Moulay Ismaïl et Moulay Abdallah était largement inspirée par les traités commerciaux de 1729, 1734, 1750 et 1751 qui instauraient pratiquement un monopole britannique du commerce maritime au Maroc.

    Sidi Mohamed Ben Abdellah mit fin à cette situation de monopole et instaura un véritable système de libre concurrence entre les nations. De nouveaux traités commerciaux préconisant de nouvelles dispositions douanières sont ainsi conclus avec le Danemark (1751,1765), la Suède (1763), la France 1767, le Portugal (1773). Pour attirer les opérateurs du commerce international maritime sur la côte atlantique et assurer un centre de ravitaillement et de logistique, un nouveau port est édifié à mi distance entre le nord et le sud du pays. Des tarifs douaniers attractifs furent décidés pour convaincre les négociants étrangers à procéder au dédouanement de leurs marchandises dans la nouvelle cité d’Essaouira. En 1773, le revenu des douanes est estimé à 241.000 livres.Le volume des échanges représentait 760.000 livres à l’importation et 400.000 livres à l’exportation

    Le Sultan Moulay Abderrahmane Ibn Hicham a été initié aux affaires du commerce extérieur et particulièrement de la douane après son passage entre 1821 et 1822 à Essaouira en tant que Gouverneur avisé et entreprenant de ce port. 

    Depuis, les souverains de la dynastie régnante n’ont cessé d’accorder à la question douanière un intérêt particulier en fonction notamment des grandes mutations socio-politico-économiques qu’à connu le Maroc durant les XVIIIème et XIXème siècles.

    Le riche et intéressant palmarés de l’actualité douanière Alaouite du XVIIIème siècle peut être complété par un autre non moins intéressant témoignage du début du XIXème siècle. Il s’agit des notes d’Abraham Bendelac Secrétaire Drogman auprès du Consul Général des Pays Bas admirablement reconstituées par Miege206. Ainsi, est signalée l’arrivée le 21 septembre 1821 au Port de Tanger d’un navire chargé de laine à Essaouira pour Libourne. Le Sultan Moulay Slimane avait en effet libéralisé l’exportation de la laine pour augmenter les recettes douanières nécessaires à l’équilibre budgétaire du makhzen. Le droit d’exportation fut fixé à 3 piastres pour la laine et 4 piastres pour l’huile (les 100 livres).

     

    Cette décision illustre la nouvelle politique douanière du makhzen qui rompait ainsi avec les prohibitions et les droits élevés des années précédentes pour ouvrir timidement certes, mais définitivement une nouvelle politique du commerce extérieur. 

    Le 28 octobre 1821, le Prince Moulay Ali en sa qualité de Gouverneur de Tanger apporta au Sultan, en visite à Al Kssar El Kébir, le trésor du palais de Tanger constitué principalement de la recette des droits et taxes de douane dont la dime perçue par la douane à l’entrée des personnes de confession juive au port.Annaciri établit un lien de cause à effet entre la maladie et la mort du Sultan Moulay Slimane à l’impact de l’attaque en novembre 1822 par la tribu des Chiadma de la caravane transportant la recette douanière du port d’Essaouira. 

    ”Cet événement ébranla la santé du Sultan Moulay Slimane (Dieu lui fasse miséricorde) et provoqua la maladie qui amena sa mort207”. 

    Compte tenu du nombre important des mesures douanières initiées par les sultans Alaouites et de l’aspect technique qu’elles révèlent, nous avons essayé d’en retenir les plus importantes que nous reproduisons sous forme de tableau synoptique ci-après.

    205.

     

     

    LA POLITIQUE DOUANIERE ALAOUITE

     

    C

    ”les finances de l’empereur du Maroc s’alimentent par la dîme, les droits d’entrée et de sortie des objets de commerce. Le revenu du Maroc se situe entre 20 et 50 millions de francs. Le commerce du Maroc avec l’intérieur de l’Afrique lui procure les gommes et les plumes d’autruche, l’ivoire et la poudre d’or. Le commerce que le Maroc fait avec l’Europe, consiste en blé, orge, peaux brutes , cires, laines, terre à foulon (ghassoul), gomme, boeufs, volailles. Les deux tiers de ces objets sont payés en piastres ce qui fait entrer au Maroc beaucoup de numéraire. Le blé qui coûte 2 francs et demi le quintal chez le cultivateur paie un droit de 3 francs à l’exportation. La cire qui coûte 70 francs le quintal paie 85 francs de droit de douane, un boeuf qui coûte 150 francs paie 135 à la sortie .Je dois cependant ajouter que chaque nation européenne a la permission d’extraire 2.000 boeufs au droit modéré de 26 francs seulement2 0 8… La fraude peut bien quelque fois se glisser dans les quantités des choses qu’on a le droit d’extraire en masse, d’un port quelconque, mais la contrebande est absolument impossible sur la côte, le projet en serait insensé”209.

    ependant, il y a lieu de noter que beaucoup d’observateurs étrangers, en visite au Maroc, avaient remarqué la pertinence des questions douanières dans le développement socio-économique du Maroc, notamment à partir de la fin du XVIIIème siècle et début du XIXème siècle. Acet égard, le capitaine de génie Burel écrivait dans son mémoire militaire sur l’Empire du Maroc qu’il présenta à son Roi le 3 Juin 1810 :

     

    Abou Al Kacim Zayani qui fut l’un des imminents des oumana des douanes, contemporain de plusieurs Souverains Alaouites concluait dans une analyse de l’Administration Générale du Maroc de 1631 à 1812 que les deux grands personnages du port étaient l’”amine adiwana” et le ”raiss el marsa”. Le premier s’occupait des commerçants et des droits et taxes à percevoir, le second des marins et des navires210.

    Liée étroitement à l’histoire ancestrale des différentes dynasties qui régnèrent sur le Maroc, la douane était encore au début du XXème siècle l’un des principaux leviers de l’économie nationale. N’y a t-il pas lieu de rappeler que jusqu’au début du règne de Moulay Abdelaziz le gouvernement disposait pour ses dépenses en numéraire d’une vingtaine de millions de pesetas hassanies dont plus de la moitié était fournie directement par les douanes211.

    Tous les chercheurs dans le domaine de l’histoire du Maroc s’accordent à souligner l’importance capitale accordée par le makhzen Alaouite au secteur du commerce extérieur en général et aux douanes en particulier. En effet, depuis l’avènement Alaouite au Maroc, l’économie mondiale avait enregistré une évolution vertigineuse et sans précédent. Ces mutations économiques étaient dues notamment aux facteurs suivants :

    - la naissance de compagnies nationales commerciales européennes qui tentaient de marquer leur présence sur l’ensemble du bassin méditerranéen ;

    - Le développement des théories économiques modernes basées notamment sur l’utilisation de l’instrument douanier comme facteur de développement ;

    - Le développement rapide des technologies de la production industrielle.

    Compte tenu de l’importance des réformes douanières enregistrées depuis le XVIIème siècle, nous avons jugé nécessaire de consacrer deux parties de cette étude à l’évolution du système traditionnel douanier marocain découlant des importantes réformes douanières initiés par le Sultan Sidi Mohamed Ben Abderrahmane et le Sultan Moulay El Hassane. 

    Néanmoins, et faute d’avoir pu procéder à une profonde analyse des nombreuses et intéressantes mesures douanières prises durant ces trois derniers décennies, nous avons jugés utile d’en énumérer ci-après les évènements les plus saillants à titre d’illustration. Il en de coule que Cette législation douanière a été marquée par une succession rapide de dahirs, parfois contradictoires qui reflètent les brusques variations de récoltes, le désir aussi du makhzen de favoriser telle région ou tel port. Une règle importante doit être signaler cependant, les produits marocains acquittaient les droits à la sortie du pays. Souvent ces droits à l’exportation étaient supérieurs à ceux perçus à l’importation. Ces fortes taxes se justifiaient par l’irrégularité des récoltes,  par les besoins fiscaux, par ce que notamment pour les laines, il s’agissait de matières premières fondamentales de l’artisanat local. Le makhzen s’efforçait ainsi d’accroître ses recettes douanières sans gêner le ravitaillement des ateliers, d’équilibrer la demande européenne liée à la conjoncture économique et l’offre marocaine soumise aux aléas climatiques. A l’importation, au contraire, la douane se montrait généralement plus libéral. Sa position s’explique par la supériorité, jusque dans le dernier tiers du XIXème siècle, des exportations sur les importations. souvent le tarif général n’excluait pas les avantages concédés à titre individuel à certains négociants.

    Jusqu’à 1830, les principes restrictifs fûrent largement appliqués. Depuis, l’adoucissement du tarif devenait, année après année, principe : et ce jusqu’en 1840. En liaison semble-t-il avec les évènements d’Algérie et l’accroissement des besions financiers du makhzen, une nouvelle politique commerciale apparaît soit avec le désir du makhzen de restreindre certaines exportations dont se plaignaient les habitants. Pour accroître les ressources financières une très forte augmentation des droits a été parfois decretée. Avec des moments de rémission, la politique commerciale restrictive restera de règle jusqu’à 1856. A partir de cette période, à la fois sous la pression des faits et la ferme volonté de la Grande Bretagne, le Maroc va s’engager dans une voie libérale. Orientation irréversible, année après année seront annoncés un ensemble de mesures douanières. Cette évolution finira par aboutir à l’instauration du système de la porte ouverte affirmée par la conférence d’Algésiras et qui restera le principe fondamental de la législation douanière marocaine pendant le protectorat212.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


    53 Les non musulmans qui croyent en dieu
    54 Abou Youssouf : Kitab Al Kharaj, p 293
    55 Pluriel de fakih: savant religieux.
    56 Au Maroc, le système fiscal conservateur des premiers fondateurs de la dynastie Almoravide n’a pu être suivi par leur successeurs à cause du développement de l’étendue du territoire de l’empire d’une part et la multiplication des échanges commerciaux internationaux d’autre part.
    57 Gaudio Attilio,: les empires de la mer.
    58 Dérivé de l’Espagnole “douana” le terme “diwana” fut utilisé au Maroc dans toutes les correspondances officiel jusqu’au milieu du XXème siècle. La rue de la douane à casablanca classée monument historique s’appelle zankat adiwana.
    59 Cité par Christophe Picardin L’océan atlantique musulman P. 465. Ibnou Hawkal, après Yacoubi, embrassa par vacation une carrière d’exploration. Homme de cabinet, soumettant ses informateurs a un rigougeux contrôle, il péregrina a travers le monde et fut le premier à faire explecitement état de ses voyages personnels. Il a du probablement passer sa jeunesse en Mesopotamie car il mentionne qu’il se trouvait à Madaïne en 932. Il entama son périble le 15 mai 943 à partir de Bagdad. Il commença son voyage par l’Afrique du Nord. Son passage est signalé à Mehdia en 947. En 951 il était signalé à Sijilmassa. On s’accorde à apprécier la qualité de sa documentation sur la situation économique du Maroc à l’époque. Le voyageur se double chez Ibn Hawkal d’un négocient et peut être aussi d’un espion.
    60 Al Muktabis.
    61 Christophe Picard, l’océan atlantique musulman.
    62 Entrepôt de marchandises et hôtellerie où débarquement les marchands et leurs bêtes, dans les ports le fondouk est souvent le centre des activités des négociants étrangers et lieu d’intervention des services des douanes..
    63 Dynastie arabe du Maroc (786-917). Idriss al Akbar fondateur de la dynastie étendit son autorité sur l’est et le sud, à la jonction des pistes transahariennes (l’or du Soudan) et des routes menant vers le reste du monde arabe (prise de Tlemcen, 789).
    64 Brahim harakat, Al Maghrib Abra Attarikh, t1.
    65 Carpus des dirhams Idrissites Bibliothèque Al hassania Rabat p. 111.
    66 Ibnou Haoukal ”Sourat Al ard” Bayrout 1963 p. 79.
    67 Vile fondé par les Idrissides entre Fès et Tanger en souvenir de la grande métropole « Al Basra» de l’orient Musulman sous les Abbassides. Ses vestiges sont aujourd’hui indiquées sur la carte routière au Maroc (carte michelen sur la RP3 entre Ouazne et souk Larbaa du Gharb 68 Il s’agit probablement de la ville de Tanger.
    69 Al Bakri p 110 tr P. 216.
    70 Ibn OUDARI ; Azhar Ariad.
    71 Lou boudes marocaines (tapis de prière) – Marjane, Ambre, or, miel, huile, soie.
    72 Mohamed TOUNSI ”Noumourou Adourar”.
    73 Dynastie berbère musulmane qui règna sur l’Afrique du Nord et l’Espagne aux XI et XIIème siècles. A partir de 1048,Abdallah Ibn Yacine, érudit musulman, fonda un couvent fortifié (Ribat) au sein duquel les guerriers vivaient dans le respect le plus strict des principes du sunnisme de rite malekite. Ces guerriers étaient connus sous le nom de ”ceux de ribat” (al mourabitoune en arabe, devenu almoravides).
    74 Ibrahim Harakat : Al Maghrib Abra Attarikh, t1, p. 157.
    75 Ali Ibn Zaar, Raoud Al Kirtas, Trad. Beaumier -
    76 Boutchi Attadiri Brahim, Attarikh Al ijtimaai lialmaghreb Al Arabi.
    77 Représentants de commerce.
    78 Lettre de Abdelmoumen cité par Ibn Al Kattane /Nodomo Al Joumane Biblio Tétouan.
    79 Abdelaziz El Alaoui : Le Maghreb et le commerce transaharien (XI-XIV). thèse de doctorat, Bordeaux, 1983.
    80 Géographe et voyageur de commerce. A la fin du Xème siècle il effectua un voyage au Maroc. Il est l’auteur d’un récit ”Kitab Sourat al Ard” où il fournit de précieuses informations sur la vie économique du Royaume.
    81 Le commerce et ses relations avec l’Etat au Maroc, travaux du colloque de la Faculté de Lettres de Casablanca, P. 71-84.
    82 Arrivée dans les centres commerciaux du Sahel, il y a rupture de charge, le climat ne convenait plus au chameau, le relais était alors pris par l’âne.
    83 Le dinar de l’époque pesait 4 gammes environ.
    84 Les historiens s’accordent à penser que les premières conventions commerciales conclues furent d’abord verbales (Cf. A.Tazi, Histoire diplomatique du Maroc).
    85 De Mass Latrie : Relations et commerce de l’Afrique Septentionale avec les nations chretiennes au moyen age.
    86 Abdelhadi Tazi : Histoire diplomatique du Maroc.
    87 De Mass Latrie op cité.
    88 Archives Marocaines T. 15 p. 41
    89 La Mangona issue du mot arabe Al maouna (l’aide) taxe instituée pour combler le déficit du Trésor. Les Oulamas ont adressé une lettre au Roi Youssef Ibn Tachfine lui signalant qu’il n’avait pas le droit de percevoir une telle taxe tant qu’il n’aurait pas prouvé la faillite du trésor public (bit Al Mal).
    90 Balducci Pegolotti commerçant de Florence.
    91 conformément â l’ancien usage, l’appellation « Maroc correspondait â Marrakech alors que le terme« Maghreb » désignait le Maroc .
    92 Personne chargée du recouvrement de l’impôt.
    93 Voir Al Habib Jounahi: politique fiscale des Almoravides in travaux du IV rencontre hispano – tunisienne p. 41.
    94 Almohades (en arabe, al-muwahhid, ”qui proclame l’unité divine”) dynastie berbère musulmane, issue d’un mouvement de réforme religieuse, qui règna sur le Maghreb et l’Espagne musulmane de 1147 à 1269. Abdelmoumen (1130-1163) était désormais à la tête d’un empire englobant toute l’Afrique du Nord jusqu’à la Tripolitaine et l’Espagne méridionale (Prise de Cordoue en 1148 et de Grenade en 1154). Il se proclama calife, rejetant ainsi la souveraineté des Abbassides. Son fils, Abou Yacoub Youssouf (1163 - 1184) acheva la conquête de l’Espagne musulmane ; ce qui donna au Maroc le plus vaste territoire douanier de son histoire.
    95 Ceuta et Salé notamment.
    96 Port en Tunisie relevant de l’empire almohade.
    97 Histoire diplomatique du Maroc – A.Tazi
    98 Cf : Texte intégral de la convention en arabe. Il s’agit du document douanier le plus ancien que nous avons pu repérer dans le cadre de la présente étude.
    99 De Mas Latrie, op cit
    100 Localité a proximité de El Mehdia.
    101 Notamment le Comte De Mas Latries, op cit.
    102 A. Tazi, Histoire Diplomatique du Maroc, op cit.
    103 Appelé aussi Noul.
    104 Cf. carte ci-contre.
    105 Ibn Khaldoun op cité T2 p. 523.
    106 Mohamed Ibnou Al Hassan Al Ouazzane.
    107 E. Epanlard : Description de l’Afrique.
    108 G. Loth et P. Aures 1907 : Petite histoire de France et de l’Afrique du Nord.
    109 Carte marine de la fin du moyen âge et de la renaissance indiquant la position des ports et le contour des côtes.
    110 Echelle : terme de marine désignant le lieu ou un bâtiment pousse à terre une échelle ou une planche pour y opérer le débarquement de ses passagers ou de ses marchandises. Sens historique: comptoir commercial (définition de l’encyclopediele littré).
    111 Il s’agit d’un principe constant du droit douanier qui existe encore : l’obligation de conduite et de mise en douane des marchandises quel que soit le moyen ou le mode de transport.
    112 De Mas Latrie op cité.
    113 De Mas Latrie Ibid.
    114 Halima Ferhat: Sebta des origines au XIVsiécle.
    115 Halima Ferhat. - Sebta des origines au XIVème siècle.
    116 Le témoignage de Ibn joubaïr sur les douanes égyptiennes, permet de considérer le système Almohade comme raisonnable. L’auteur est scandalisé par les fouilles humiliantes des agents tatillons et abusifs. Il est indigné par l’attitude de ces agents à l égard des pèlerins maghrébins.
    117 Halima Farhat: Sabta des origines au XIVème siècle. p. 176.
    118 Farhat ibid p. 222.
    119 Farhat ibid: ”Ala cour d’Ibn Halas, l’ambiance est plus laxiste : Ibn Sahl, juif converti, poète sublime côtoie Ibn Amira, savant, cadi, écrivain précieux …..” p. 223.
    120 Terme arabe qui signifie: superviseur.
    121 Auxiliaire du vedor général (intendant), chargé du recouvrement des impôts douaniers.
    122 J. Goulven; la place de Mazagan sous domination portugaise – 1917.
    123 Quelques siècles plus tard, le même dispositif a été prévu en 1906 par l’acte de la conférence d’Algésiras.
    124 On peut considérer que la comptabilité douanière Almohade incluait aussi bien la gestion des stocks des marchandises (comptabilité matière) que la comptabilité fiscale régissant les recettes et le contrôle des paiements.
    125 terme arabe qui signifie « celui qui travail ».
    126 De l’italien drogamanno : interprète officiel des douanes. Ce mot est en fait d’origine arabe et correspondant au mot ”Tourjoumane” qui signifie: traducteur.
    127 De Mass latries op cité.
    128 Premier magistrat de certaines villes en Italie au XII ème et XIVème siècle.
    129 A l’origine du terme d’arabe dialectale “Semsore” pour désigner l’intermédiaire.
    130 de Mas latries op cit
    131 Cette pro c é d u re a été perpétré jusqu’au début du XXè m e siècle. Elle était prévue notamment dans les dispositions du règlement de 1862 sur les douanes
    132 De l’Italien drogamanno: interprète officiel des douanes.
    133 de Mas latrie Opcit
    134 Ibid
    135 Ibid
    136 de Mas latries Op cité
    137 De Mas Latrie, op cit
    138 Ibid
    139 de Mas Latrie Op cit
    140 Halka en arabe signifie la disposition d’un groupe de personnes en forme de cercle. C’est cette disposition qui fût pratiquée pour les ventes aux enchères en douane depuis le XI siècle.
    141 De Mas Latrie Opcité
    142 Bureau des enchères publique sous douane
    143 Voir Mohamed Echrif : Sabta Al Islamia Edition Association Tétouan Asmir p. 100. Le chercheur signale à ce propos l’adoption dans les langues latines de plusieurs termes d’origine arabe liés aux domaines des douanes et du commerce extérieur. Parmi ces termes: amiral, drogman, douane, chèque, bazar, arsenal, magasin, jarre, gabelle, récif.
    144 Monnaie d’or de l’empire Byzantin
    145 Dictionnaire historique de la pensée économique musulmane P 113.

    146 D’après De Mas Latrie dans les relations et commerce de l’Afrique septentrionale avec les notions chrétiennes au moyen âge (1868)
    147 de Mas Latries Op cité
    148 de Mas Latries ibid
    149 Ibn Khaldoun, proligamènes, t II, p. 23 Trad de Slane.
    150 de Mas Latries Opcité
    151 Par référence au terme arabe “Sekka” qui signifie la monaie.
    152 Dufourq : l’Espagne Catalane p. 367.
    153 Noliser du latin naudilaire affrêter, de Notum c’est à dire le frêt.
    154 Afin d’empêcher le départ du navire avant l’acquittement de tous les droits. Cette précaution prenait quelque fois un caractère vexatoire.
    155 Être libre, exempt, affranchi de quelque chose
    156 Par référence aux cordages (toile en arabe dialectale) utilisés pour l’accostage des navires dans les ports
    157 Cf Histoire diplomatique du Maroc A. TAZI.
    158 Il serait intéressant de noter que la pratique du paiement des droits des douanes en nature a été perpétuée par l’acte d’Algesiras jusqu’au lendemain du protectorat français au Maroc. Dans un rapport établi en 1927 par le Ministère du Commerce et de l’Industrie en France, on peut noter que les importateurs payaient encore les droits d’entrée au Maroc en nature.
    159 L’organisation des finances au Maroc TII
    160 Les melgoriens, la monnaie mêlée, les besants de millarés et les royaux de caronats. Voir Benramdane Zoulikha : Ceuta au XIII et XIV ème siècle, thèse de doctorat de 3 ème cycle, Marseille, octobre 1987.
    161 Tazi A., op cit
    162 Thèse de doctorat 1987 – Université de Toulouse.
    163 paix tranquilité et protection
    164 Le caïd du port était généralement un responsable de l’administration douanière..
    165 Mostapha Nachat, Etudes des conventions commerciales marocaines à l’époque Mérinide. Pub. Fac Lettres Casablanca, coloque sur le commerce, 1989, t2
    166 Résidant de Sebta

    167 Ibn chokroun med Fayd Al Oubab, Rabat 1984
    168 MOSTAFA NACHAT op cit
    169 Confédération d’Etats qui regroupe à partir du XIIème siècle le Royaume d’Aragon et le comté de Barcelone puis les Royaumes de Valence, de Majorque, de Sicile, de Sardaigne et de Naples.
    170 Pegolotti, négocient italien qui rédigea en 1335 un ouvrage sur le commerce international
    171 Colloque Ibnou Battouta Fondation Roi Abdelaziz 1993 96 06 00 77.
    172 Caillé J. la petite histoire du Maroc p. 57 – t.1.
    173 Ibrahim Harakat : Al Maghrib Abra Attarikh t.2 p. 184.
    174 Tissu fin en laine.
    175 Après avoir visité le Maroc, une première fois, il accompagne le colonel Pierre de Piton émissaire du roi de France François I auprès du Sultan Ahmed Wattassi.
    176 Ibrahim Harakat op cité T. II p. 186.
    177 Ibrahim Harakat ibid t. II p.217.
    178 Abdelaziz Ben Abdallah , Madahir Al Hadara, t.I p. 80.
    179 Ibrahim Ali Hassan, Khalidoune fi tarikh Al Maghrib
    180 Le mot ”diwana” d’origine marocaine a été introduit à l’époque des Almohades en Tunisie compte tenu des relations particulières qui liaient le Maroc à la Tunisie. Cette situation s’est consolidée sous le règne des Mérinides.A ce jour, le terme utilisé en Tunisie est Diwana et non Jamarik pour identifier l’Administration douanière.Après le retour sur le trône d’Aboubakr, les relations entre le Maroc et la Tunisie furent consolidées suite au mariage de la princesse Hafsside Fatima avec le prince Merinide Ali.
    181 Ibraim Ali Hassan , Khalidoun fi tarikh Al Maghrib
    182 Au dela de la porte se trouvait le petit Méchouar. Sur la droite elle menait aux différents services royaux, tous dirigés par des amine : ... puis la Maison de Dar Al Achar (douane) où les marchands chretiens étaient obligés de fair porter toutes leurs marchandises arrivantes dont le Roy prend dix pour cent” d’après légende : cité par Gaston Deverdun in Marrakech des origines à 1912 p, 388
    183 Port de commerce entre Safi et Agadir
    184 Henri de Castries les sources inédites de l’histoire du Maroc, Angleterre 1, p.331
    185 Gaston Deverdun : Marrakech des origines à 1912 t1, p.451.
    186 Paul Berthier : les sucreries au Maroc.
    187 Rousseau: Mosolée des Saâdiens.
    188 De Castries op cit A3, p. 719.
    189 Les travaux auraient été dirigés par Sidi Moussa.
    190 Deverdun op cit : Marrakech des origines à 1912, t1, p.356.
    191 Roger Coindreau, Les corsaires de Salé
    192 Roge Lecointreau : les corsaires de Salé. op cit.
    193 J. Brignon passé de la ville de Salé, P52.
    194 Charles Pellat: Receuil de textes p. 54 (Hrakat, op cité P. 384)
    195 produit minéral qui dilué dans le l’eau devient une encre d’écriture
    196 El Hadi Al Mabrouk Bali, le Royaume du Mali et ses relations avec le Maroc. Cf auss
    197 Leon l’Africain: Description de l’Afrique 1550.
    198 Hafid El Alaoui: Sijilmassa..
    199 Brahim Boutaleb “Etudes historiques marocaines” Revue Dar Al Niaba
    200 Annaciri, Kitab Al Istiqussa , t 4, p. 19.
    201 Histoire ”Adaiif Arribati”.
    202 Chronique de la libéralisation.
    203 Caille ”Petite histoire du Maroc”..
    204 Voyage à travers l’histoire du Maroc p 16 fond El Fassi Bibliothèque Al Hassania.
    205 Grande encyclopédie – Commerce maritime p. 117 et suivant.
    206 Chronique de Tanger 1820 – 1830 – Edition La Porte.
    207 Annaciri op cité, t7, p. 94. Cf également Seddiki Mohamed ben saïd : Ikad Assarira op cit.
    208 En fait, seul l’Angleterre exportait régulièrement des bovins pour les besoins de la garnison de Gibraltar.
    209 Jacques Caillé: Mission du capitaine Burel au Maroc 1808.
    210 Louis Brunot: la mer dans les traditions et les industries indigènes à Rabat-Salé 1920.
    211 Jean Jouanet: Evolution de la fiscalité marocaine depuis l’instauration du protectorat. Livre II.
    212 J.L. Miège, le Maroc et l’Europe 1830 - 1894. Paris P.U.F. 1960.
    213 D’après plusieurs sources documentaires dont notamment :
    - Georges Host : Histoire de l’empereur Sidi Mohamed Ben Abdellah
    - Jean Louis Miège : Chronique de Tanger 1820-1830 (journal de Bendellec), le Maroc et l’Europe T1 à 5 - 1996.
    214 Voir copie de la lettre manuscrite ci-aprés
    215 Ces avantages accordés initialement au Roi d’Espagne furent en fait détournés de leurs objectifs et permettent à un grou p e de proches (le Consul d’Espagne, le Pacha de Tanger Affandi, leCaïd Kadus à Marrakech et le Gouverneur de Cadix) d’entretenir un vaste réseau de contrebande.
    216 Mohamed Mansour, Morroco in the reigne of Moulay Slimane – Thèse de doctorat de Annexe 73.
    217 Mohamed El Bezaz – Revue Dar Aniaba n° 10 – 1986 p. 39.
    218 Il s’agissait à l’évidence d’une mesure de sauvegarde des transferts de fonds suite à l’attaque de la tribu des chiadmaa en novembre 1822 du convoi du makhzen dans la région d’Essaouira. Cet incident serait l’une des causes, selon des h i storiens, qui aurait provoqué le décès du Sultan Moulay Slimane.
    219 Un tableau des livraisons indique, en novembre 1825, deux ans après la signature du traité, l’exportation de 791 boeufs à 12 piastres de droit et de seulement 895 quintaux d’orge à 0,5 piastre, soit une sortie pour un montant de droits et taxes de 9.219 piastres.
    220 Les juifs étaient, en principe, soumis à une taxe de sortie perçue par la douane au taux fixe d’une peseta par personne.
    221 Voir lettre de réponse du Sultan.
    222 Exemple type des faveurs douanières que les consuls ne dédaignent pas, l’exemption des droits de sortie représente ici un bon de franchise de 450 piastres environ.
    223 Embarcation utilisée dans la course.
    224 CF J.L. Miège : le Maroc et l’Europe. op cit
    225 Mohamed El Bezaz – Revue Dar aniaba n° 10 1986 p. 39.
    226 Ibnou Zidane – Al Thaf - t 5 p. 34.
    227 Mohamed El Bezaz – Revue Dar aniaba n° 10 1986 p. 39.
    228 Archives de la légation de France: Registre Mogador n° 6.
    229 Manuscrit des archives de la bibliothèque générale de Rabat.
    230 Cf. le régime de taxation des emballages selon le droit douanier moderne qui confirme le principe de la taxation des emballages vides.
    231 3ème prière de la journée entre 3 heures et 4 heures de l’après midi selon la saison.
    232 Cf. tarif de 1791 (troisième partie)
    233 Registre des douanes du port d’El Jadida 1320/1322 Bibliothèque Sbihia p. 46.
    234 B.O 66 du 30.01.1914.

    La réglementation douanière, comme nous allons le voir, s’est développée au Maroc dès la fin du Xème siècle. Cette évolution qui constitue la base du droit douanier d’aujourd’hui fut liée étroitement à l’étendue géographique de l’empire Almohade. En étendant son autorité administrative sur la partie orientale du Maghreb , les Emirs Almohades avaient consolidé et développé les relations commerciales avec les pays d’Europe avoisinants. Avant de voir les contours du territoire douanier du makhzen Almohade, il serait intéressant de s’interroger sur la signification du mot al Maghrib au XIème siècle ?.

    Al Maghrib signifie occident, couchant par opposition au machrik “orient ou levant”. Mais comme le remarque Ibn Khaldoun, cette dénomination générale a été appliquée à une région particulière. L’étendue de cette région variait selon les époques et selon les auteurs de l’histoire du monde musulman.En dépit de cette controverse étymologique, une simple analyse des faits historiques nous permet de conclure que c’est sous le règne des Almoravides, puis des Almohades que le Maroc connut le plus vaste territoire douanier de son histoire. En moins de vingt ans, Youssouf Ibn Tachfine qui fonda  Marrakech en 1062 devint seul maître du Maghrib extrême et du Maghrib central jusqu’à Alger. A ces territoires déjà assez vastes, allait s’ajouter la moitié de l’Espagne. Le Maroc se prolongea ainsi par delà le détroit de Gibraltar jusqu’à l’Elbe et jusqu’aux Baléares.

    A partir de 1139 et jusqu’à 1146, le Sultan Almohade Abdelmoumen conquit tout le Maroc, Oran, Tlemcen et Ceuta. L’Espagne musulmane fut aussi soumise à l’autorité du makhzen. Dans la partie orientale du Maghrib, le Royaume Hammadi de Bougie (Bejaïa) fut conquis en 1151. Quelques années plus tard en 1159-60, une nouvelle expédition conduisit Abdelmoumen en Ifriquia et lui assura la possession de l’intérieur du littoral enlevé aux Normands de Sicile. Ainsi, peut-on noter dans quelques manuels d’histoire108 que l’Empire fondé par Abdelmoumen comprenait toute l’Afrique du Nord depuis Tanger jusqu’à Barka. La Tunisie n’était qu’une province de ce vaste territoire, son gouverneur allait chaque année verser les impôts, dont les recettes douanières, à Bougie où résidait le Sultan. De même, on peut constater qu’à partir des premières décennies du XIème siècle, l’espace douanier marocain correspondait pratiquement aux trois parties du grand Maghreb unifié par les Almohades, ainsi qu’à une grande partie de l’Andalousie.

    Bien que limité aux enceintes portuaires de l’époque, il y a lieu de considérer que le territoire douanier s’étendait sur un vaste littoral de la Méditerranée et de l’Atlantique. Les ”portulans”109 dressés à cette époque indiquent un grand nombre de localités. Presque toutes se retrouvent encore sur les cartes modernes. Arzilla (Asilah) était le point le plus éloigné vers le sud ouest qu’atteignit le commerce européen. Les navires ne descendaient pas habituellement jusqu’à Salé, Azemour, Safi et Mogador, stations marquées cependant sur les portulans mais qui ne furent fréquentées qu’à partir du XVème siècle par les Portugais et les Français.

    Après Asilla, en remontant vers le Nord et en tournant ensuite à l’est,se trouvait Tanger et Ceuta puis Vêlez de la Gommera dit aussi Badis puis Acudia, qui semble avoir disparue de la côte marocaine. Ce port semble avoir été, pourtant au XVIème siècle encore, comme Badis, l’échelle110 de Fès. Enfin Melilla, en avant à l’ouest de la Moulouya fut de toute époque un noeud d’échanges commerciaux. Dans les dépendances orientales on trouvait les ports d’Alger, Bougie (Bejaïa), Djidjelli (Jijel), Store (Skikda) et Bone (Annaba). Il est probable que l’Ile de Tabarca, riche en coraux, qui est marquée dans les portulans après Bone, appartenait également au Royaume d’Ifriquia gouverné par les Almohades. Les Lomellini de Gênes y ont eu des établissements importants. Puis il y a les comptoirs de l’Ifriquia Tunis, Hammamet, Soura, la ville forte d’El-Mehdia ou Africa, vis-à-vis de Malte, les Iles de Kerkeni, Sfax, en face sur la côte, où les Pisans eurent longtemps des comptoirs, et enfin Tripoli.

    Les navires chrétiens avaient la faculté, en principe, d’aborder dans tous les ports du Maghreb, certains d’y trouver bon accueil, les traités leur donnaient le droit s’y établir, et de s’adresser aux officiers douaniers du Sultan. En tout temps, il leur était loisible de s’y fournir des vivres, de l’eau et des agrès nécessaires à la navigation. Lors des tempêtes ou en cas de force majeure, ils pouvaient même y chercher un abri et y séjourner en sécurité.

    Cependant, il ne leur était point permis de se livrer partout et sur tous les points à des actes de commerce. Le séjour pour affaire de négoce et pour toutes les opérations des ventes et des achats n’était possible, que dans les ports où existaient des douanes du makhzen111. Nulle part nous ne trouvons la désignation précise des lieux pourvus de bureaux de recettes douanières, et par cela ouverts au commerce chrétien. Il a pu y avoir même à cet égard plusieurs changements survenus par l’ouverture ou la suppression de quelques bureaux de douane. Mais on peut considérer les villes suivantes comme ayant ou presque toujours eu une administration ou au moins une perception des droits de douane, et par conséquent des comptoirs chrétiens : Arzilla, Tanger, Ceuta, Badis, Alcudia (l’une et l’autre communiquant à Fès), Bone, Oran, Bougie, Tunis, Sfax, El Mehdia, Gabes et Tripoli. C’est là où furent les centres principaux de dédouanement.

    Des facteurs spéciaux gardaient les approvisionnements déposés dans les foundouks, disposaient d’avance les marchés, faisaient venir les marchandises éloignées et préparaient les comptes avec la douane, afin que les navires eussent à séjourner le moins possible dans le port et se rendre sans trop tarder aux escales suivantes. Le texte des accords indique rarement les ports d’accostage nominativement pour les navires de commerce. Seul, peut être, le traité signé par Abou Youssouf Yacoub, de 1186, désigne aux pisans comme escales et marchés exclusifs les ports de Ceuta, Oran, Bougie, Tunis et Almeria. L’interdiction de jeter l’ancre sur tout autre point du littoral Almohade, si ce n’était pour une impérieuse nécessité, est articulée dans les traités avec une rigueur particulière : les biens des transgresseurs devaient être confisqués, leurs personnes abandonnées à la merci du Sultan.

    Dans le reste des cas, les traités se bornaient à préciser que les marchandises devaient être débarquées dans les lieux où ils avaient coutume de se rendre (in locis consuetis). Ils ajoutaient ordinairement qu’à moins de circonstances urgentes, telles que le manque de vivres, le danger d’une tempête ou la poursuite de l’ennemi, il leur était interdit de jeter l’ancre en aucun autre point de la côte.

     

    DES RÈGLES APPROPRIÉES DE CONDUITE

    DES MARCHANDISES EN DOUANE

    Ces règles restrictives de conduite et de mise en douane des marchandises semblent avoir été édictées principalement pour assurer et garantir la perception des droits et taxes au makhzen. La comparaison des traités Vénitiens et Aragonais et certains détails de la rédaction des traités Pisans et Génois confirment cette thèse. Les traités concernant l’Aragon, la Sicile, le Royaume de Majorque et la Seigneurie de Montpellier, en 1271 et 1285, expriment le même ordre de préoccupations, toujours commerciales et fiscales :

    ”Nos sujets, peut-on relever dans ces traités, ne doivent débarquer dans les états d’Amir Al Mouminine qu’aux lieux où il leur est permis d’aborder, à moins qu’il n’y ait urgente nécessité pour eux de réparer leurs navires ou de renouveler leurs vivres. Mais qu’en ce cas, ils ne puissent rien vendre, ni acheter, ni conserver avec les gens du pays”112.

    Le principe de conduite et de mise en douane des marchandises, qui est le fondement du droit douanier contemporain, a donc été implicitement confirmé dans tous les traités que le Maroc avait conclu avec ses partenaires dès le XIIè m e siècle. Cette règle était pratiquement consacrée dans les préambules de tous les traités commerciaux de l’époque en ces termes :

    ”Il est défendu à nos sujets de débarquer en aucun lieu des Etats de Amir Al Mouminine où il n’y a pas de douane, excepté pour prendre des vivres, des cordages ou des agrès indispensables, et à la condition de ne rien vendre ou acheter en ce lieu”113.

    Ainsi, on peut constater que dès les premiers temps, la police des ports était considérée parmi les attributions de l’administration douanière. Dans ce cadre, les douanes étaient devenues l’une des principales structures du makhzen Almohade. Dans les ports, l’administration douanière était un des hauts emplois de l’Etat. Des princes du sang en ont été chargés114. Les structures douanières mises en place du temps des Almohades semblent avoir été maintenues. Elles auraient fonctionnées sous le règne des différentes dynasties qui se sont succédées au Maroc, et ont survécu jusqu’à l’époque du protectorat français et espagnol imposé au Maroc en 1912.

    L’administration des provinces était traditionnellement confiée à un ”Sayed” (seigneur). Cependant, la gestion effective était l’oeuvre d’un ensemble de subordonnés qui furent des experts : secrétaires, guerriers, amiraux et agents financiers. Les ports représentaient une importante source de revenus provenant d’un florissant commerce avec les nations européennes. Principal interlocuteur de ces étrangers, le chef de la douane était un intermédiaire indispensable dans les négociations politiques. Le rôle traditionnel des magistrats avait tendance à diminuer au profit de ces nouveaux cadres qui dépendaient directement du Sultan. Ainsi, peut-on considérer que l’organisation fiscale fut l’une des principales oeuvres réalisées par le makhzen Almohade .

    A Sebta, qui fut un grand port de commerce extérieur et la capitale diplomatique de l’Empire Almohade, existait quatre offices appelés “Dar Al Ichraf” dont trois avaient une vocation fiscale115. Le quatrième était chargé de contrôler la monnaie.

    1) “Dar Al Ichraf” : chargée du contrôle des opérations d’importation et d’exportation et plus spécialement du commerce avec les chrétiens ;

    2) L’atelier monétaire : qui supervisait la frappe de la monnaie et veillait sur son bon aloi;

    3) L’Office d’emballage et de déballage : cet organisme était un doublet de la maison de la douane, bien que ses fonctions demeurassent mal connues. Cependant, la différence entre ”Dar Al Ichraf” et cet organisme se situait au niveau fonctionnel (la nature des marchandises à contrôler : épices notamment).

    4) L’office de construction qui supervisait les travaux de l’arsenal et la fabrication des armes.

    De toutes ces structures, la douane fut, selon les différents témoignages, l’organisme le mieux organisé et le plus apprécié par les observateurs et le public en général116. Le pouvoir Almohade semble avoir bien ménagé les intérêts des négociants en appliquant au commerce extérieur une politique fiscale modérée. L’impôt sur les transactions et les recettes des douanes devaient dès lors constituer les principaux revenus de l’Etat. Les recettes des ports et notamment, celui de Sebta, avaient atteint au XIIIème siècle leur point culminant. La douane de Sebta évoquait chez les chroniqueurs et même les poètes, fortune et luxe. Les tissus rares et les pierres précieuses s’ajoutent aux articles plus connus comme les épices. L’institution douanière était dès lors un des services de l’Etat les mieux équipés tant ces marchandises nécessitaient des lieux et conditions spéciaux de stockage et que le makhzen avait intérêt à surveiller rigoureusement les mouvements de tous ces produits, avant leur mise en libre pratique de circulation sur le territoire assujetti.

     

    UNE ORGANISATION DOUANIERE OPERATIONNELLE

    Il conviendrait de se demander si depuis l’ère des Almohades la gestion des affaires des douanes n’était pas conditionnée par la nature du trafic commercial. Malgré le fulgurant essor du trafic maritime pour lequel des structures douanières spécifiques furent adoptées, comme nous allons l’analyser en détail, le commerce transaharien a continué à se développer tout en gardant ses spécificités aux plans organisationnel et logistique. Ainsi, Sijilmassa avait continué à jouer son traditionnel rôle de grand centre de dédouanement dont la gestion a toujours été confiée à des princes Almohades qui furent les garants du contrôle des importantes recettes recouvrées pour le Trésor de l’Etat. Le prince Almohade de Sijilmassa était à la fois chargé de l’administration des affaires civiles de la ville ainsi que du contrôle douanier exercé sur les expéditions caravanières.

    La gestion des douanes portuaires était confiée à un directeur ou surintendant qui était choisi par le Sultan parmi les notables du pays. Personnage de premier rang de l’empire, le directeur des douanes menait souvent les négociations sur les traités commerciaux et assistait à la cérémonie de leur signature. Il avait sous ses ordres de nombreux fonctionnaires et employés de divers grades. Bien que l’ordre hiérarchique fût mal défini, il était possible de distinguer plusieurs catégories d’agents. Dans les textes latins, le chef de la douane était désigné sous plusieurs appellations telles que ”Dominus du gane, dominus doane, dominus du ganerius, provisor dugane, chay tus dugane, alcaïtus dugane. En catalan, c’était le gabellot ou alcayt de la duana d’où le mot arabe “caïd adiwana” .

    La responsabilité des douanes était généralement confiée à des experts. Le maître de la douane de Sebta à l’époque Almohade était appelé ”malik de la cité”117. Même si ce mot malik n’a pris le sens de roi qu’à une époque tardive, il signifiait déjà que son détenteur avait un pouvoir étendu et une relative indépendance. Cette importance de la fonction liée à la gestion douanière est signalée par un grand nombre d’écrivains qui se sont intéressés à l’histoire du Maroc. Pour certains, la douane a été toujours perçue comme une plate forme qui conduit au pouvoir. Principal interlocuteur des étrangers, le chef de la douane était un intermédiaire obligé dans les négociations politiques.

    En 1232, lorsque le Sultan Ar-Rachid arriva au pouvoir, il envoya à Sebta les hommes les plus compétents de son entourage. La ville devint en effet une grande plaque tournante du commerce et de la diplomatie au plan international. L’éclipse d’Almeria fut bénéfique au port de Sebta qui avait déjà bénéficié de la disparition de Nakkour et Basra. Parmi les dignitaires Almohades envoyés par le Sultan pour y gérer les douanes, se distinguait le gouverneur de la ville et responsable des douanes Ibn Halas. Ce notable de Valence émigré à Marrakech où il avait fait ses preuves au service du makhzen était un expert en matière des finances, un mécène célèbre et riche négociant en commerce international. Selon Ibn Khaldoun118 ” cette charge le conduit à contrôler le commerce et par la, les recettes et le budget .Il amassa une énorme fortune qui lui permit de créer et d’entretenir une véritable cour119” .

    Après avoir éliminé l’ancien responsable de la police et des douanes Abou Mohammed Ibnou Moksan, Ibn Halas continua à jouir, auprès du Calife d’une position privilégiée. Les lettres califales le qualifiaient de “dhu al wizaratayn” (celui qui dirige deux ministères), titre honorifique, peu utilisé à l’époque. Cette diversité dans l’appellation des responsables douaniers était très courante. Elle fut en rapport avec la diversité des traités que conclurent les Almohades avec les nations étrangères et la complexité du système fiscal qu’ils avaient mis en place.

    Dans certains documents, le responsable de la douane fut qualifié de nazir diwanat ifriquia (inspecteur des douanes d’Afrique). Le mot arabe “nazir” ou ”nadir” paraît désigner, comme le mot mouchrif120, le même fonctionnaire que le directeur ou caïd de la douane. Le traité de 1278 avec le Royaume de Majorque fut signé à la maison du ”mouchrif”, c’est-à-dire vraisemblablement au palais même de la douane. Le terme arabe “mouchrif” pour la désignation des responsables des douanes au Maroc aurait, en conséquence été introduit dans la langue portugaise. Ainsi, peut-on noter dans les archives portugaises qu’un ”Almoxarife”121 était chargé de percevoir les droits de douane sur les marchandises au port de Mazagan pendant son occupation par les portugais de 1502 à 1769122.

    Le directeur de la douane était souvent reconnu par les conventions és-qualités protecteur de toutes les affaires des chrétiens dans leurs rapports avec les résidents. Il suppléait même quelquefois les consuls dans les propres affaires nationales. En dehors des questions de douane et de tarif, et indépendamment de la police générale des ports, il avait aussi une autorité judiciaire. Il était juge désigné de tous les procès dans lesquels les musulmans devaient se défendre vis-à-vis des chrétiens. Dans le cas de méfaits ou de condamnation d’un musulman, il devait en poursuivre et en obtenir la réparation pour le chrétien. Quelques traités déclarent en outre, qu’en cas de procès entre chrétiens de nationalités différentes, le préposé en chef de la douane, comme juge plus impartial, statuait sur le litige. Il avait, en outre, autorité pour faire exécuter un titre dressé par-devant les témoins de la douane entre chrétiens de nationalités différentes. A défaut de consul, il pouvait aussi connaître d’affaires entre musulmans et chrétiens.

    Lors du décès d’un chrétien, s’il n’y avait ni consul ni marchand de sa nation, le directeur de la douane prenait les biens sous sa sauvegarde et les remettait ensuite à qui de droit. S’il se présentait une circonstance, un cas de crime ou un fait de contrebande qui nécessitait une perquisition, soit dans un navire, soit dans un foundouk chrétien, le directeur des douanes, faisait procéderaux perquisitions d’usage. Un avis était adressé le cas échéant, au consul compétent123.

    Par ailleurs, en plus des questions de la législation et des taxes douanières, le chef de l’administration des douanes exerçait selon la nature des conventions, la police des ports. Outre ses prérogatives administratives, il avait, dans certains cas, de véritables pouvoirs judiciaires qui l’habilitaient à statuer  dans les affaires commerciales opposant chrétiens et musulmans. Il était parfois chargé de l’exécution de décisions judiciaires à l’encontre des négociants étrangers dans les enceintes portuaires.

    Pour accomplir cette multitude de tâches, le directeur de la douane se devait d’être assisté nécessairement par un corps de fonctionnaires et d’auxiliaires compétants. Une organisation administrative minutieuse de plusieurs corps de métiers était donc nécessaire pour mener à bien les différentes tâches d’ordre et de contrôle qu’imposait l’activité commerciale avec le monde occidental de l’époque. Acôté de l’armée, la douane marocaine fut donc une des premières structures de l’Etat qui observait des règles de définition des tâches et d’organisation fonctionnelle dès le XIIè m e siècle. L’application du droit douanier, essentiellement de source conventionnelle, faisait du personnel des douanes, l’interlocuteur exclusif et incontournable du monde du commerce extérieur, monopolisé de fait par les Européens. Pour apporter un éclairage sur la structure douanière de cette époque, il convient d’analyser les principales fonctions exercées par le personnel douanier. Ces attributions peuvent se dégager des traités et conventions conclues aussi bien avec l’Empire Almohade qu’avec les états de l’Afrique du Nord, après la dislocation dudit Empire.

    Le caïd de la douane fut probablement le chef des services de douane dans chaque enceinte portuaire. Quand au Scriba dugane il était, en fait, le chef des écritures en douane. Dans certaines conventions, il fut désigné sous le nom de segretario della dogana (secrétaire des douanes). Ce responsable des écritures avait sous ses ordres un ensemble d’agents d’écriture (teneurs de livres), chargés d’enregistrer les comptes de tous les marchands qui avaient a ffaire à la douane. On pourrait l’appeler le chef de la comptabilité124. La douane recrutait pour cette partie du service des agents marocains, mais également des européens . Ces derniers étaient chargés notamment des écritures de la comptabilité matière des marchandises stockées dans les magasins des foundouks.

    Les “moshtagil”125 de la douane, nom remplacé dans les textes chrétiens par les mots génériques d’officialis, musiriffus, étaient des agents ou officiers d’un rang assez élevé, préposés spécialement à la vente des denrées ou marchandises du domaine du Sultan. Ils devaient faire aussi en grande partie les achats des produits nécessaires à la maison royale.

    Les traducteurs interprètes qui intervenaient dans les actes de commerce étaient sous l’autorité du directeur de la douane. Ils étaient accrédités dans les ports par le responsable douanier après prestation de serment. Ils étaient désignés par l’appellation drogmans126, titre réservé aux interprètes officiels des Sultans Ottomans.

    Les drogmans de la douane appelés selon les conventions, turcimanni, torcimani, torzimani, interprètes, formaient une corporation nombreuse et fort influente. Ils n’étaient pas tous du même rang et auraient été soumis probablement à une discipline hiérarchique dans l’exercice de leurs fonctions. Les drogmans principaux servaient souvent à l’interprétation ou à la rédaction finale des versions officielles des textes de traités. Le témoignage du drogman de la douane faisait foi, quelle que fût sa classe, et son intervention régulière dans un marché engageait la douane elle-même, qui devenait caution de la dette. Il est très probable qu’ils furent tous assermentés. Leur accréditation par la douane obéissait à des critères de choix sélectifs et leur position dans la société était très respectable et peut-être fort recherchée.

    Les traités rappellent souvent que les interprètes devaient rester en groupe et mettre tous leurs profits en commun, dans les ventes et les achats. Ils ne devaient, en outre, recevoir ni cadeaux ni pourboires. Le droit d’interprète ne pouvait être exigé qu’une seule fois pour chaque marché. Le drogman de douane ne pouvait exercer au service exclusif d’un négociant qu’il soit ou non musulman. Aucun drogman ne pouvait refuser son service au marchand qui le requiert. Si un marchand ne devait pas avoir d’interprète spécial, il y avait cependant des drogmans particuliers pour chacune des nations chrétiennes. Cette spécialisation se justifiait au plan technique par le fait qu’un interprète ne peut bien maîtriser, en principe, qu’une seule langue étrangère. Ces intermédiaires jouaient un grand rôle dans les transactions de commerce multinational et les procédures de dédouanement comme en témoigne le récit d’un commerçant marocain de l’époque Almohade qui s’adresse dans une missive à son correspondant européen dans ces termes :

    ”Je t’ai vendu, treize cent vingt quatre peaux à treize dinars par l’intermédiaire de ton associé Tamim, le fourreur et des dogmans othman, Ali Ben Badis et Ali Bnou Mestura”127.

    Bien qu’accréditée officiellement par la douane, la désignation des drogmans était souvent tributaire de diverses recommandations provenant des négociants européens les plus influents dans chaque port. Ainsi, dans une lettre adressée le 22 novembre 1207 par un postulant à cette fonction à un certain Lambert del Vernaccio, le requérant précisait :

    ”Je désirerais que votre générosité m’accordât une grande faveur.Voudriez vous prier les anciens de votre ville d’écrire une lettre scellée au directeur de la douane Abou Sedad pour que je sois nommé drogman à la douane et courtier à l’halka, au service spécial des Pisans, attendu que nul ne peut être nommé courtier ou drogman pour eux, sans leur agrément”.

    En 1207, un autre prétendant pria le prodestat128 de Pise d’intervenir auprès du caïd de la douane pour sa nomination â l’emploi de drogman des douanes Almohades.

    Les droits qui leur étaient dus sur les marchés conclus par leurs intermédiaires s’appelaient la torcimania ou le mursuraf. Ces droits étaient perçus par la douane comme nous allons le voir dans la partie fiscalité douanière du XIIè m e siècle. Les conventions interdisaient à ces intermédiaires de recevoir les cadeaux.

    D’autres catégories de personnels travaillaient aux ports sous l’autorité de l’Administration des douanes. Les traités les qualifiaient sous le nom de factores duane, servientes et canovoni duane. Parmi ces agents, on peut noter les courtiers (sen sari)129 les facteurs, les porteurs, les peseurs, les mesureurs, les surveillants et les gardiens.

    Comme nous venons de le signaler, la douane à l’époque Almohade avait la particularité de procéder au recrutement de personnel non marocain. Cette catégorie de personnel prévue dans les conventions obéissait à un statut spécial et fut souvent investie de missions bien particulières. En stipulant que nul agent de la douane, qu’il soit sarrasin ou chrétien, ne devra se permettre de visiter un navire ou un foundouk chrétien à l’insu du consul, certains traités commerciaux indiquaient déjà que les employés de la douane n’étaient pas tous marocains.

    Les chrétiens ayant été admis à affermer quelques parties des douanes, il leur était nécessaire d’avoir à la douane quelques préposés de leur pays pour faciliter et surveiller la perception. Ainsi, certains des traités stipulaient qu’il y aura à la douane un employé chrétien (scriba, scribanus, scriptor), choisi par les chrétiens de chaque colonie, chargé spécialement de tenir les écritures des marchands de sa nation et de régler le compte avec la douane.

    ”Et dans tous les pays où il leur sera permis de faire le commerce, précise un traité de 1271, les Vénitiens auront un foundouk, un consul et un écrivain, chargé d’écrire et d’arrêter les comptes de ce qu’ils doivent donner et recevoir à la douane et de veiller à leurs marchandises”130.

    Les Florentins appelaient ces agents des banquiers :”Qu’ils aient des banquiers connaissant les usages des pays, (bancherios scientes consuetu dines la corum), pour faire leurs comptes avec la douane. Le compte réglé, les banquiers en remettront l’acquit, (appodixiam expedimenti) (Albara ou le berat), aux marchands, qui pourront aller ensuite partout sans avoir à payer d’autres droits sur ces mêmes marchandises”.

    Quand une nation ne pouvait désigner son ”scribanum in doana” il appartenait au caïd de la douane de choisir un écrivain pour faire le compte de tout marchand qui s’apprête à quitter le territoire et lui donner sans retard, son congé ou berat. Le compte restera obligatoire tel qu’il aura été ainsi arrêté par la douane.

    A l’arrivée des navires dans les ports pourvus d’un bureau de douane et affecté par conséquent au commerce extérieur, les portefaix et les canotiers agréés par la douane se chargeaient, sous la surveillance des agents des douanes et moyennant un salaire fixe réglé par l’usage ; du débarquement des marchandises. La même procédure est suivie à l’embarquement des produits exportés. Les canotiers ou gondoliers qui transportaient les marchandises du navire au quai de la douane sont appelés les charabi, caravarii, calavi, ratiarii, ragaxii, dans les textes latins ou encore les cargiari, ratori et garabarii selon les textes italiens131.

    Les portefaix transportaient ensuite les marchandises du rivage à la douane ou aux foundouks chrétiens. Dans certains textes, ils sont désignés par les noms de bastassi, bastasi ou vastossi ou portatori. Les tarifs des gages dus aux canotiers et aux porteurs n’étaient pas spécifiés au niveau des traités de commerce. Cependant, il y était souvent indiqué que ces employés ne devraient rien exiger en sus de l’usage ou qu’ils devraient se faire payer conformément à la coutume établie. Un contrôle assez sévère était exercé sur leur service, et en général sur tous les employés de la douane, parce que l’administration était responsable, vis-à-vis des commerçants étrangers, de la valeur de toutes les marchandises confiées à leur garde, soit à l’intérieur des magasins de douane, soit sur les quais. Au sujet de l’activité des commis de la douane, sous le règne de l’empire Almohade, le Comte De Mas Latrie publia en 1868 le témoignage significatif ci-après :

    ”Vers la fin du mois de juillet ou dans les premiers jours du mois d’août 1200, deux nefs pisanes, d’une espèce particulière appelée en arabe ”mosattah”, l’une nommée l’orgueilleuse, l’autre la couronnée, voyageant avec deux galères pisanes, se trouvaient dans le port de Tunis, non loin de trois navires musulmans, dont l’un complètement chargé et prêt à partir. Tout à coup, les gens de chiourme pisane assaillirent les navires musulmans, mal - traitèrent et blessèrent les équipages, outragèrent les femmes et amenèrent les trois navires aux capitaines des mosattah. Les écrivains de la douane affectés aux affaires des pisans, qui étaient la plupart des employés chrétiens et les drogmans132 de la douane, prévenus de l’aventure, arrivèrent aussitôt sur les navires et voulurent faire relâcher les musulmans et les navires. Ils n’y purent réussir..… A grande peine les brigands renvoyèrent les deux bâtiments vides.

    ”Ils n’étaient pas encore sortis de l’enceinte portuaire qu’ils rencon -trèrent la flotte du sultan ….. L’Amiral Almohade, informé de la nationalité des navires, et sachant que les ordres du Sultan étaient de protéger partout les pisans, se contenta de récupérer la nef musulmane sans exiger qu’on restituât les  marchandises….”133.

    Suite à cet incident, l’inspecteur en chef des douanes adressa le 9 septembre 1200 un message à l’archevêque et aux consuls de Pise pour leur rappeler les dispositions du traité de 1186 en ces termes: ”Vous le devez, en vertu des traités de trêve et d’accord qui existent entre nous pour la protection et le bon traitement de nos concitoyens, et vous ne pouvez vous y refuser, parce que vous savez que la Haute Majesté de notre Souverain n’a jamais cessé de protéger les marchands chrétiens”134.

    A la suite de l’équipée des ”mosattahs”, la plupart des marchands pisans, craignant l’irritation populaire, avaient quitté l’Empire Almohade.Leurs biens furent mis sous séquestre de la douane, mais ils ne furent pas saisis. Dans une action de bonnes dispositions, les marchands, les drogmans et les employés de la douane écrivirent aux pisans qu’ils connaissaient pour les engager à revenir au plus tôt. Ceux qui étaient revenus trouvèrent leurs marchandises, chacun avec son compte en douane, telles qu’ils les avaient laissées.

    Plusieurs de ces lettres ont été conservées. Les rapports confiants des marchands chrétiens avec les marchands musulmans, et la loyauté de la douane dans ses relations avec les uns et les autres, s’y manifestent à chaque ligne. Othman Ibn Ali, drogman des douanes écrivait à ce sujet au commerçant pisan Pace, fils de Corso en ces termes :

    Je suis fâché que tu ne reviennes pas régler toi-même tes affaires ici. Le Sultan est très peiné de tout ce qui s’est passé. Si tu as l’intention, n’hésite pas à rentrer, tu trouveras partout excellent accueil135.

    Des auxiliaires des douanes choisis parmi les commerçants étrangers résidant au Maroc étaient chargés de l’enregistrement des déclarations et de la liquidation des droits et taxes. Les mêmes sources signalent l’existence d’autres auxiliaires de douane dont notamment les caboteurs (Moujaddifines) et les porteurs.

    Le suivi du flux des marchandises pendant le déroulement du circuit de dédouanement exigeait l’exécution de diverses opérations de manipulations qui furent confiées à des catégories de personnels qualifiés (courtiers, mesureurs, surveillants, facteurs, porteurs, etc…).

    En l’absence d’organe étatique chargé de la gestion de ces travaux de logistique, il revenait à la douane de superviser et de coordonner toute l’activité de ces intervenants dans le processus de dédouanement. Le makhzen Almohade a donc instauré à travers une série de conventions commerciales internationales tout un dispositif de mesures de protection et de développement des échanges commerciaux avec le monde extérieur. Comme nous venons de le constater, la quasi-totalité de ces procédures de contrôle du commerce extérieur marocain était dès le début du XIIème siècle confiée à l’administration douanière. En plus des missions classiques confiées au personnel des douanes, on peut citer d’autres tâches particulières dont les traités réservaient l’exécution à la douane :

    1 ) Le droit d’aubaine

    2) Exemption du droit d’épave (protection douanière des navires de commerce) :

    Les traités contenaient des prescriptions relatives à la protection des navires et des commerçants. Il s’agissait à l’époque de conditions bien plus avantageuses que celles de beaucoup d’Etats d’Europe, où le droit de biens subsista dans toute sa rigueur jusqu’au XVIè m e siècle. Ainsi, une sérieuse sécurité pour les armateurs commerçants avec le Maroc était garantie par la douane. Cette garantie consistait à porter secours aux bâtiments en péril ou échoués à la côte, à respecter les naufragés, à les aider dans leur sauvetage, et à garder les marchandises , les épaves et les personnes préservées du désastre. La formule utilisée dans les traités et qui consacre ce droit est souvent libellée comme suit :

    ”Quant un navire chrétien sera jeté par la tempête sur les côtes de Barbarie, que tout soit sauvé et gardé sous notre protection ; si une partie de l’équipage a péri, que tout ce qui sera retiré du naufrage soit remis aux survivants ; si tous sont péris, que la douane veille sur le navire et les objets sauvés, jusqu’à ce qu’arrivent des lettres de leur Roi désignant la personne à qui les biens recueillis doivent être délivrés”136.

    Dans ce cadre, le séjour, les réparations et les approvisionnements des naufragés étaient exemptés des droits et taxes. La douane veillait toutefois à ce que les naufragés ne profitent pas du temps de l’escale forcée pour se livrer à des actes de commerce.

    3) Admission d’étrangers sous pavillon allié :

    Cette tolérance qui consacrait le principe de droit maritime ”le pavillon couvre la marchandise”, a permis aux armateurs des deux rives de Gènes, alors même qu’ils étaient indépendants de l’autorité de la république, de se livrer à l’abri de son pavillon au commerce avec le Maroc et l’Afrique du Nord en général. Cependant, les traités n’étaient pas toujours uniformes sur le régime douanier réservé aux étrangers. Le traité de Pisans se bornait à stipler ceci : “Si un étranger vient avec eux en Afrique, il ne doit pas payer moins que les Pisans”. Les prescriptions du traité génois sont plus précises et moins favorables : ”Si les Génois transportent sur leurs navires des hommes qui soient en paix avec les Marocains, ces hommes seront considérés comme génois”137.

    Les passagers génois appartenant à une nation non alliée devaient alors faire le commerce au Maghreb à leurs risques et périls, sans pouvoir légalement invoquer, en cas de besoin, la protection génoise. Ils durent payer probablement des droits de douane supérieurs à ceux des génois.

    Les traités vénitiens ne déterminent pas la condition faite aux marchands étrangers navigant sur leurs bâtiments. Il y aurait lieu de croire que la République de Venise, cherchant toujours à assurer à son commerce les bénéfices considérables du prêt et de la commission, fût parvenu à assimiler à ses propres sujets tout étranger embarquant ses marchandises à bord de navires vénitiens. La douane était donc expressément chargée de recueillir les déclarations des commandants des navires de commerce, en ce qui concerne la nationalité des passagers à bord pour pouvoir leur appliquer un droit de douane préférentiel ou tout simplement le droit commun :

    ”Tous hommes d’une nation non alliée (non confédérator), venant sur leurs vaisseaux, payeront à la douane comme les étrangers non alliés, et le patron du navire sera obligé de faire connaître leurs noms au directeur de la douane ; et par le fait du paiement, ils seront en toute sécurité pour leurs personnes et leurs marchandises”138.

    En sus de la garantie pour le transport, la garde, la vente et le paiement des marchandises ; les traités spécifiaient parfois des particularités d’exécution de l’acte de commerce international. Ils confiaient ainsi à la douane les mesures et les garanties propres à faciliter le commerce avec les européens. Ces prescriptions, qui sont aujourd’hui du ressort de divers règlements d’administrations publiques et privées, assuraient d’abord aux marchands européens les moyens de trouver, à des conditions convenables, les bateaux et le personnel nécessaires pour le débarquement et l’embarquement de leurs marchandises, soit à la douane, soit aux foundouks sous douane. La douane répondait également du paiement des marchandises vendues par tous ses agents. Des écrivains spéciaux à chaque nation, de vrais teneurs de livres, inscrivaient le compte des opérations effectuées par chaque négociant ainsi que les sommes dues au trésor public sur les importations et les exportations.

    4) Droit de préemption :

    Il s’agissait de la faculté pour le makhzen d’acheter en priorité les marchandises transportées par les navires étrangers. Ce droit bien que n’ayant pas été stipulé expressément dans les traités, fut néanmoins admis et même sollicité par les marchands chrétiens. Diverses dispositions, surtout dans les traités pisans, concernent les achats faits par les souverains ou en leur nom. Le traité de 1358 stipule que, si un Pisan apporte au Maroc une marchandise quelconque qu’il désire montrer au Sultan (bijoux, étoffes, armes, oiseaux de chasse, etc.…) nul préposé de douane ne devra la soumettre à la visite. Si l’objet agréait au Sultan, aucun droit d’entrée n’était perçu. Si le sultan n’achetait pas la marchandise, les droits étaient acquittés au tarif du jour de l’arrivée de la marchandise dans les conditions du droit commun. Afin d’éviter des retards dont, les agents du makhzen n’étaient pas toujours personnellement la cause, mais qui pouvaient porter préjudice aux marchands, il était stipulé dans certains traités que, si le Sultan demandait à voir les objets par un marchand européen, ces objets ne devaient pas être retenus plus de dix jours au palais. Passé ce délai, le makhzen devait soit renvoyer la marchandise ou en faire payer le prix.

    Quant aux ventes effectuées à la douane même pour le compte du Sultan ou de sa maison, il était déclaré que le marché devenait irrévocable dès qu’il était fait au nom du Sultan, à la douane, en présence des témoins et inspecteurs douaniers. Ni le ”moshtaghil” qui avait conclu la convention, ni son successeur, ne pourrait, dès lors, sous aucun prétexte, se soustraire à la transaction, à moins qu’il n’y eut erreur ou dol sur la marchandise livrée. Quant au paiement, il suffisait au vendeur de montrer la charte de vente écrite en présence des témoins pour être immédiatement satisfait par le service de la douane.

    5) Répression de la contrebande :

    Les dispositions conventionnelles régissant la contrebande à l’époque Almohade semblent de nos jours d’une telle modération qu’il est improbable qu’elle n’aient été souvent détournée par de forts et permanents courants de fraude. L’administration douanière Almohade fit montre d’un esprit exemplaire de bienveillance en la matière. Les marchandises importées ou exportées sans avoir été déclarées à la douane étaient simplement soumises aux tarifs ordinaires en principal et accessoires. Ni amendes, ni confiscation ou aggravation exceptionnelle de taxes n’étaient imposées aux contrevenants. L’administration des douanes s’était même interdite, dans certains cas, le droit de visiter les navires ou les foundouks quand elle savait ou soupçonnait que des marchandises y avaient été clandestinement transportées. En de pareilles circonstances, la douane prévenait le consul concerné, et la perquisition s’opérait sous la double surveillance de l’officier des douanes et du consul ou son délégué. La contravention constatée, on percevait les droits comme si la marchandise eut été régulièrement présentée à la douane.

    Ce régime de tolérance en matière de la contrebande fût probablement maintenu du douzième jusqu’au quatorzième siècle quand le négociant italien Pegolotti écrivit son guide du commerçant. Il y consigna de sages conseils à ces compatriotes dans leurs relations commerciales avec les pays du Maghreb. En matière de contrebande, ses observations s’appliquaient surtout aux métaux précieux et aux espèces monnayées, dont les Florentins faisaient un très grand commerce.

    Il écrivait alors “l’or et l’argent importés par les chrétiens payent cinq pour cent. Avec le pourboire qu’il faut donner aux sarrasins et autres serviteurs, le droit s’élève à cinq et quart pour cent. Si on l’introduit en cachette et que la fraude ne se découvre pas, on ne paye rien. Si la fraude est constatée au moment du transport, il faut payer simplement le droit, sans amende. Si la fraude est signalée quand le métal est déjà porté à l’hôtel des monnaies, le droit n’est pas perçu. L’or peut être assez facilement soustrait aux droits de douane, parce qu’il est de petit volume, avec l’argent, c’est plus difficile. Mais bien que les métaux entrés clandestinement ne soient soumis, si on les découvre, qu’en plus simple droit, vous y perdez la bonne renommée et l’honneur, et les Arabes, ayant trouvé un marchand en faute, ne lui accordent plus autant de confiance”139.

     

    DES PROCÉDURES ADAPTÉES AUX

    TECHNIQUES DU COMMERCE INTERNATIONAL

    Les procédures de dédouanement couvraient à l’époque non seulement les formalités du contrôle de passage de la marchandise à la frontière, mais également toutes les transactions d’achats et de vente des produits tant à l’importation qu’à l’exportation. En effet, en l’absence des systèmes de communication et de garantie sur lesquels se base le commerce international de nos jours, les commerçants ne pouvaient garantir une transaction concluante que dans l’enceinte douanière. La douane jouait à la fois son rôle d’intervenant au nom du makhzen pour respecter les règles régissant la perception des droits et taxes ; ainsi que le contrôle du commerce extérieur. Parallèlement elle avait un rôle d’intermédiaire, qui garantissait l’instauration de la confiance nécessaire entre l’acheteur et le vendeur pour concrétiser la transaction commerciale (rôle du banquier d’aujourd’hui).

    La perception des droits dus au trésor du makhzen sur les marchandises importées ou exportées n’était pas la seule fonction de la douane. Le directeur avait, on l’a souligné, des attributions administratives et judiciaires assez étendues en ce qui concernait les rapports et les questions d’intérêt entre les Marocains et les Européens. Au plan logistique, l’administration douanière était notamment chargée de la gestion et du contrôle des opérations de manipulation des marchandises dans les enceintes portuaires et les foundouks. La douane était en outre le lieu ou s’effectuaient même, en grande partie, les opérations de ventes et d’achats, sous la surveillance de ses officiers et par l’intermédiaire de ses agents. On pouvait procéder de deux façons différentes aux ventes publiques à l’intérieur de l’enceinte douanière. Les deux modes offraient autant de garanties et de facilités aux commerçants étrangers :

    1) La procédure de la Halka :

    Il s’agissait de ventes publiques des marchandises dans les locaux de la douane. L’administration douanière offrait aux commerçants étrangers la garantie de l’Etat ainsi que les facilités des procédures. La vente sous douane pouvait s’effectuer selon divers procédé dont on notera : la vente à la halka (aux enchères) et la vente sous douane (sans enchère) ;

    a) Le halka140 :

    Pour bénéficier de cette procédure, le commerçant européen devait déposer une demande auprès de la douane qui peut l’autoriser à vendre ses poduits dans la halka avant d’accomplir les formalités de dédouanement. Il a été établi, à ce titre, que la douane avait refusé le bénéfice de cette procédure à un commerçant génois qui n’était pas connu des services douaniers. En l’an 1200, une correspondance adressée au négociant Pisan Pace fils de Corso à un commerçant marocain évoquait la halka en ces termes :

    Je te dirais, mon cher ami, que j’avais des créances sur ceux qui ont porté ici l’acier en contrebande, entre autres, une créance de soixante treize dinars sur Sabi : A valoir sur cette somme qui est ma propriété, j’ai acheté du cuivre à la halka, mais quand j’ai voulu relever mes comptes à la douane, après le départ de Sabi, on m’a dit que je n’avais pas de créance sur lui”141.

    La halka fut donc un encan142 où on procédait à la vente des marchandises, par les soins de drogmans affectés à chaque nation, et en la présence d’inspecteurs ou témoins de la douane. Cette forme de vente s’appelait, en latin et en italien; la galega, la galica, la galicha, en catalen, calga. Tous ces mots ne sont que la traduction ou une dérivation du mot arabe ”halka”, qui signifie enchère143. Après conclusion de la transaction, la douane procédait à la perception des droits à l’importation ou à l’exportation, généralement de 10 ou 15 % de la valeur des marchandises.

    b) Procédure de vente sous douane, sans enchère :

    Le second procédé de vente était la vente directe sans enchère (de gré à gré), mais sous douane, par l’intermédiaire des drogmans, avec ou sans la présence d’inspecteurs ou officiers douaniers. Les bénéficiaires de ce procédé, devaient acquitter en sus des droits de douane, le droit spécial de drogmanat ou de mouchrif, dont il est surtout question dans les traités vénitiens. Ce droit était habituellement de cinq miliaresi par valeur de cent besants144. Toutes les ventes étaient inscrites sur des registres spécialement tenus à cet effet par l’administration douanière. Si le vendeur, l’adjudicataire ou l’acquéreur avaient déjà leur compte à la douane, l’enregistrement pouvait se limiter au simple transfert de l’avoir de l’une des parties à l’avoir de l’autre. Toutes les ventes faites sous douane, au sein de la ”halka” ou en dehors par le moyen des drogmans attitrés, étaient placées sous la garantie et la responsabilité de la douane, qui devait faire payer les sommes dues aux marchands européens, soit au comptant, soit dans les délais et les conditions fixées après concertation entre le vendeur et l’acheteur. La marchandise était non seulement un gage des droits et taxes, mais également une garantie de paiement du fournisseur. Ainsi, l’enlèvement n’était autorisé qu’après règlement des droits dus à l’Etat et de la contre valeur de la marchandise due au vendeur. L’administration douanière exerçait déjà, mais avec les spécificités de l’époque, son traditionnel rôle de contrôle de commerce extérieur et des changes. Ce principe, qui était le fondement et la sécurité même de tout le commerce européen a été inscrit, expliqué, rappelé ou admis dans tous les traités et ressort de toutes leurs dispositions.

    De cette règle essentielle découlaient d’autres prérogatives qui faisaient que la douane devait forcer, en quelque sorte, tout acheteur à recevoir la marchandise, une fois le marché conclu par ses drogmans. Tout compte non soldé par le débiteur restait en principe à la charge de la douane.

    2) Procédure de vente en dehors de l’enceinte douanière :

    Les commerçants européens n’étaient nullement obligés de vendre leurs marchandises sous douane. Cette vente était facultative, mais présentait un avantage certain pour les opérateurs, car elle était garantie par l’Etat. Les transactions commerciales qui s’effectuaient en dehors de l’enceinte douanière avaient lieu généralement dans les foundouks.

    Le “foundouk”145 terme issu du mot grec “pandokeia” est un entrepôt de marchandises et hôtellerie où débarquent les marchands ainsi que leurs bêtes. Au Maroc, l’appellation était également attribuée aux centres des activités des marchands étrangers, en même temps que le lieu des interventions de l’administration douanière auprès de ces marchands. Le but principal est de parvenir à percevoir les droits d’entrée et de sortie, ainsi que des taxes pour certains services rendus, comme la surveillance des marchandises ou autres. Les foundouks étaient situés soit à l’intérieur de la ville, où ils formaient parfois un quartier à part, soit dans un foubourg isolé et tout à fait en dehors de la ville, comme à El Mehdia et à Sebta. Les conventions du XIIème siècle désignent ces lieux sous les noms de fonticus, fundigus, fondegus, fonticum, fundigum, alfundega, en latin fondaco, en italien fondech, al fondech. Le préposé ou surveillant en chef des foundouks chrétiens qui était subordonné au consul se nommait le fundegarius. 

    Le foundouk dans les territoires du Maghreb était une sorte de cité dans le sens moderne et municipal de ce mot, très semblable aux khans particuliers des marchands étrangers situés dans l’enceinte des bazars d’Orient. Un mur de pierre ou de pisé séparait complètement le foundouk de chaque nation des établissements voisins.  

     

    : Ce droit en vertu duquel, dans l’Europe féodale, les biens de l’étranger décédé étaient dévolus au seigneur du lieu, n’avaient pas d’application au Maroc comme dans tous les pays de l’Islam. Dans les traités commerciaux, il était admis que les biens et les effets de tout chrétien mort au Maroc devaient être remis à son exécuteur testamentaire, s’il en avait désigné, au consul ou à ses compatriotes, s’il mourait sans avoir laissé de testament. Dans le cas de décès en un lieu où ne se trouvaient ni consul ni nationaux de l’étranger, ses biens étaient placés sous la garde de l’autorité douanière. Un magistrat faisait dresser, devant témoins, un état sommaire de ce qui les composait, et les biens étaient délivrés à la personne désignée par le gouvernement du défunt.
    l semble néanmoins que les Pisans n’eussent pas regagné tout de suite et partout leur ancienne situation. Dans le royaume de Bougie, en particulier, les agents des douanes leur témoignaient du mauvais vouloir. Les consuls de la République s’en plaignaient à Youssouf par des lettres successives portant les dates du 1e r avril, 19 mai et 1er juillet 1181. En effet il semble que la douane les empêchait parfois d’acheter le cuir et des maroquineries, d’autres fois. Quand ils voulaient se rembarquer après avoir terminé leurs opérations, on trouve de vains prétextes pour les retenir. Une fois, l’employé de la douane délégué à l’expédition des affaires de la nation pisane, leur notifia qu’en vertu d’ordres supérieurs, il ne pouvait plus permettre aucun acte de commerce qu’à ceux de leurs compatriotes qui justifieraient de la possession d’environ cinq cents dinars de capital, comme garantie de leurs opérations.

    1 commentaire
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    ROUDH EL-KARTAS

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB (ESPAGNE ET MAROC) ET ANNALES DE LA VILLE DE FEZ

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    TRADUIT DE L’ARABE

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    PAR A. BEAUMIER,

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    AGENT VICE-CONSUL DE FRANCE À RABAT ET SALÉ (MAROC) CHEVALIER DE LA LÉGION D’HONNEUR,, ETC. PUBLIÉ SOUS LES .AUSPICES DU MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

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    PARIS

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    IMPRIMÉ PAR AUTORISATION DU GARDE D ES SCEAUX

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    À L’IMPRIMERIE IMPÉRIALE.

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    MDCCCLX (1859)

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    AVERTISSEMENT

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    Roudh el-Kartas, le Jardin des feuillets, écrit à 1a cour de Fès, en 1326, sur les livres et les documents les plus authentiques de l’époque, par l’imam Abou Mohammed Salah ben Abd el-Halim, de Grenade, nous éclaire sur Cinq siècles et demi de l’histoire d’Occident, durant lesquels cinq dynasties et quarante-huit émirs se sont succédés sur le trône de Fès et de Maroc. Chacune de ces dynasties a eu sa capitale de prédilection et sa nécropole, où les tombeaux des anciens souverains sont aujourd’hui encore vénérés comme des lieux saints ; chacune a laissé des monuments que l’on peut dire impérissables. L’auteur commence son récit à la fuite d’Edriss, cinquième des­ cendant d’Ali, gendre du Prophète, qui, en l’an 788 de Jésus-Christ, chassé de l’Arabie, arrive dans le Maroc, y propage l’Islamisme, bâtit Fès et l’onde la dynastie des Edrissites, qui règnent pendant, deux cents ans. Les Zenèta enlèvent le pouvoir aux descendants d’Ali, se décla­ rent. Indépendants des Ommiades, maîtres de l’Espagne, et, ne pouvant asseoir leur gouvernement à Fès (la turbulente), fondent Oudjda, où ils maintiennent pendant quatre-vingts ans le siège de leur puissance. Les Almaoravides, s’élançant du Sahara occidental, parviennent à renverser les Zenètas fondent Maroc, leur capitale, et pénètrent en Espagne à la suite de :la sanglante bataille de Zalaca (1086 de J. -C.). Ils règnent simultanément à Maroc et à Cordoue pendant soixante et dix-huit ans, avec le titre de Princes des Croyants, que les sultans du Maroc ont conservé depuis lors. En l’an 1140 de Jésus-Christ, les Almohades, surgis de Tywmâl, ville de l’Atlas (Daren), arrachent aux Almoravides Maroc, Fès, tout le nord de l’Afrique jusqu’à Barka et la plus grande partie de l’Espagne ; ils élèvent à son apogée la puissance musulmane en Occident (bataille d’Al’arcos, 1196 (le J.-C.), et marquent, par leur désastre d’Hisn elOukab (Las Navas de Tolosa, 1212 de J. C.), la première heure de sa décadence. Pendant, un règne de cent trente ans, les Almohades édifient Gibraltar ; les quais, la kasbah, les fortifications, l’aqueduc, la kasbah et l’aqueduc de Fès; la kasbah, l’aqueduc et la grande tour de Maroc, la ville de Rabat et la tour de Hassan; Ies fortifications d’Oudjda, de Mezemma et de Badès dans le Rif. Enfin les Beny Meryn, anciens Arabes d’Orient, confondus avec les Berbères de la lisière du Sahara, arrivent pour saisir et perdre pair; à peu l’héritage en lambeaux des Almohadess, dont ils ne, conservent que la partie comprise entre la Moulouïa et l’Atlantique, la côte du Rif et le Désert, c’est-à-dire le Maroc tel qu’il est encore aujourd’hui. Les Beny Meryn édifient successivement les nouvelles villes d’Algéziras el-Djedid, Fès el-Djedid, Tlemcen el-Djedid et Oudjda, qu’ils avaient rasée au commencement de leur domination. C’est sous le règne du neuvième souverain de cette dynastie des Beny Meryn qu’a vécu l’imam Abd el-Halîm ; c’est à cette époque (1326 de J. C.) que s’arrête son histoire. Roudh el-Kartas contient, en outre, les dates et quelquefois les descriptions des phénomènes célestes et des fléaux qui ont épouvanté ou frappé l’humanité durant cette longue période de plus de cinq siè­ cles. Il donne les titres de certains ouvrages et les noms de divers personnagess de l’époque, auteurs, médecins, légistes et autres, et ces notes ne peuvent que faciliter les nouvelles recherches que l’on pour­ rait faire, dés à présent, dans les bibliothèques de Séville et de Cordoue, et qui se feront sans doute un jour dans celles, de Fès, où l’auteur du Kartas nous dit que treize charges de manuscrits ont été déposées, en 684 (1285 J. C.), par l’émir Youssef, qui les avait arrachés au roi de Séville, Sancho, fils d’Alphonse X. Roudh el-Kartas, en nous faisant suivre la marche des armées dans toutes les directions de l’empire maghrebin, nous donne encore de précieux renseignements sur la topographie du Maroc. Le Maroc ! étrange phénomène politique qui, en regard des côtes de l’Europe et limitrophe de l’Algérie, est resté Jusqu’à ce jour end dehors des inves­ tigations des savants, des voyageurs et du courant, de la civilisation ! Écrit par un Musulman et pour des Musulmans, ce livre dévoile, enfin, le caractère immuable de cette loi Intolérante qui peut toujours, d’un moment à l’autre, reproduire ces excès de fanatisme sanglant qui viennent, une fois encore, de faire frémir tout le monde chrétien ! de cette religion du fatalisme qui paralyse seule l’intelligence incontesta­ ble et la bonne nature de l’Arabe africain ! Aussi, au risque de sacri­ fier quelquefois l’élégance du style à l’exactitude de la traduction, nous sommes-nous appliqué à reproduire en français le texte arabe de l’imam Abd el-Halim dans toute son originalité, et mot à mot, pour ainsi dire. En lisant cet ouvrage, quiconque a des rapports avec, les Musulmans reconnaîtra que les Arabes de nos jours pensent, agissent et écrivent comme pensaient, agissaient et écrivaient les Arabes du Roudh el-Kar­ tas, il y a mille ans, et ce sera, entre autres enseignements, une obser­ vation pleine de conséquences. «J’ai pu,» écrivait dernièrement un juge très compétent, M. Léon Roches, dans un rapport, officiel sur la traduction de Roudh el-Kartas, «j’ai pu comparer la correspondance des émirs entre eux, il y a huit cents ans, et celle des émirs avec les princes chrétiens ; il me semblait lire les lettres que l’empereur du Maroc adressait, en 1844, à son fils et au maréchal Bugeaud, et qui ont été trouvées à la bataille d’Isly…» En publiant notre traduction de Roudh el-Kartas, nous n’avons pas la .prétention d’offrir une œuvre inconnue à la science ; les savants orientalistes ont pu, depuis longtemps, trouver dans les différentes bibliothèques de Paris, d’Upsal, de Wiborg, de Leyde et d’Oxford, des exemplaires arabes plus ou moins complets de cet intéressant ouvrage, sur lesquels M. C. J. de Tornberg a fait sa remarquable traduction latine publiée à Upsal, en 1846, aux frais du gouvernement suédois. M. de Tornberg a placé, au commencement de son volume, un savant examen critique de ces divers manuscrits arabes, dont pas un seul exemplaire ne possède, d’après lui, un texte correct, et dont plu­ sieurs seraient même singulièrement tronqués ou altérés. Notre traduction a été faite sur deux manuscrits arabes, les seuls que nous ayons pu nous procurer durant, quinze années de recherches en Afrique. Le premier est une copie textuelle d’un très-ancien manuscrit (l’original peut-être), déposé dans la grande mosquée de la ville de Maroc, faite par un thaleb que nous envoyâmes, à cet effet, pendant notre séjour à Mogador ; il porte la date de Maroc, an 1263 (1846 de J. C.). Le second a été trouvé par nous quelques années plus tard, à Tunis, et porte la date de Fès, an 1100 (1688 de J. C.). Les orientalistes pourront consulter ce dernier exemplaire, qui est très net et très complet, à la Bibliothèque impériale de Paris, à laquelle nous mous proposons d’en faire hommage aussitôt après la publication de notre traduction.(1)

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    Nous nous proposons également de l’offrir à la bibliothèque de Marseille

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    Dans son examen critique, M. de Tornberg discute également la valeur des différentes traductions du Kartas, qui ont été tentées à plu­ sieurs époques. La première, qui existe à la Bibliothèque impériale de Paris, est un manuscrit français, autographié de Pétis, de la Croix, «ter­ miné le 28 novembre 1693.» Une copie en a été donnée à la bibliothè­ que d’Upsal ; «il est, dit M. de Tornberg, comme l’ébauche d’un livre. C’est plutôt une espèce de paraphrase qu’une traduction fidèle, moins en rapport avec les termes qu’avec le, sens, du texte.» Vient ensuite une traduction en allemand (Agram, 1794) de F. Dombay : «Il s’en faut de beaucoup, dit le savant suédois, que le livre de Dombay soit la traduction fidèle de l’ouvrage de l’auteur ; on peut, à bon droit, ne la considérer que comme un abrégé.» En 1828, un père de la Merci, Antonio Moura, homme «d’un rare talent dans la littérature arabe,» fit paraître une traduction en portugais «plus conforme au texte, et destinée à mettre en lumière l’histoire du Portugal.» Enfin, «Conde,» dit toujours l’auteur de l’examen critique que nous citons, «a inséré dans son livre très-connu sur l’histoire d’Espagne, traduite en allemand par Rutsch­ mann, la presque totalité du Kartas, sans faire mention de l’auteur, sui­ vant son habitude… Le jugement sévère que Gayangos a naguère porté sur le livre de Conde me parait d’autant mieux fondé qu’en le lisant avec attention, j’y ai trouvé de grossières erreurs qui ne pourraient s’expliquer si on n’avait à constater que Conde était mort avant que, son travail fût terminé.» En ce qui nous, concerne, nous devons humblement confesser que, lorsque nous fîmes copier à grands frais notre premier manuscrit dans la bibliothèque de la mosquée de Maroc, nous ignorions complè­ tement l’existence des divers exemplaires répandus en Europe, ainsi que des traductions qui en avaient été faites; ce n’est qu’au moment de la publication de notre ouvrage que la connaissance du livre latin de M. de Tornberg nous a éclairé. Néanmoins, loin de rien regretter, nous trouvons, au contraire, dans le cas que nos maîtres paraissent avoir tou­ jours fait de cet important livre d’histoire, le meilleur témoignage de l’utilité de notre travail. Nous espérons, d’ailleurs, qu’il nous sera tenu compte d’avoir mené à fin un pareil ouvrage, en saisissant, pour ainsi dire, les rares loisirs que nous ont laissés des fonctions publiques, acti­ ves et incessantes, pendant un séjour de quinze années au Maroc et à Tunis, où, moins heureux que le savant professeur d’Upsal, nous n’avi­ ons, hélas ! aucune des ressources ni aucun des documents qui auraient pu faciliter ou abréger notre tâche. Un mot sur le nom de l’auteur et la signification du titre de Roudh el-Kartas. L’examen critique de M. de Tornberg nous apprend qu’il s’est élevé, à ce sujet, de nombreuses controverses. Sans avoir le droit de nous prononcer sur ces questions, nous nous bornerons à dire qu’en concédant à l’imam Abd-el-Halim l’honneur d’avoir écrit le Kartas, nous nous sommes conformé non-seulement aux textes de nos manuscrits arabes, mais encore à l’opinion unanime des foukhâa et des tholba ou savants marocains que nous avons consultés. Ces érudits nous ont tous également donné la même explication du titre, assez bizarre il est vrai, de cet ouvrage. Selon eux, il serait ainsi nommé Roudh el-Kartas, le Jardin des feuillets, parce que l’imam Abd el-Halîm a dû recueillir une foule de notes, de documents, de feuillets épars pour les rassembler dans son livre, comme on rassemble des fleurs dans un parterre. En résumé, nous n’avons d’autre but, en publiant notre traduc­ tion, que de vulgariser un des pares ouvrages d’histoire marocaine qui jouissent, à juste titre, de l’estime générale des savants européens et des lettrés arabes. C’est parce que la connaissance du Roudh el-Kar­ tas nous a rendu, à nous-même, les plus grands services dans nos rap­ ports avec les Musulmans, que nous espérons faire une œuvre utile en le livrant à l’étude pratique des hommes, nombreux aujourd’hui, que leurs fonctions mettent en contact avec les Arabes ou qui ont intérêt à les connaître, et aux méditations de tous ceux qui s’occupent de l’his­ toire et de l’avenir de notre belle colonie d’Afrique. Qu’il nous soit, permis, en terminant, d’adresser ici un témoi­ gnage public de notre profonde gratitude, A S. Exc. M. Thouvenel, ministre des affaires étrangères, dont la haute bienveillance nous a mis à même d’entreprendre la publication de notre ouvrage, et qui a daigné nous autoriser à le placer sous les auspices de son Département ; A chacun des ministères du gouvernement protecteur de Sa Majesté Impériale, qui ont honoré notre livre du généreux concours de leurs souscriptions ; A l’Imprimerie impériale de Paris ; A nos directeurs et sous-directeurs du ministère des affaires étrangères ; A tous nos chefs et à nos amis, qui nous ont assisté de leurs con­ seils et de leurs encouragements dans l’accomplissement de notre tra­ vail. Auguste BEAUMIER.

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    Paris le 15 octobre 1860.

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    Nota. Les ouvrages français qui traitent des Arabes ont adopté chacun une orthographe particulière pour les noms de lieux et de per­ sonnes. Cette diversité dans les modes de reproduction en français des lettres arabes est une cause permanente d’obscurité et de difficultés qu’il serait indispensable de faire disparaître. Nous croyons savoir que le ministère de l’Algérie, préoccupé à juste titre de ces inconvénients, songe à faire publier un dictionnaire officiel de tous les noms arabes transcrits en caractères français. En attendant cette utile publication, nous nous sommes conformés, autant que possible, en ce qui nous con­ cerne, à hiu l’orthographe adoptée par M. le baron de Slane dans son savant et bel ouvrage, l’Histoire des Berbères.

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    ROUDH EL-KARTAS

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    HISTOIRE

     DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

    Au nom de Dieu clément et miséricordieux! Que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed, sa famille et ses compagnons, et leur accorde le salut ! Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu très-haut, très-magnifi­ que ! Le cheïhh, l’imam distingué, savant et sage, versé dans le hadits, Abou Mohammed Salah ben Abd el-Halim, que le Très-haut lui fasse misé­ ricorde et l’agrée, amen ! a dit : Louanges à Dieu qui conduit toutes choses selon sa volonté et sa direction, qui aplanit les difficulté par son soutien et son concours, qui a créé toutes choses dans sa sagesse et leur a donné leurs formes, qui a donné la vie à ses créatures par son pouvoir et leur a dispensé les choses néces­ saires à leurs besoins ! Je lui adresse mes louanges, et mes louanges sont celles d’un homme qui connaît sa faiblesse et les bienfaits du Seigneur. «Il n’y a de Dieu que Dieu seul, il n’a pas d’associé ! Je le témoigne du fond de mon cœur et de ma pensée, Je témoigne aussi que notre seigneur Mohammed est le serviteur et l’envoyé de Dieu, qui l’a élu pour remplir sa mission, et dont il a mérité l’amitié, les bienfaits et la toute-bonté. Que le Très-haut répande ses bénédictions sur lui et sur sa famille juste et pure, sur ses femmes sans taches qu’il a exemptées de souillures ! Que Dieu soit propice à ses compagnons qui, les premiers, l’ont suivi dans la foi et la victoire, lui ont porté honneur et respect, et à ceux qui les ont suivis et qui les suivront jusqu’au jour de la résurrection dans la voie du bien ! Que cette prière sont faite aussi longtemps que la nuit aura ses ténèbres et le jour sa lumière !» Je prie aussi pour l’Heureux règne des Méryn, fils d’Othman. Que Dieu élève leurs- ordres et leur puissance ! Qu’il conserve leur gouverne­ ment aussi longtemps que les jours ! Qu’il les comble de grandeurs et de prospérités, leur donne la victoire et des conquêtes éclatantes ! Ensuite, que Dieu prolonge la vie de notre maître le khalife, l’imam qui chérit et élève l’islam, qui déteste et dompte l’infidèle, la couronne qui répand la justice, qui découvre et confond l’injustice, le prince du temps, l’ornement Élu siècle, le défenseur de la religion et de la foi, l’émir des musulmans, Abou Saïd Othman, fils de notre maître, le protégé, le victorieux, le roi, l’adora­ teur, l’austère, le juste qui excelle en toutes choses, le prêtre de, la justice, le soutien de la vérité, l’émir des musulmans, Abou Youssef Yacoub ben Abd el-Hakk ! Que Dieu rende notre maître victorieux ! Qu’il le protége, éternise son gouvernement et ses jours ! Qu’il comble de bonheur et de vic­ toires sa bannière et ses enseignes ! Qu’il lui ouvre les régions de l’Orient et de 1’Occident ! Qu’il fasse tomber les têtes de ses ennemis pour qu’il puisse monter sur leur s cols on temps de paix ou de guerre ! Qu’il lui donne des victoires éclatantes ! Qu’il laisse le khalifat à ses descendants jusqu’au jour de la résurrection, et que ses descendants le con­ servent et le fassent revivre sans cesse ! Qu’ils élèvent sa lumière ! Qu’ils le préservent du mal ! Puissent la prospérité. accompagner leurs affaires, la joie être toujours sur leur seuil, la victoire unie à leur bannière, et puissent tous les cœurs les aimer aussi longtemps que les teintes variées de l’aurore coloreront le vêtement de la nuit, et que les oiseaux chanteront et gazouille­ ront soir les arbres ! Je prie pour notre maître qui ne cesse de défendre l’is­ lam, qui combat dans la vérité pour cette vie et pour l’autre, qui donne sans ostentation, et chez qui l’on trouve ce que l’on désire. Et, lorsque j’ai vu la générosité de cet heureux gouvernement, que Dieu l’éternise ! ce règne semblable à un collier de perles précieuses, dont toutes les bouches chan­ tent les louanges et dont toutes les actions étincellent, jetant partout leur clarté, ce règne qu’une resplendissante lumière soutiendra à jamais ; ce prince qui suit l’exemple de ses ancêtres et ne peut pas périr : j’ai voulu aussi en tracer les beautés et chercher à les rendre accomplies. J’ai essayé d’écrire ses grandeurs dans cet ouvrage; mais elles sont telles que je n’ai pu les exprimer par des mots. Je me suis placé sous l’ombre de cette cour, et j’en ai bu l’eau douce ! Mon livre, d’une étendue moyenne, contient les beaux faits de l’histoire ; il réunit les principales époques, leurs merveilles et leurs prodiges. Il contient aussi l’histoire des rois et des hommes illustres de l’antiquité, et la durée des dynasties anciennes, leurs règnes, leurs ori­ gines, leurs âges, leurs gouvernements, leurs guerres, leur conduite envers leurs peuples, leurs constructions dans le Maghreb, leurs conquêtes dans les régions diverses, la description de leurs châteaux et de leurs forteresses, les impôts qu’ils ont perçus. J’énumère émir par émir, roi par roi, khalife par khalife, siècle par siècle, selon leur rang et leur mérite, depuis le com­ mencement du règne du chérif Edriss ; fils d’Abd Allah el-Hosseïn jusqu’à nos jours. J’y ai mis tous mes soins, j’y ai employé tous mes efforts, j’y ai consacré tout mon temps. J’ai demandé à Dieu si mon œuvre lui serait agréable. Je l’ai prié de me secourir. Dieu m’a entendu et je dois la Réussite à ses bienfaits et à la bénédiction de notre maître, l’émir des musulmans. J’ai rassemblé ce joli recueil en choisissant les perles des principaux livres d’histoire authentiques. Je n’ai décrit que les faits véritables et je me suis borné aux explications essentielles, en renvoyant pour plus de détails aux ouvrages dont je me suis servi. J’ai ajouté ce que j’ai appris moi-même des cheïkhs de l’histoire, de mes collègues, et des écrivains contemporains, tous gens honnêtes et dignes de foi, dont je connais la .vie et l’origine, que j’aurais rapportées si je n’avais craint de surcharger -et obscurcir mon livre de choses inutiles. J’ai cherché à dire le plus de choses possible en peu de mots, et j’ai ainsi fait un livre d’étendue moyenne, ce qui est préférable à tout, comme le savent les sectateurs du Prophète (que Dieu le comble de bénédictions !), au précepte duquel je me suis conformé.. Dans le hadits, il est dit qu’un jour Mohammed, conversant avec ses compagnons, leur apprit que, de toutes choses, la moyenne est la meilleure. J’ai intitulé mon livre Roudh el-Kartas (Jardin des feuillets), Histoire des souverains du Maghreb et annales de la ville de Fès. Que Dieu préserve mon ouvrage d’erreurs, il ne contient que ce que j’ai pensé. Puissé-je en être récompensé ! Que le Seigneur nous conserve notre maître, l’émir des musulmans, que son règne soit au-dessus de tous les règnes, et que ses ennemis lui soient soumis, que sa puissance soit victorieuse et ses jours chéris de tous ! Il n’y a de Dieu que Dieu, et de bien que son bien !

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    ANNALES DES SOUVERAINS DU MAGHREB, DEPUIS LES EDRISSITES HOSSEÏNIEINS  (que Dieu les agrée !),

     LEUR HISTOIRE  ET CELLE DE LA VILLE DE FÈS, BÂTIE PAR EUX,

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    DEMEURE DE LEURS PRINCES ET SIÈGE DE LEUR GOUVERNEMENT.

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    L’auteur de ce livre (que Dieu lui pardonne !) raconte ainsi les motifs de la venue et de l’établissement dans le Maghreb des Edrissites Hosseï­ niens. L’imam Mohammed, fils d’Abd Allah, fils d’Hosseïn, fils d’el-Hos­ seïn, fils d’Ali, fils d’Abou Thaleb (que Dieu les agrée !), s’était soulevé contre Abou Djafar el-Mansour, l’Abbassite, prince des musulmans dans l’Hedjaz, dont il blamait la tyrannie et les iniquités ; on était alors dans l’année 145 (762 J. C.) : El-Mansour envoya à Médine une grande armée qui chassa l’imam Mohammed et s’empara de sa famille et de ses amis. L’imam, s’étant échappé, se dirigea secrètement vers les pays de la Nubie, où il demeura Jusqu’à la mort d’el-Mansour (que Dieu lui fasse miséri­ corde !). El-Mehdi; fils d’el-Mansour, devint khalife à la place de son père ; Mohamnaed ben Abd Allah ben Hosseïn partit pour la Mecque à l’époque du Mousam, et, à son arrivée, il convoqua le peuple pour se faire proclamer souverain ; un nombreux parti l’accueillit, et les habitants de la Mecque et de Médine, ainsi qu’un grand nombre d’hommes de l’Hedjaz, se soumi­ rent à lui. Mohammed fut surnommé le Probe, à cause de sa dévotion et de son extrême probité, de ses aumônes, de son abstinence, de sa science et de ses bienfaits. Il avait six frères : Yahya, Soliman, Ibrahim, Aïssa; Ali et Edriss; il en dépêcha plusieurs dans les principaux pays, avec mis­ sion de faire reconnaître sa souveraineté. Ali, qu’il envoya en Ifrîkya, fait accueilli par un grand nombre de tribus berbères, mais il mourut avant d’avoir atteint son but. Yahya, qui fut envoyé au Khorassan, y demeura jus­ qu’à l’époque de la mort de son frère Mohammed, où il se réfugia dans le pays de Deïlem. Il y fut bien reçu, parvint à s’y faire reconnaître souverain, et devint très-puissant. Le khalife el-Rachid, après avoir vainement envoyé ses armées contre lui, fut obligé d’employer la ruse, et parvint à l’attirer à sa cour en lui donnant l’aman. Yahya resta quelque temps auprès du khalife et finit par y être empoisonné. Soliman alla en Égypte, et y demeura jusqu’à ce qu’il eût appris la mort de Mohammed son frère ; alors il passa successivement dans le Soudan, dans le Zâb africain(1), et arriva enfin à Tlemcen ; ville, du Maghreb, où il se fixa. Il eut un grand nombre d’enfants, qui, plus tard, à l’époque de son frère Edriss, prirent le nom d’Hosseïniens, à cause de leur descendance de Soliman, fils d’Abd Allah, fils d’Hosseïn. Ce fut aussi alors, dit-on, que ces Hosseiniens se répandirent dans le sud, et pénétrèrent jusque dans le Sous el-Aksa(2). Cependant l’imam Mohammed étant devenu fort et puissant à la Mecque, en sortit avec une nombreuse troupe de soldats de l’Hedjaz, de l’Yémen et d’autres lieux, pour attaquer l’armée d’el-Mehdi. La rencontre eut lieu à un endroit connu sous le nom de Fadj, situé à six milles de la Mecque (que Dieu l’ennoblisse !). Un grand combat fut livré, et le mas­ sacre fut sanglant. L’imam Mohammed fut tué (que Dieu lui fasse misé­ ricorde !), son armée mise en déroute, la majeure partie de ses soldats massacrés, et les autres dispersés et mis en fuite. Les cadavres furent aban­ donnés sur le champ de bataille, tant ils étaient nombreux, et devinrent la proie des oiseaux et des lions. Le combat eut lieu un samedi, jour de Trouyat(3), 8 du mois dou’l hidjâ de l’année 169 (786). Ibrahim, qui fut du nombre des fuyards, vint chercher asile à Bassora, où il se fixa. Il continua à faire la guerre à ses ennemis, jusqu’à ce qu’il eût trouvé la mort dans un combat (que Dieu lui pardonne !) Edriss, après la mort de son frère et des siens, prit 1a résolution de se réfugier dans le Maghreb. Il sortit, déguisé, de la Mecque, accompagné d’un ancien serviteur, nommé Rachid, passa en Égypte, et arriva dans la capitale, qui était gouvernée par un des lieutenants d’el-Mehdi, nommé Ali ben Soliman el-Hachemy. Edriss et son serviteur firent halte en cette ville, et, un jour; tandis qu’ils parcouraient les places et les rues, ils s’arrêtèrent devant une fort belle maison, dont ils se mirent à contempler l’architec­ ture et l’extérieur remarquable. En ce moment le maître du logis sortit, les salua, et, après qu’ils eurent rendu le salut, leur demanda pourquoi ils con­ sidéraient ainsi cet édifice. « Seigneur, répondit Rachid, nous admirons sa grandeur, son archi­ tecture et sa solidité. — Vous êtes étrangers, à ce que je vois ? dit cet homme. — Puisse notre venue vous être propice ! nous sommes étrangers. — Quel est votre pays ? — L’Hedjaz. — Et de quelle ville de l’Eldjaz ètes­ vous ? — Nous sommes de la Mecque. — Appartiendriez-vous aux descen­ dants d’Hosseïn, et seriez-vous du nombre de ceux qui ont pris la fuite après

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     1 Zâb, ancienne province d’Afrique, dont le chef-lieu était Biskera.

     2 Sous el-Aksa, province extrême de la Mauritanie, chef-lieu Tarudant. (Géographie

     d’Aboulféda et d’Idirisi.)

     3 jour de la boisson ; c’est le jour où les pélerins de la Mecque boivent l’eau du puits de

     Zemzem.

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    la défaite de Fadj ?» A, cette question, Edriss et Rachid furent sur le point de déguiser la vérité. pour cacher leurs affaires ; mais, leur interlocuteur leur ayant paru bon et bienfaisant, Rachid répondit ; «Seigneur, sur votre physionomie il nous a semblé que nous n’avions que le bien à attendre de vous ; car vos actions doivent-être comme la sérénité de votre front et la joue de votre visage. Cependant, si nous nous faisions connaître à vous, si nous vous disions nos affaires, garderiez vous le secret ? — Je vous le promets, au nom du Seigneur de la Kaaba ! Je cacherai vos affaires ; je garderai vos secrets, et je ferai tout ce qui me sera possible pour votre bien. - C’est ce que nous avions pensé de vous, et ce que nous attendions de votre bienfaisance, reprit Rachid. Eh bien, voici Edriss, descendant d’Hossein, fils d’Ali, fils d’Abou Thaleb (que Dieu les agrée tous !), et je suis son serviteur Rachid, et je l’ai accompagné dans la fuite, parce que je craignais qu’il ne perdît la vie avant qu’il eût atteint le Maghreb. — Rassurez-vous donc, et cessez de craindre. J’appartiens aussi au peuple de la Mecque, je suis un de ses serviteurs, et, comme tel, je dois être le premier à garder ses secrets et à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour son bien. Soyez donc sans peur, sans soupçons, car vous êtes mes hôtes.» Ils entrèrent alors dans la maison, et ils y demeurèrent quelque temps, comblés d’attentions et de générosités. Cependant le gouverneur Ali ben Soliman el-Hachemy, ayant été informé de la présence de ces étrangers, fit venir l’hôte qui les avait accueillis, et lui dit : «Je sais que tu donnes refuge chez toi à deux hommes, et le commandeur des croyants a ordonné de poursuivre les Hosseïniens, et de faire périr tous ceux que l’on découvrirait. Il a envoyé ses cavaliers sur les chemins pour les chercher, et il a placé des gardes :sur les routes de la ville, pour visiter les caravanes, afin que nul ne passe avant d’avoir fait reconnaître son identité, expliqué sers affaires, et déclaré d’où il vient et où, il va. Je ne veux point pourtant faire verser le sang du peuple de la Mecque, ni être cause qu’il lui arrive aucun mal. Je donne dont l’aman à toi et à tes hôtes ; va les trouver, et fais que dans trois jours ils ne punissent plus être en mon pouvoir !» L’Égyptien se rendit immédiatement auprès d’Edriss et de Rachid, leur fit connaître ce dont il s’agissait, et s’occupa aussitôt des préparatifs de leur départ pour le Maghreb. Il ,acheta trois bêtes de somme, dont une pour lui, fit d’abondantes provisions, et se . munit de tout ce qui était nécessaire pour aller en Ifrîkya. Il dit, ensuite à Rachid : «Sors avec la foule par la grande route, tandis qu’Edriss et moi nous prendrons un chemin détourné et solitaire. La ville de Barka sera le lieu de notre rendez-vous, et, nous t’y attendrons; car là nous serons à l’abri des poursuites. - Ton avis est le mien,» répondit Rachid ; et, s’étant déguisé en marchand, il sortit par, la grande

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    route avec la foule. Edriss et l’Égyptien partirent aussi, et, suivant toujours les lieux déserts, ils arrivèrent à la ville de Barka ; ils attendirent la venue de Rachid, et alors l’Égyptien, ayant renouvelé les provisions et tout ce qui était nécessaire pour la continuation du voyage de ses hôtes, leur dit adieu et retourna dans son pays. Edriss et: Rachid se mirent en route à travers l’Ifrîkya, et marchèrent à grandes journées jusqu’à ce qu’ils eussent atteint la ville de Kairouan, où ils se reposèrent quelque temps avant de reprendre leur voyage vers le Maghreb el-Aksa. Rachid était de ceux qui réunissent en eux le courage, la science, la prudence, la force, l’esprit, la religion et la pureté de la famille par excellence. En sortant de Kairouan, il revêtit par précaution Edriss d’une robe de laine ordinaire et d’un turban grossier, et, lui donnant des ordres, il affectait de le traiter comme un domestique. Ils allèrent ainsi jusqu’à Tlemcen, d’où, après s’être reposés quelques jours, ils se dirigèrent, vers les terres de Tanger, et ayant passé l’Oued Moulouïa, ils entrèrent dans le Sous el-Adna. Le Sous el-Adna est compris entre la Moui­ louïa et la rivière Oumm el-Rebya. C’est la terre productive du Maghreb ; elle est d’une merveilleuse abondance. Le Sous el-Aksa est compris entre Tedla et le Djebel Derèn. Edriss et son serviteur marchèrent jusqu’à ce qu’ils eussent atteint, la ville de Tanger. Tanger était alors la capitale du Maghreb, la mère de ses villes, la plus belle alors et la plus vieille. Mais j’ai déjà parlé de sa fonda­ tion et de ses annales dans mon grand ouvrage intitulé Zohrat el-Boustân fi Akhbâr el-Zeman. Edriss et Rachid. demeurèrent quelque temps à Tanger ; mais ils ne purent s’y plaire, et ils se remirent en route. Ils arrivèrent à Oualily(1), chef­ lieu des montagnes de Zraoun. Oualily était une ville entourée de superbes murs de construction antique, et située au milieu de belles tertres, abondam­ ment arrosées et couvertes d’oliviers et de plantations. Edriss descendit chez le chef d’Oualily, nommé Abd el-Medjid, qui le reçut généreusement, et qui, en lui entendant conter son histoire, donna les plus grandes marques de joie, l’accueillit dans sa propre maison et le servit en cherchant à prévenir tous ses désirs. Ce fut l’an 172 (788 J. C.) qu’Edrisss entra dans le Maghreb. Son arri­ vée chez Abd el-Medjid à Oualily eut lieu dans les premiers jours du mois béni raby el-aouel de la même année. Edriss demeurait depuis six mois à Oualily, lorsque dans le commen­ cement du ramadhan de ladite année, Abd el-Medjid, ayant rassemblé ses frères et les Kabyles d’Ouaraba, leur fit connaître l’histoire d’Edriss, ses vertus et sa parenté avec le prophète de Dieu (que le Seigneur le comble de

    ____________________ 1 Oualily, aujourd’hui Zaouïa Moulaï Edriss, située deux des montagnes de Zraoun, à vingt myriamètres environ de Fès et en vue de Mekenès. Lien saint inaccessi­ ble aux infidèles.

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    bénédictions et lui accorde le salut). Il leur parla de sa noblesse, de sa science, de sa religion et de toutes les autres bonnes qualités qui étaient réu­ nies en lui. «Loué soit Dieu qui nous l’à donné ! s’écrièrent les Kabyles. Sa présence au milieu de nous, nous ennoblit ; car il est notre maître et nous sommes ses esclaves, prêts à mourir, pour lui ! Mais dites : Que désirez­ vous de nous ? — Proclamez-le souverain, répondit Abd el-Medjid. — Nous avons entendu; qu’il soit notre souverain, qu’il reçoive ici le serment de notre Soumission et de notre fidélité !»

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’IMAM EDRISS L’HOSSEÏNIEN, PREMIER IMAM SOUVERAIN DU MAGHREB.

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    Edriss, fils d’Abd Allah, fils d’Hossein, fils d’el-Hosseïn, fils d’Ali, fils d’Abou Thaleb (que Dieu les agrée !), se montra en public dans la ville d’Oualily, le vendredi quatrième jour du mois de Dieu ramadhan de l’an­ née 172. La tribu des Ouaraba fut la première à le saluer souverain; elle lui donna le commandement et la direction du culte, de la guerre et des biens. Ouaraba était à cette époque la plus grande des tribus du Maghreb ; puis­ sante et nombreuse, elle était terrible dans les combats. Vinrent ensuite la tribu des Zenèta et des fragments des tribus berbères de Zouakhta, Zouagha, Lemmaya, Louata, Sedretta, Khyata, Nefrata, Mekenèsa et Ghoumâra, qui le proclamèrent et se soumirent, à lui. Edriss affermit son gouvernement et son pouvoir ; de toutes parts ou venait en foule lui rendre hommage. Bientôt devenu puissant, il se mit à la tête d’une immense armée, composée des principaux d’entre les Zenèta, Oua­ raba, Senhadja et Houarâ, et il sortit pour faire une razia clans le pays de Temsena. Il se porta d’abord sur la ville de Chella, qui était la plus proche, et s’en empara. Il soumit ensuite une, partie du pays de Temsena et se dirigea sur Tedla, dont, il enleva les forteresses et les retranchements. Il n’y avait dans ce pays que quelques musulmans ; les chrétiens et les juifs y étaient très-nombreux ; Edriss leur fit à tous embrasser la religion de Mohammed. L’imam Edriss revint à Oualily, où il fit son entrée à la fin du mois d’ou’l-hidjâ de ladite année 172. Il y passa le moharrem, premier mois de l’an 173 (789 J. C.), pour donner à ses gens le temps de se reposer, et il sortit de nouveau pour aller soumettre ce qui restait encore dans le Maghreb de Berbères, chrétiens, juifs ou idolâtres. Ceux-ci étaient retranchés et fortifiés sur des montagnes et dans des châteaux inaccessibles; néanmoins, l’imam ne cessa de les attaquer et de les combattre que lorsqu’ils eurent tous, de gré ou de force, embrassé l’islamisme. Il s’empara de leur terres et de leurs retranchements ; il fit périr la plus grande partie de ceux qui ne voulurent pas se soumettre à l’islam, et, dépouilla les autres de leurs familles et de leurs biens. Il ravagea le pays, détruisit les forteresses des Beni Louata, des

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    Mediouna, des Haloula et les citadelles .des Khyata et de Fès ; il revint alors à Oualily et y entra vers le milieu de djoumada el-alchira de la même année 173. Un mois après, vers le 15 de radjeb, son armée étant reposée, l’imam se remit en campagne et se porta sur Tlemcen, qui était occupée par lies tribus des Mahgraoua et des Beni Yfran. Étant arrivé dans les environs de cette ville, il campa, et aussitôt l’émir Mohammed ben Ghazen ben Soulat el-Maghraouy el-Ghazy, qui la commandait, vint vers lui pour demander l’aman. Edriss le lui accorda, et reçut sur le lieu même la soumission de Mohammed ben Ghazen et de tous ceux qui l’accompagnaient. L’imam entra sans coup férir à Tlemcen, donna l’aman au peuple et, édifia une belle mosquée, qu’il orna d’une chaire sur laquelle il fit graver ces mots : «Au nom de Dieu clément et miséricordieux. Ce temple a été élevé par les ordres de l’imam Edriss ben Abd Allah ben Hossein ben elHosseïn ben Ali ben Abou Thaleb, que Dieu les agrée !» On était alors au mois de safar de l’année 174 (180 J. C.). Sur ces entrefaites, on annonça au, khalife Rachid qu’Edriss avait conquis le Maghreb, que toutes les tribus l’avaient proclamé souverain, et qu’il s’était emparé de la ville de Tlemcen, où il avait fait élever une mos­ quée. On l’informa également du courage entreprenant de l’imam, de ses moyens, du grand nombre de ses sujets et de leur, puissance à la guerre, et on lui parla du dessein qu’il avait conçu de s’emparer de l’Ifrîkya. A ces nouvelles, le khalife craignit qu’Edriss, rendu puissant, ne vînt un jour l’at­ taquer, car il n’ignorait pas ses bonnes qualités et l’amour que les hommes portaient à ceux qui appartenaient à la famille du Prophète. (Que lieu le comble de bénédictions et lui accorde le salut !) Cette pensée l’épouvanta et l’inquiéta vivement ; il envoya chercher son premier ministre Yhya ben Khaled ben Bermak, homme puissant et entendu dans les affaires du gouvernement, pour lui raconter ce qu’il venait d’apprendre, et lui deman­ der conseil. Il lui dit qu’Edriss descendait d’Ali fils d’Abou Thaleb et de Fatime, fille du Prophète (que; Dieu le comble de bienfaits et lui accorde le salut !), qu’il avait affermi sa souveraineté qu’il commandait de nombreu­ ses troupes, et qu’il s’était emparé de la ville de Tlemcen. «Tu sais, ajouta le khalife que Tlemcen est la porte de l’Ifrîkya, et que celui qui se rend maître de la porte est bientôt maître de la maison entière. J’avais résolu d’envoyer une forte armée pour faire périr Edriss ; mais ayant ensuite réflé­ chi à l’éloignement du pays, à la longueur de la route qui sépare l’Orient de l’Occident, j’ai vu qu’il était impossible aux armées de l’Irak d’aller jusque redans le Sous, qui est situé à l’Occident, et j’ai changé d’avis ; je ne sais que faire, donne-moi donc tes conseils. — Mon opinion, répondit Yhya ben Khaled, est que vous envoyiez un homme résolu, rusé, éloquent et

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    audacieux, qui tuera votre ennemi et vous en débarrassera. — C’est bien, Yhya, ton opinion est bonne ; mais où trouver cet homme ? — Prince des croyants, reprit le ministre, je connais parmi les gens de votre suite un individu nommé Soliman ben Djérir, entreprenant, audacieux, fourbe et méchant, fort en discussion, éloquent et rusé : vous pourriez l’envoyer. — Qu’il parte à ]’instant, dit le khalife, Aussitôt le ministre se rendit chez Soliman ben Djérir, lui apprit ce dont il s’agissait et la mission dont le chargeait le prince des croyants, en lui promettant en récompense de l’éle­ ver aux premières dignités et de le combler de richesses et de biens ; il le munit de tout ce qui pouvait lui être nécessaire et le congédia. Soliman ben Djérir partit de Bagdad, et marcha avec diligence jusqu’à son arrivée dans le Maghreb. Il se heurta à Edriss dans la ville d’Oualily et le salua. L’imam lui ayant demandé son nom, son origine, sa résidence Habituelle et le motif de son voyage, il répondit qu’il était un des anciens serviteurs de son père, et qu’ayant eu de ses nouvelles, il était venu vers lui pour lui offrir ses ser­ vices, sa fidélité, et le dévouement qu’il professait pour ceux de :la famille par excellence, qui étaient supérieurs à tous et n’étaient comparables qu’à eux-mêmes. Edriss, tranquillisé par ces paroles, l’accueillit avec joie, lui accorda sa confiance et son estime, et bientôt il ne lui permit plus de le quit­ ter. Jusque-là l’imam ne s’était attaché particulièrement à personne, parce que, à cette époque, les habitants du Maghreb étaient grossiers et barbares; mais, reconnaissant la politesse, l’esprit, les talents et la science qu’il y avait chez Soliman ben Djérir, il lui accorda son affection entière. Dans les assemblées où Edriss siégeait au milieu des principaux Berbères et Kaby­ les, Soliman prenait la parole, parlait des vertus et de la sainteté de la famille, par excellence, et, faisant venir le discours sur l’imam Edriss, il disait que lui seul était imam, et qu’il n’y avait d’imam que lui. Il appuyait son raisonnement de démonstrations et de preuves évidentes, et gagnait ainsi le cœur d’Edriss. Mais tandis que celui-ci, frappé de tant d’esprit., de talent et de connaissances, l’admirait et l’aimait toujours plus, Soliman cherchait le moyen et le moment de tuer l’imam, chose jusque-là impossi­ ble, car Rachid le serviteur ne quittait jamais son maître. Enfin, il arriva un jour que Rachid dut sortir pour faire quelques visites. Ben Djérir vint chez l’imam selon sa coutume, s’assit auprès de lui et lui adressa quelques paroles. Bien certain de l’absence de Rachid, il crut avoir trouvé l’occasion favorable de mettre son projet à exécution, et il dit à Edriss : «Seigneur, puissé-je vous être propice ! J’ai apporté avec moi de l’Orient un flacon d’essence odoriférante, et, comme il n’y en a point dans ce pays, j’ai pensé que c’était à vous qu’il appartenait d’en faire usage plutôt qu’à moi, qui ne suis rien auprès de vous, et c’est là ce que j’ai à vous offrir.» En même

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    temps il sortit un flacon et le donna à Edriss, qui, après l’avoir remercié beaucoup de cette attention, l’ouvrit et se mit à en respirer le parfum. Ce qu’ayant vu, Soliman ben Djérir, qui savait avoir atteint son but, se leva et sortit tranquillement, feignant d’avoir un besoin à satisfaire.; il, se rendit chez lui, et aussitôt, sautant sur un superbe cheval, excellent coursier, qu’il tenait toujours prêt à l’événement, il sortit de la ville d’Oualily, pour se mettre en sûreté par la fuite. Le flacon était empoisonné. A peine Edriss eut-il respiré l’essence, que le poison, lui montant à la tête et se répandant bientôt dans le cerveau, l’étourdit, et il tomba sans connaissance la face contre terre, de sorte que personne ne put savoir ce qu’il avait, avant que Ben Djérir, auquel on ne pensait pas, se fût déjà fort éloigné. L’imam resta dans cet état jusqu’au soir et rendit l’âme (que Dieu lui fasse miséricorde !. Dès que le serviteur Rachid avait été informé de ce qui se passait, il était accouru en toute hâte et était arrivé auprès de son maître, qui respirait, encore, mais qui ne pouvait déjà plus proférer un seul mot, tant la mort était proche. Rachid, anéanti et ne sachant à quoi attribuer ce malheur, demeura au chevet d’Edriss jusqu’au dernier moment. L’imam Edriss mourut dans les derniers jours du. mois de raby el-aouel, an 177 (793 J. C.), après avoir gouverné le Maghreb pendant cinq ans et sept mois. On n’est pas d’ac­ cord sur le genre d’empoisonnement dont fut victime l’imam ; outre la version de l’essence que l’on vient de raconter, il en est d’autres qui rap­ portent qu’Edriss s’empoisonna en mangeant du chabel (alose), on bien des anguilles. Ceux-ci s’appuyent sur ce que l’imam fut pris durant son agonie d’un relâchement des parties génitales. Dieu connaît la vérité ! Cependant, après qu’on eut enseveli Edriss, Rachid demanda où était Soliman ben Djérir. On ne sut où le trouver, et bientôt des gens venus du dehors donnèrent la nouvelle qu’ils l’avaient rencontré à une distance de plusieurs milles de la ville. On comprit alors que c’était lui qui avait empoisonné l’imam, et aussitôt un grand nombre de Berbères et Rachid lui­ même, montant à cheval, partirent à sa poursuite : la nuit ne les arrêta point, et ils coururent tant que les chevaux eurent de forces ; ils succombèrent tous, excepté celui de Rachid, qui seul atteignit le fuyard au moment où il passait l’Oued Moulouïa. Rachid se précipita sur Soliman, lui coupa la main droite et lui porta trois coups de sabre sur la tête ; mais son cheval était à bout de forces, et il fut obligé de s’arrêter avant, d’avoir tué le traître qui, mutilé et couvent de sang, continua à fuir. Ben Djérir arriva dans l’Irak: des gens venus plus tard de Bagdad affirmèrent l’avoir vu manchot du bras droit, et marqué de plusieurs cicatrices à la tête. Rachid, abandonnant la poursuite, retourna à la ville pour tranquilliser

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    la population par sa présence et faire élever, un tombeau à l’imam. (Que

     Dieu très-haut lui fasse miséricorde et l’agrée !)

     Edriss mourut sans enfants, mais il laissa sa femme enceinte. Mohammed

     Abd el-Malek ben Mohammed el-Ourak dit avoir lu, dans l’ouvrage inti­

     tulé Ed-Mekabès, dans El-Bekry, El-Bernoussy et plusieurs autres auteurs,

     qui traitent de l’histoire des Edrissites, que l’imam Edriss, fils d’Abd Allah,

     qui n’avait point eu d’enfants durant sa vie, laissa, en mourant, sa femme,

     Berbère de naissance et nommée Khanza, enceinte de sept mois.

     Rachid, après avoir achevé de rendre les derniers devoirs à son maître, rassembla les chefs des tribus des principaux du peuple. «L’imam Edriss, leur dit-il, est mort sans enfants, mais Khanza, sa femme, est enceinte de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu’au jour de son accouchement pour prendre un parti. S’il naît un garçon, nous l’élèverons, et, quand il sera homme, nous le proclamerons souverain ; car, descendant du prophète de Dieu, il apportera avec lui la bénédiction de la famille sacrée. S’il naît une fille, vous verrez ce que vous aurez à faire pour choisir entre vous un homme de bien. - Ils répondirent, ô vieillard béni ! pouvons-nous avoir d’autre avis que le vôtre ? Ne tenez-vous pas auprès de nous la place d’Edriss ? Comme lui donc soyez notre chef, dirigez notre culte, gouvernez-nous selon le Livre et le Sonna jusqu’au jour de l’accou­ chement de Khanza ; si elle nous donne un garçon, nous l’élèverons et le proclamerons souverain. Dans le cas contraire, nous ne serons point embar­ rassés ; car nul ici ne vous surpasse en vertus, en religion et en science !» Rachid, les remercia, et, après avoir prié avec eux, il les congédia. Il se mit donc à la tête des affaires, et gouverna les Berbères jusqu’au jour de l’ac­ couchement de Khanza, qui mit au monde un garçon, d’une ressemblance frappante avec l’imam Edriss. Rachid présenta le nouveau-né aux princi­ paux d’entre les Berbères, qui s’écrièrent unanimement : «C’est Edriss lui­ même! Edriss n’a pas cessé de vivre,» et l’on donna à l’enfant le nom de son père. Rachid continua à gouverner les Berbères et, à veiller aux affaires. Dès que l’enfant eut cessé d’être allaité, il le prit auprès de lui, pour lui donner, une bonne éducation. Il commença par lui faire étudier le Koran (et à l’âge de huit ans, le jeune Edriss le savait entièrement par cœur). Il l’instruisit dans le Sonna, la doctrine, la grammaire, la poésie, les sentences et les pensées arabes, dans l’organisation et la direction des biens. Il le fit exercer à monter à cheval, à lancer le javelot et lui enseigna l’art et les ruses de la guerre. A dix ans, Edriss, fils d’Edriss, possédait toutes ces connais­ sances. Rachid le présenta au peuple, pour le faire reconnaître souverain du Maghreb ; sa proclamation eut lieu dans la mosquée de la ville d’Oualily.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’IMAM EDRISS,

     FILS D’EDRISS L’HOSSEÏNIEN. QUE DIEU L’AGRÉE !

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    L’imam Edriss, fils d’Edriss, fils d’Abd Allah, fils d’Hosseïn, fils d’El-Hosseïn, fils d’Ali, fils d’Abou Thaleb, que Dieu les agrée ! eut pour mère Khanza, femme qu’Edriss avait reçue en présent, et naquit le troi­ sième jour du mois de radjeb de l’année 177. Edriss ben Edriss, auquel on donna le prénom d’Abou, el-Kasem, était le portrait vivant de son père; teint rose, chevelure frisée, taille parfaite, yeux noirs et parole facile ; très-bien élevé, savant dans le Livre de Dieu, dont il suivait fidèlement les préceptes, observateur du Hadits du Prophète que le Seigneur lui accorde le salut et le comble de bénédictions !), fort versé dans la doctrine et le Sonna, distinguant sagement ce qui est permis de ce qui est défendu, jugeant sainement tous les différends, désintéressé, reli­ gieux, charitable, généreux, laborieux, courageux, bon soldat, très-intelli­ gent, profond dans les science, et versé dans les affaires. Voici ce que rapporte Daoued ben Abd Allah ben Djafar. «J’accompagnais Edriss, fils d’Edriss, dans une expédition contre les Berbères hérétiques de Seferia, qui se présentèrent à nous au nombre de trois mille. Au moment où les deux troupes se furent rapprochées, je vis Edriss descendre de cheval, se purifier, se prosterner et invoquer le Dieu très haut, puis remonter à cheval et .se précipiter au combat. Le massacre fut sanglant ; Edriss, courant d’un bout à l’autre de sa ligne, frappait partout et sans cesse. Vers le milieu du jour, il se retira dans son Camp et vint. se placier près de son drapeau, tandis que ses gens continuaient à combattre sous ses yeux ; je m’étais mis derrière lui, et je l’observais attentivement. Debout, à l’ombre des bannières, il excitait sa troupe au combat et diri­ geait ses mouvements. J’étais frappé d’étonnement, par tant de courage et de talent, lorsque, ayant tourné la tête, il m’aperçut et me dit : ô Daoued ! qu’as-tu donc à m’observer ainsi ? — Prince, lui répondis-je, j’admire en vous des choses que je n’ai vues chez nul autre. — Et quelles sont ces choses, Daoued ? — Ce sont, repris-je, votre beauté, votre élégance, la tranquillité de votre cœur, la sérénité de votre visage, et l’ardeur sans pareille avec laquelle vous fondez sur vos ennemis ! — Ces biens, ô Daoued, me viennent de la bénédiction de mon aïeul, le prophète de Dieu (que le Seigneur lui accorde le salut !) qui veille sur moi, et pour lequel je prie ; ils sont aussi l’héritage de notre père Ali, fils d’Abou Thaleb (que Dieu l’agrée !) — Comment se fait-il, prince, lui dis-je encore, que vous ayez la bouche si fraîche, tandis que la mienne est sèche et brûlante. - Ceci, Daoued, provient du sang-froid et du courage que j’apporte à la guerre,

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    tandis que chez toi ; esprit faible, la peur dessèche la bouche et trouble les sens. — Et pourquoi, seigneur, vous agitez-vous sur la selle ? Pourquoi, courant sans cesse, ne restez-vous pas a un moment au même endroit ? — L’activité et la résolution, ô Daoued, sont choses bien nécessaires à la guerre. Ne va pas penser, au moins, que ces courses et ces mouvements soient motivés par la crainte,» et il ajouta en vers : « Tu ne sais donc pas que notre père Hachim, ceignant ses vêtements, a transmis à ses fils l’art de frapper de la lance et du sabre ? Nous ne redou­ tons pas la guerre, et la guerre ne nous dédaigne pas. Si le malheur nous atteint, nous ne nous plaignons pas.» Edriss était bon poète. Voici ce qu’il écrivit à un certain Behloul ben Abd el-Ouahed, chef puissant et son allié, auquel Ben el-Khaleb, lieute­ nant du khalife El-Rachid, qui commandait dans l’Ifrîkya, avait conseillé de passer de son côté et de se soumettre au khalife, avec promesse de lui donner les plus grands biens : «O Behloul ! les grandeurs dont ton esprit se flatte auront bientôt changé leur éclat en tristesse. Ibrahim, quoique loin de toi, te trompe ; et demain tu te trouveras bridé sans t’en douter. Comment ne connais-tu point les ruses de Ben el-Khaleb ? Demande, et tous les `pays te les feront con­ naître. Tes plus belles espérances, Behloul ne sont que malheurs ! les pro­ messes d’Ibrahim sont des chimères !» Edriss eut pour ministre Ameïr ben Mosshab Elezdy ; pour kady, Amer ben Mohammed ben Saïd el-Kasby, et pour secrétaire Abou el-Has­ sen Abd Allah ben Malek el-Ensary. L’imam Edriss ayant accompli dix ans et cinq mois, Rachid le Ser­ viteur résolut de le mettre à la tête du gouvernement des tribus berbères et autres du Maghreb ; mais il m’en eut point le temps, car Ibrahim ben Khaleb, qui gouvernait dans l’Ifrîkya, ayant connu son projet, gagna, par de fortes sommes envoyées secrètement, les Berbères de sa suite, qui le mirent à mort en 188 (803 J. C.). Rachid fut remplacé dans les affaires par Abou Khaleb ben Yezid ben Elias el-Hamoudi, qui fit reconnaître, vingt jours après, la souveraineté d’Edriss par toutes les tribus berbères. Sa pro­ clamation eut lieu un vendredi, au commencement du mois de raby el­ aouel, an 188. Abd el-Malek et-Ourak, parlant dans son histoire de la mort de Rachid, rapporte ce qui suit : «Ibrahim ben Khaleb, dans une de ses lettres au khalife Rachid, écri­ vit en témoignage de soit dévouement et de sa. fidélité. Sachez que Rachid a succombé à mes ruses et n’existe plus, et que je tends pour Edriss de nouvelles embûches. J’ai su les atteindre dans leur demeure lointaine, et je leur ai fait justement ce qu’ils voulaient me faire. C’est le frère de Hakim

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    qui a tué Rachid, mais c’est moi qui l’ai poussé, car il dormait tandis que je veillais.» Celui que Ben Khaleb désigne par le frère de Hakim se nommait Mohammed ben el-Mekatel el-Haky, et avait aussi un commandement dans l’Ifrîkya que le khalife Rachid lui ôta à cette occasion pour le donner à Ibrahim ben el-Khaleb. Dans Bekry et Bernoussy on trouve que Rachid ne mourut qu’après la proclamation d’Edriss, et il est dit ce qui suit : «L’imam Edriss, ayant accompli sa onzième année, possédait un esprit, un talent, une raison et une éloquence qui surprenaient les sages et les savants ; Rachid le présenta aux Berbères pour le faire reconnaître comme souverain. C’était le vendredi de raby el-aouel, an 188. Edriss monta en chaire pour réciter au peuple les prières de ce jour, et dit : Louange à Dieu ! je le glorifie ! Qu’il me pardonne et me secoure ! Dieu unique, je vous ai imploré ; guidez mon âme dans le bien, préservez-moi du mal et préservez-en les autres. Ici, je le témoigne, il n’y a de Dieu que Dieu, et notre seigneur Mohamamed (que le Tout-puissant le bénisse !) est son serviteur et son prophète, envoyé auprès des hommes et des génies pour les avertir, les instruire et les rappeler dans la voie du ciel, au nom de leur Dieu et par des signes évidents. Répandez, ô mon Dieu, vos bénédictions sur lui et la famille sacrée, famille pure, préservée de tout mal et exempte de toute souillure ! Ô hommes ! je vais avoir désormais le commandement de ces affaires que Dieu récompense ou punit doublement, selon qu’elles sont bonnes ou mauvaises. N’allez donc pas chercher un autre chef que moi, et soyez certains que je comblerai vos désirs, tant qu’ils seront con­ formes à la justice. — Les assistants furent frappés de la clarté, de l’esprit, de l’énergie et du sang-froid qu’Edriss déployait, si jeune, et à peine fut-il descendu de chaire qu’ils se portèrent en foule vers lui pour lui baiser la main en signe de leur soumission. C’est ainsi qu’eut lieu la proclamation, d’Edriss dont la souveraineté fut reconnue par les tribus des Zenèta, Oua­ raba, Senhadja, Goumâra et tous les Berbères du Maghreb. Rachid mourut quelque temps après.». Dieu connaît la vérité ! Edriss ayant reçu la soumission de tous les habitants du Maghreb, régularisa et étendit sa domination, augmenta le nombre de ses officiers et agrandit ses armées. On accourait vers lui de tous pays et de tous côtés. Il employa le reste de l’année de sa proclamation, 188, à distribuer des biens, à faire des présents aux nouveaux venus et à s’attacher les grands et les cheïkhs. En 189 (804 àu J. C.), une foule d’Ara­ bes des pays d’Ifrîkya et d’Andalousie arrivèrent chez Edriss, ainsi que cinq cents cavaliers environ des tribus d’Akhysia, El-Houzd, Medehadj, Beni Yahthob, Seddafy et autres. L’imam les accueillit avec joie, les éleva aux honneurs et les initia aux affaires de son gouvernement, à l’exclusion des

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    Berbères, auxquels il les préférait à cause de l’idiome arabe que ces der­ niers ne savaient pas. Il choisit pour ministre Ameïr ben Mosshab ; c’était un des principaux chefs arabes dont le père, Mosshab, s’était maintes fois distingué en lfrîkya et en Andalousie, où il s’était valeureusement comporté dans les guerres contre les chrétiens. Il éleva également Amer ben Moham­ med ben Saïd el-Akhyssy de Khys Khillen à la dignité de kady. Amer était homme de bien, intègre, instruit, et versé dans les doctrines d’El-Malek et de Souffian el-Tourry, qu’il suivit exactement. Edriss se décida à aller faire la guerre sainte en Andalousie ; mais à peine fut-il descendu dans l’Adoua, qu’il fut rejoint par un grand nombre d’Arabes et autres qui venaient se rallier à lui de tous les points du Maghreb ; alors, considérant que sa domination s’était étendue, que son armée s’était augmentée à tel point que Oualily était désormais trop petite pour la con­ tenir, l’imam conçut l’idée de bâtir une nouvelle ville pour lui, sa famille, sa suite et les principaux de ses sujets. Revenant donc sur son premier des­ sein, il partit, avec quelques officiers et les chefs de sa suite, à la recherche d’un emplacement. On était alors en 190 (8o5 J. C.). Arrivé au Djebel Oua­ likh, Edriss, charmé de la position du terrain, de la douce température et de l’étendue des vallées qui entouraient cette montagne ; traça à sa base le circuit de la ville. On commença à bâtir ; mais déjà une partie des murs d’enceinte était élevée, lorsque un torrent, se précipitant une nuit du haut de la montagne, détruisit tout ce qui était construit, emporta les habitations des Arabes et dévasta les champs. Edriss cessa de bâtir et dit : «Ce lieu n’est point prospère à l’élévation d’une ville, car le torrent le domine.» C’est ainsi que Ben el-Ghâleb rapporte ce fait dans son histoire. On raconte aussi qu’Edriss, fils d’Edriss, ayant atteint le sommet du Djebel Oualikh, fut charmé de la belle vue que l’on avait de tous côtés; et ayant rassemblé les chefs et les principaux de leurs sujets, il leur ordonna de bâtir au pied de la montagne. Ceux-ci, se mettant à l’ouvrage, construisirent des maisons, percèrent des puits, plantèrent des oliviers, des vignes et autres arbustes. L’imam lui-même jeta les fondements d’une mosquée et des murs d’en­ ceinte, qui étaient déjà élevés au plus du tiers de leur hauteur, lorsqu’une nuit la tempête survint et plusieurs torrents réunis, descendant impétueuse­ ment de la montagne, détruisirent tout ce qui avait été construit, dévastè­ rent les plantations et emportèrent les débris jusqu’au fleuve Sebou où ils s’engloutirent. Un grand nombre d’hommes périrent cette nuit-là, et telles furent les causes qui firent abandonner les travaux en cet endroit. Au commencement de moharrem, an 191 (806 J. C.), l’imam Edriss se mit de nouveau en campagne pour aller chercher l’emplacement de la ville qu’il voulait construire. Arrivé à Khaoullen, près du fleuve Sebou, il fut séduit par le voisinage de l’eau et du bois, et résolut d’y bâtir sa ville.

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    Il commença à creuser les fondements, à préparer le mortier et à couper des pièces de bois ; mais au moment de construire, il lui vint à l’idée que les eaux bouillonnantes du Sebou, déjà si abondantes, pouvaient bien; eu temps de pluie, augmenter encore et causer par leur débordement. la perte de ses gens. Saisi de crainte, il renonça encore cette fois à sa ville et revint à Oualily. Cependant, il chargea son ministre Ameïr ben Mosshab el-Azdy le lui trouver un emplacement convenable pour mettre son projet à exécution. Ameïr partit, accompagné de quelques hommes, et parcourut le pays en tous sens ; arrivé à Fhahs Saïs, il fut satisfait des terres vastes, fertiles et bien arrosées qui se déroulèrent devant lui, et il mit pied à terre près d’une fontaine dont les eaux limpides et abondantes coulaient à travers de vertes prairies. S’étant purifié ainsi que ses gens à cette source, le ministre fit la prière du Douour et supplia. le Dieu très-haut de lui venir en aide et de lui désigner le lieu où il lui serait agréable que ses serviteurs demeurassent. Alors, remontant à cheval, il partit en ordonnant à ses gens d’attendre là son retour. Ce fut Ameïr ben Mosshab qui donna le nom à cette fontaine, que de nos jours encore on appelle Aïn Ameïr. C’est de lui que descendent également les Beni Meldjoum, qui sont les maçons de Fès. Ameïr parcourut Fhahs Saïs et s’arrêta aux sources de la rivière de Fès, qui jaillissent au nombre de soixante et plus, sur un beau terrain cou­ vert. de romarins, de cyprès, d’acacias et autres arbres. «Eau douce et légère ! dit Ameïr après avoir bu à ces sources, climat tempéré, immenses avantages !... Ce lieu est magnifique ! Ces pâturages sont encore plus vastes et plus beaux que ceux du fleuve Sebou !» Puis, suivant le cours de la rivière, il arriva à l’endroit où la ville de Fès fut bâtie ; c’était un vallon situé. entre deux hautes montagnes richement boisées, arrosé par de nom­ breux ruisseaux, et qui était alors occupé par les tentes des- tribus des Zènèta désignées sous les noms de Zouagha et Beni Yarghich. Retournant près d’Edriss, le ministre lui rendit compte de ce qu’il avait vu, et lui fit une longue description de ce pays si beau, si fertile, abon­ damment arrosé et placé sous un climat doux et sain. L’imam, émerveillé, lui demanda : «A qui donc appartient cette propriété ? — A la tribu des Zouagha, qu’on appelle aussi Beni el-Kheïr (Enfants du Bien), répondit Ameïr. — Ce nom est de bon augure, dit Edriss, et aussitôt il envoya chez les Enfants du Bien pour acheter l’emplacement, de la ville, qu’il leur paya 6,000 drahem, ce dont il fit dresser acte. On raconte aussi que l’endroit où Fès est située était habité par deux tribus zenèta, les Zouagha et, les Beni Yarghich, hommes libres, dont les uns professaient l’islamisme et les autres étaient chrétiens, juifs ou ido­ lâtres. Les Beni Yarghich étaient campés sur le lieu nommé aujourd’hui

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    Adoua el-Andalous ; mais leurs habitations et leurs familles étaient à Bel Chybouba. Les Zouagha occupaient l’emplacement actuel de l’Adoua elKairaouyn. Ces deux tribus étaient constamment en guerre, et elles se battaient pour une question de territoire, lorsque Edriss et son ministre Ameïr arrivè­ rent. L’imam, ayant appelé à lui les principaux des deux partis, leur fit faire la paix et leur acheta l’emplacement de Fès, qui étant alors couvert de bois et d’eau, et servait de repaire aux lions et aux sangliers. Suivant un autre récit, l’imam acheta des Beni Yarghich l’emplace­ ment de l’Adoua el-Andalous pour l,500 drahem qu’il leur paya, et fit dres­ ser l’acte de vente par son secrétaire le docte Abou el-Hassen Abd Allah ben Malek el-Ensary el-Regeragi. On était alors en 191. Edriss commença à bâtir et établit ses tentes à l’endroit nommé aujourd’hui encore el-Gedouara qu’il entoura de broussailles et de roseaux: Ce fut après cela qu’Edriss acheta pour 3,500 drahem l’emplacement de l’Adoua el-Kairaouyn, qui appartenait aux Beni el-Kheïr, fraction, des Zouagha

    HISTOIRE DES CONSTRUCTIONS FAITES PAR L’IMAM EDRISS DANS LA VILLE DE FÈS. DESCRIPTION DES BIENFAITS ET DES BEAUTÉS QUE DIEU A DISPENSÉS À FÈS, QUI EXCELLE SUR TOUTES LES AUTRES VILLES DU MAGHREB.

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    L’auteur du livre (que Dieu l’agrée !) continue : Depuis sa fondation, la ville de Fès a toujours été le siège de la sagesse, de la science, de la paix et de la religion ; pôle et centre du Maghreb, elle fut la capitale des Edrissites hosseïniens qui la fondèrent, et la métropole des Zenèta, des Beni Yfran, des Maghraoua et autres peuples mahométans du Maghreb. Les Lemtuna s’y fixèrent quelque temps, lors de leur domination; mais bientôt ils bâtirent la ville de Maroc, qu’ils préférèrent à cause de la proximité de leur pays, situé dans le sud. Les Mouâhédoun (Almohades), qui vinrent après eux, suivirent leur exemple par la même raison; mais Fès a toujours été la mère et la capi­ tale des villes du Maghreb, et aujourd’hui elle est le siége des Beni Meryn qui la chérissent et la vénèrent. (Que Dieu perpétue leurs jours !) Fès réunit en elle eau douce, air salutaire, moissons abondantes, excellents grains, beaux fruits, vastes labours, fertilité merveilleuse, bois épais et proches, parterres couverts de fleurs, immenses jardins potagers, marchés réguliers attenant les uns aux autres et traversés par des rues très­ droites ; fontaines pures, ruisseaux intarissables qui coulent à flots pressés sous des arbres touffus, aux branches entrelacées, et vont ensuite arroser les ,jardins dont la ville est entourée. Il faut cinq choses à une ville, ont dit les philosophes : eau courante, bon labour, bois à proximité, constructions solides, et un chef qui veille à sa prospérité, à la sûreté de ses routes et air respect dû à sa puissance. A ces

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    conditions, qui accomplissent et ennoblissent une ville, Fès joint encore de grands avantages, que je vais décrire, s’il plait à Dieu. Dans nulle partie du Maghreb on ne trouve de si vastes terres de labour et des pâturages si abondamment arrosés que ceux qui entourent Fès. Du côté du midi s’élève la montagne des Beni Behloul, dont les forêts superbes donnent cette quantité incalculable de bois de chêne et de charbon que l’on voit accumulée chaque matin aux portes de la ville. La rivière, qui partage la ville en deux parties, donne naissance, dans son intérieur, à mille ruisseaux qui portent leurs eaux dans les lavoirs, les maisons et les bains, et arrosent les rues, les places, les jardins, les parterres, font tourner les moulins et emportent avec eux toutes les immondices. Le docte et distingué Abou el-Fadhl ben el-Nahouy, qui a chanté les louanges et la description de Fès, s’est écrié : «O Fès, toutes les beautés de la terre sont réunies en toi ! De quelle bénédiction, de quels biens ne sont pas comblés ceux qui t’habitent ! Est-ce ta fraîcheur que je respire, ou est-ce la santé de mon âme ? Tes eaux sont­ elles du miel blanc ou de l’argent ? Oui peindra ces ruisseaux qui s’entre­ lacent sous terre et vont porter leurs eaux dans les lieux d’assemblées, sur les places et sur les chemins !» Le docte Abou el-Fadhl ben el-Nahouy était de ceux qui possèdent science, religion, intégrité et bienfaisance, ainsi qu’il est dit dans le Téchaouif qui traite de l’histoire des hommes savants du Maghreb. Un autre illustre. écrivain, le docte et très-savant Abou Abd Allah el-Maghyly, étant kady à Azimour, a dit ce qui suit dans une de ses odes à Fès : «O Fès ! que Dieu conserve ta terre et tes jardins, et, les abreuve de l’eau de ses nuages ! Paradis terrestre qui surpasse en beautés tout ce qu’il y a de plus beau et dont la vue seule charme et enchante ! Demeures sur demeures aux pieds desquelles coule une eau plus douce que la plus douce liqueur ! Parterres semblables au velours, que les allées, les plates-bandes et les ruisseaux bordent d’une broderie d’or ! Mosquée el-Kairaouyn, noble nom! dont la cour est si. fraîche par les plus grandes chaleurs !... Parler de toi me console, penser à toi fait mon bonheur ! Assis auprès de ton admira­ ble rejet d’eau, je sens la béatitude ! et avant de le laisser tarir, mes yeux se fondraient en pleurs pour le faire jaillir encore !» L’auteur du livre reprend : L’Oued Fès, dont. l’eau l’emporte par la douceur et la légèreté sur le meilleures eaux de la terre, sort de soixante sources qui dominent la ville. Cette rivière traverse d’abord une vaste pleine couverte de gossampins et de cyprès: puis, serpentant à travers les prairies toujours vertes qui avoisinent la ville, elle entre à Fès, où elle se divise, comme on l’a dit, en une infinité de petits ruisseaux. Enfin. Sortant de Fès,

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    elle arrose les campagnes et les jardins, et va se jeter dans le fleuve Sebou, à deux milles de la ville. Les propriétés de l’eau de l’Oued Fès sont nombreuses ; elle guérit de la maladie de la pierre et des mauvaises odeurs ; elle adoucit la peau et détruit les insectes ; on peut sans inconvénient eu boire en quantité à jeun, tant elle est douce et légère (qualités qu’elle acquiert en coulant à travers le gossampin et le cyprès). Le médecin Ben Djenoun rapporte que, bue à jeun, cette eau rend plus agréable le plaisir des sens. Elle blanchit le linge sans qu’il soit nécessaire d’employer du savon, et elle lui donne un éclat et un parfum surprenants. On tire de l’Oued Fès des pierres précieuses qui peu­ vent. remplacer les perles fines. Ces pierres valent un metkal d’or la pièce, ou plus ou moins, selon leur pureté, leur beauté et leur couleur. On trouve également dans cette rivière des cheratyns (écrevisses) qui sont très-rares dans les eaux de l’Andalousie, et on y pèche plusieurs espèces de poissons excellents et très-sains, tels que el-boury (le mulet), el-seniah, el-lhebyn (cyprinum), el-bouka (murex) et autres. Eu résumé, l’Oued Fès est supérieur aux autres rivières du Maghreb par ses bonne, et utiles qualités. Il n’existe nulle part des mines de sel aussi remarquables que celles de Fès ; situées à six milles de la ville, ces mines occupent un terrain de dix-huit milles, et sont comprises entre le hameau de Chabty et l’Oued Mesker, dans le Demnet el-Bakoul. Elles, donnent différentes espèces de sel variant entre elles de couleur et de pureté. Ce sel, rendu en ville, coûte un drahem les dix sâa, quelquefois plus, quelquefois moins, selon le nombre des ven­ deurs; autrefois avec un drahem on en avait une charge (de chameau), et sou­ vent même les marchands ne pouvaient s’en défaire, tant l’abondance était grande ; mais ce qui est vraiment merveilleux, c’est que l’espace occupé par ces mines est coupé en divers sens par des champs cultivés, et certes, quand au milieu du sel on voit s’élever de belles moissons dont les épis se balan­ cent sur de vertes tiges, on ne peut que dire : c’est là un bienfait de Dieu, un signe de sa bénédiction ! A un mille environ de Fès est situé le Djebel, Beni Bazgha, qui fournit ces quantités indicibles de bois de cèdre qui chaque jour arrivent en ville. Le fleuve Sebou, qui n’a qu’une seule source, sort d’une grotte de cette monta­ gne et suit son cours à l’est de Fès, à. une distance de deux milles. C’est dans ce fleuve que l’on pèche le chabel et le boury (l’alose et le mulet), qui arrivent si frais et en si grande quantité sur les Marchés de la ville. C’est aussi sur les bords du Sebou que les habitants de Fès viennent faire leurs parties de plaisir. À tous les avantages qui distinguent, Fès des autres villes, il faut ajou­ ter encore les beaux bains de Khaoulen, situés à quatre milles de ses portes, et dont les eaux sont d’une chaleur extraordinaire. Non loin de Khaoulen sont enfin les magnifiques thermes de Ouachnena et de Aby Yacoub, les

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    plus renommés du Maghreb. Les habitants de Fès ont l’esprit plus fin et plus pénétrant que les autres peuples du Maghreb ; fort intelligents, très-charitables, fiers et patients, ils sont soumis à leur chef et respectent leur souverain. En temps d’anarchie ils l’ont toujours emporté sur les autres par leur sagesse, leur science et leur religion. Depuis sa fondation, Fès a toujours été propice aux étrangers qui sont venus s’y établir. Grand centre, on se réunissent en nombre les sages, les docteurs, les légistes, les littérateurs, les poètes, les médecins et autres savants, elle fut de tout temps le siége de la sagesse, de la science, des études nouvelles et de la langue arabe, et elle contient à elle seule plus de connais­ sances que le Maghreb entier. Mais, s’il n’a jamais cessé d’en être ainsi, il faut l’attribuer aux bénédictions et aux prières de celui qui l’a fondée; l’imam Edriss, fils d’Edriss (que Dieu l’agrée !), au moment d’entreprendre les premiers travaux, leva les mains au ciel et dit : «O mon dieu ! faites que ce lieu soit la demeure de la science et de la sagesse ! que votre livre y soit honoré et que vos lois y Soient respectées ! Faites que ceux qui l’habiteront restent fidèles au Sonna et à la prière aussi longtemps que subsistera la ville que je vais bâtir !» Saisissant alors une pioche, Edriss commença les pre­ miers fondements. Depuis lors jusqu’à nos jours, an 726 (1325 J. C.), Fès a effectivement toujours été la demeure de la science, de la doctrine orthodoxe, du Sonna, et le lieu de réunion et de prières. D’ailleurs, pour expliquer tant de bienfaits et de grandeurs, ne suffit-il pas de connaître la prédiction du prophète (que Dieu le bénisse et le sauve !), dont les propres paroles sont rapportées dans le livre d’Edriss ben Ismaël Abou Mimouna, qui a écrit de sa propre main ce qui suit : « Abou Medhraf d’Alexandrie m’a dit qu’il tenait de Mohammed ben Ibrahim el-Mouaz; lequel le tenait de Abd er-Rahmann ben el-Kassem, qui le tenait de Malek ben Ans, qui le tenait de Mohammed ben Chahab elZahery, qui le tenait de Saïd _ ben el-Messyb, qui le tenait d’Abou Hérida, lequel avait entendu de Sidi Mohammed lui-même (que Dieu le sauve et le bénisse !) la prophétie suivante : Il s’élèvera dans l’Occident une ville nommée Fès qui sera la plus distinguée des villes du Maghreb ; son peuple sera souvent tourné vers l’Orient; fidèle au Sonna et à la prière, il ne s’écar­ tera jamais du chemin de la vérité ; et Dieu gardera ce peuple de tous les maux jusqu’au jour de la résurrection !» Abou Ghâleb raconte dans son histoire qu’un jour l’imam Edriss, se trouvant sur l’emplacement de la ville qu’il voulait bâtir, était occupé à en tracer les, contours, lorsque arriva vers lui un vieux solitaire chrétien, qui paraissait bien avoir cent cinquante ans, et qui passait sa vie en prières dans

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    un ermitage situé mon loin de cet endroit. «Que le salut soit sur toi ! dit le solitaire en s’arrêtant; réponds, émir, que viens-tu faire entre ces deux montagnes ? — Je viens, répondit Edriss, élever une ville où je demeurerai et où demeureront mes enfants après moi, une ville où le Dieu très-haut sera adoré, où son Livre sera lu et où l’on suivra ses lois et sa religion ! — Si cela est, émir, j’ai une bonne nouvelle à te donner. — Qu’est-ce donc, ermite ? — Écoute. Le vieux solitaire chrétien, qui priait avant moi dans ces lieux et qui est mort depuis cent ans, m’a dit avoir trouvé dans le livre de la science qu’il exista ici une ville nommée Sèf qui fut détruite il y a dix-sept cents ans, mais qu’un jour il viendrait un homme appartenant à la famille des prophètes, qui rebâtirait cette ville, relèverait ses établissements et y ferait revivre une population nombreuse ; que cet homme se nomme­ rait Edriss; que ses actions seraient grandes et son pouvoir célèbre, et qu’il apporterait en ce lieu l’islam qui v demeurerait jusqu’au dernier jour. — Loué soit Dieu ! Je suis cet Edriss,» s’écria l’imam, et il commença à creu­ ser les fondations. A l’appui de cette version l’auteur cite le passage d’El-Bernoussy où il est dit qu’un juif, creusant les fondements d’une maison près du pont de Ghzila, sur un lieu qui était encore, comme la plus grande partie de la ville, couvert de buissons, de chênes, de tamarins et autres arbres, trouva une idole en marbre, représentant une jeune fille, sur là poitrine de laquelle étaient gravés ces mots en caractères antiques : «En ce lieu, consa­ cré aujourd’hui à la prière, étaient jadis des thermes florissants, qui furent détruits après mille ans d’existence.» D’après les recherches des savants qui se sont particulièrement occupés des dates et de la fondation de la ville de Fès, Edriss jeta les premiers fondements le premier jeudi du mois béni de raby el-aoued, an 192 de l’hégyre (3 février 808 J. C.). Il commença par les murs d’enceinte de l’Adoua(1) el-Andalous, et, un an après, dans les premiers jours de raby el-tâni, an 193, il entreprit ceux de l’Adoua el-Kai­ raouyn. Les murs de l’Adoua el-Andalous étant achevés, l’imam fit élever une mosquée auprès du puits nommé Gemda el-Chiak (lieu de réunion des cheïkhs) et y plaça des lecteurs. Ensuite il fit abattre les arbres et les brous­ sailles qui couvraient de leurs bois épais l’Adoua el-Kairaouyn, et il décou­ vrit ainsi une infinité de sources et de cours d’eau. Ayant mis les travaux en train sur cet emplacement, il repassa dans l’Adoua el-Andalous et s’éta­ blit, sur le lieu appelé el-Kermouda ; il construisit la mosquée El-Cheyâa (que Dieu l’ennoblisse !) et y plaça des lecteurs. Ensuite il bâtit sa propre maison, connue jusqu’à ce jour sous le nom de Dar el-Kytoun et habitée par les chérifs Djoutioun, ses descendants; puis il édifia l’Al-Kaysserïa (les bazars) à côté de la mosquée, et établit tout autour des boutiques et des

    ____________________ 1 Adoua, rive ; les rives d’un fleuve, d’un ruisseau, les deux côtés d’un détroit.

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    places. Cela fait, Edriss ordonna à ses gens de construire leurs demeures. «Ceux d’entre vous, dit-il, qui auront choisi un terrain et qui auront sur ce terrain établi des maisons ou des jardins avant que les murs d’enceinte soient entièrement achevés, en resteront propriétaires. Je le leur donne, dès à présent, pour l’amour du Dieu très-haut.» Aussitôt le peuple se mit à bâtir et à planter des arbres fruitiers ; chacun, choisissant un emplacement assez vaste pour construire sa demeure et son jardin, le défrichait et employait à la construction de sa maison le bois des arbres qu’il abattait. Sur ces entrefaites, une troupe de cavaliers persans de l’Irak, appar­ tenant en partie aux Beni Mélouana, arrivèrent auprès d’Edriss et campè­ rent dans le voisinage de l’ l’Aïn-Ghalou ; cette fontaine, située au milieu d’une épaisse forêt de dhehach, de ghyloun, de kelkh, de besbâs et autres arbres sauvages, était la demeure d’un nègre nommé Ghalou, qui arrêtait les passants. Avant la fondation de Fès, personne n’osait s’approcher de cet endroit, ni même se mettre en chemin, de peur de rencontrer Ghalou. A cette peur se joignait l’épouvante qu’occasionnaient le bruissement des bois épais, le grondement de la rivière et des eaux, et des cris des bêtes féroces qui avaient là leurs repaires. Les bergers fuyaient ces parages avec leurs troupeaux, et si quelquefois il leur arrivait de se hasarder de ces côtés, ce n’était, jamais que sous une nombreuse escorte. Edriss commençait à bâtir sur l’Adoua el-Andalous lorsqu’il apprit ces détails; immédiatement il donna l’ordre de s’emparer du nègre, et, dès qu’on le lui eut amené, il le tua et fit clouer le cadavre à un arbre situé au-dessus de ladite fontaine, où il le laissa jusqu’à ce qu’il eût entièrement disparu en lambeaux de chair décomposée. C’est de là que vient le nom de Ghalou que cette fontaine porte encore aujourd’hui. Dans la construction des murs de l’Adoua el-Kairaouyn, l’imam prit pour point de départ le sommet de la colline d’Aïn Ghalou, où il fit la pre­ mière porte de la ville qu’il nomma Bab Ifrîkya (porte d’Afrique) ; de là, portant les murs vers Aïn Derdoun et jusqu’à Sabter, il éleva la deuxième porte Bab Sadaun ; de Bab Sadaun, il se dirigea vers Ghallem, où il établit la porte appelée Bab el-Fars (porte de Perse) ; de Ghallem, il descendit sur les bords de la rivière (Oued Kebir) qui sépare les deux Adoua, et il fit le Bab el-Facil (porte de la séparation), qui conduit d’une Adoua à l’autre. Passant sur l’autre rive, il construisit, en remontant le cours de l’eau, cinq mesafat de murs, au bout desquels il établit le Bab el-Ferdj (porte du soula­ gement), que l’on nomme aujourd’hui Bab-el-Selsela (porte de la chaîne); repassant la rivière et rentrant sur l’Adoua el-Kairaouyn, il remonta de nouveau le courant jusqu’aux fontaines situées entre El-Sad et El-Gerf, et construisit là le Bab el-Hadid (porte de fer) ; rejoignant enfin cette dernière porte au Bab Ifrîkya, il acheva l’enceinte de l’Adoua el-Kairaouyn, ville

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    de grandeur moyenne, ayant six portes, abondamment arrosée et contenant grand nombre de Jardins et de moulins à eau. Passant à l’Adoua el-Anda­ lous, il construisit au midi la porte par laquelle on prend le chemin de Sid­ jilmeça, que l’on nomme aujourd’hui Bab el-Zeïtoun (porte des oliviers) ; de là il dirigea les murs le long de la rivière, en remontant vers Bersakh, et, arrivé vis-à-vis le Bab el-Ferdj de l’Adoua el-Kairaouyn, il fit une porte; puis continuant les murs jusqu’à Chybouba, il construisit la porte de ce nom qui fait face au Bab el-Facil de l’autre Adoua ; de Bab el-Chybouba il arriva à la pointe de Hadjer el-Feradj, et y plaça la porte de l’orient nommée Bab el-Kenesya (porte de l’église), qui conduit an bourg des malades et par laquelle on prend le chemin de Tlemcen. Cette dernière porte fut conservée telle qu’Edriss l’avait faite jusqu’en 540 (1145 J. C.). A cette époque, elle fut détruite par Abd el-Moumen ben Ali, qui, devenu maître du Maghreb, s’était emparé de la ville de Fès. Elle lut rebâtie en 601 (1204 J. C.) par El-Nasser ben el-Mansour l’almohade, qui refit à neuf les murs d’enceinte, et elle prit alors le nom de Bab el-Khoukha (porte de la lucarne). Le bourg des malades était situé au dehors de Bab el-Khoukha de façon à ce que le vent du sud pût emporter loin de la ville les exhalaisons qui auraient été nuisibles au peuple. De même la rivière ne passait dans ce bourg qu’au sortir de Fès, et on n’avait point à craindre ainsi que les eaux se corrompissent par le contact des mala­ des qui s’y baignaient et y jetaient leurs ordures. Mais, en 619 (1222 J. C.), lors de la désastreuse famine qui, jusqu’en 637 (1239 J. C.), bouleversa le Maghreb et le plongea clans les troubles et la misère (malheurs dont Dieu se servit pour mettre fin au gouvernement des Almohades et faire briller celui des Meryn), les lépreux passèrent le Bab el-Khoukha, et vinrent s’établir en dehors de Bab el-Cheryah. (une des portes de l’Adoua el-Kairaouyn), dans les grottes situées auprès du fleuve, entres les silhos aux grains et le Jardin Meserlat. Ils demeurèrent là jusqu’à ce que les Meryn, devenus souverains du Maghreb, eurent affermi leur pouvoir, fait briller la lumière de leur jus­ tice, répandu leur bénédiction sur le peuple, rétabli la sûreté, des routes et accru par leurs bienfaits la population de la ville. Alors seulement, en 658, on se plaignit à l’émir des musulmans, Abou Youssef Yacoub ben Abd elHakk, de ce que les malades se baignaient et lavaient leurs vêtements, leur vaisselle et autres objets dans la rivière, et corrompaient ainsi les eaux dont l’usage compromettait la santé des musulmans de la ville. Aussitôt Abou Youssef (que Dieu lui fasse miséricorde !) ordonna au gouverneur de Fès, Abou el-Ghala Idriss ben Aby Koreïch, de faire sortir les malades de cet endroit et de les chasser loin de la rivière. Cet ordre fût exécuté, et les lépreux furent relégués dans les cavernes de Borj el-Koukab, au dehors de Bab el-Dysa, une des portes de l’Adoua el-Kairaouyn.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    Edriss construisit une porte dans le sud de l’Adoua el-Andalous et la nomma Babel-Kabla (porte du Sud); cette porte resta intacte jusqu’à l’épo­ que on elle fut détruite par Dounas el-Azdy, qui s’empara, les armes à la main, de l’Adoua el-Andalous ; elle fut ensuite reconstruite par El-Fetouh ben el-Mouaz ben Zyry ben Athia el-Zenety el-Maghraouy, lors de son gou­ vernement à Fès, où, suivant l’histoire de Ben Ghâleb, par El-Fetouh ben Manser el-Yfrany, qui lui aurait donné son nom. Fès, dit Abd el-Malek el-Ourak, était anciennement composée de deux villes ayant chacune ses murs d’enceinte et ses portes ; la rivière qui les sépa­ rait rentrait du côté de Bab el-Hadid par une ouverture pratiquée dans le mur, à laquelle on avait, adapté une porte à bon et beau grillage de bois de cèdre, et sortait par deux portes semblables à l’endroit nommé El-Roumelia; les murs et les portes des deux villes étaient hauts et forts ; par le Bab el-Hadid on prenait le chemin du mont Fezez et des mines de Ghouam ; par la grande porte (Bab-Soliman), on prenant celui de la ville de Maroc, du. Messamid et autres pays ; par le Bab el-Mkobera (porte du Cimetière), on allait vers l’ancienne chapelle située au sommet du mont Meghaya. Cette dernière porte fut fermée à l’époque de la famine, en 627, et n’a plus été ouverte depuis. Enfin la dernière porte construite par Edriss dans l’Adoua el-Andalous fut le Bab Hisn Sadouu, située au nord des murs, sur le mont Sather. Plus tard, à l’époque des Zenèta, la population s’étant accrue, une partie des habitants dut aller se loger dans les jardins situés au dehors de la ville, et ce fut alors que l’émir Adjycha ben el-Muaz et son frère ElFetouh, qui gouvernait l’Adoua el-Andalous, renfermèrent dans une même enceinte les deux Adoua et leurs murs ; ils firent construire chacun une porte à laquelle ils donnèrent leur nom. Le Bab Adjycha, situé vis-à-vis le Bab Hisn Sadoun susmentionné, fut conservé tout le temps des Zenèta et. des Lemtouna jusqu’à l’époque du gouvernement de l’émir des croyants Aby Abd Allah el-Nasser l’Almohade, qui fit reconstruire les murs détruits en 540 par son grand-père Abd el-Moumen. Aby Abd Allah fit bâtir par delà le Bab Adjycha une grande porte qu’il appela également Adjycha, dont on fit El-Djycha, en substituant l’article el au aïn, nom qu’elle garda jusqu’à sa fin. Détruite par le temps, en 684 (1285 J. C.), elle fut relevée par ordre de l’émir des musulmans Abou Youssef Yacoub ben Abd el-Hakk (que Dieu lui fasse miséricorde !), lequel était alors à Djezyra el-Hadra (île verte, Algési­ ras) dans l’Andalousie. En même temps on refila à neuf toute la partie des murs attenants à cette porte, excepté le Kous el-Barâni (arc des étrangers), que l’on trouva en bon état et auquel on ne toucha pas. En 681 (1282 J. C.), Abou Youssef (que Dieu lui fasse miséricorde !), après avoir fait réparer et reconstruire les murs du sud de l’Adoua el-Anda­ lous, fit abattre toute la partie comprise depuis le Bab el-Zeytoun jusqu’au

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    Bab el-Fetouh. Ces travaux furent exécutés sous la direction du docte kady Abou Oumya el-Dylley. Les maisons de Fès ont deux, trois, et jusqu’à quatre étages, tous éga­ lement bâtis en pierres dures et en bon mortier; les charpentes sont en cèdre, le meilleur bois de la terre; le cèdre ne se corrompt point, les vers ne l’atta­ quent pas, et il se conserve mille, ans, à moins que, l’eau ne l’atteigne, Chaque Adoua a toujours eu sa mosquée principale, ses bazars et son Dar Sekâ (établissement de la monnaie) particuliers ; à l’époque des Zenèta ces deux parties eurent même un sultan chacune, El-Fetouh et, Adjycha, fils tous deux de notre père l’émir El-Mouaz ben Zyry ben Athia; El-Fetouh commandait l’Adoua el-Andalous et Adjycha l’Adoua el-Kairaouyn ; l’un et l’autre avaient une armée, une cour, et adressaient leurs prières au Dieu très­ haut; mais l’un et l’autre aussi voulaient le pouvoir suprême et gouverner le pays entier. De là, haine mortelle entre eux et une longue suite de combats sanglants qui furent livrés sur les bords de la grande rivière, entre les deux villes, à l’endroit connu sous le nom de Kahf el-Rekad. Les habitants de l’Adoua el-Andalous étaient forts, valeureux et la plupart adonnés aux travaux de la terre et des champs ; ceux de l’Adoua el-Kairaouyn, au contraire, généralement haut placés et instruits, aimaient le luxe et le faste chez eux, dans leurs vêtements, à leur table, et ils ne se livraient guère qu’au négoce et aux arts. Les hommes de l’Adoua elKairaouyn étaient plus beaux que ceux de l’Adoua el-Andalous ; mais, en revanche, les femmes de l’Adoua el-Andalous étaient les plus jolies. On trouve à Fès les plus belles fleurs et les meilleurs fruits de tous les climats. L’Adoua el-Kairaouyn surpasse cependant l’autre Adoua par l’eau délicieuse de ses nombreux ruisseaux, de ses fontaines intarissables et de ses puits profonds ; elle produit les plus délicieuses grenades aux grains jaunes du Maghreb, et les meilleures qualités de figues, de raisins, de pèches, de coings, de citrons et de tous les autres fruits d’automne. L’Adoua el-Anda­ lous, de son côté, donne les plus beaux fruits d’été, abricots, pêches, mûres, diverses qualités de pommes, abourny, thelkhy, khelkhy, et celles dites de Tripoli, à peau fine et dorée, qui sont douces, saines, parfumées, ni grosses ni petites, et les meilleures du Maghreb. Les arbres plantés à Merdj Kertha, situé au dehors de la porte Beni Messafar, produisent deux fois par an, et fournissent en toute saison à la ville une grande quantité de fruits. Du côté de Bab el-Cherky, de l’Adoua elKairaouyn, on moissonne quarante jours après les semailles ; l’auteur de ce livre atteste avoir vas semer en cet endroit le 15 avril et récolter à la fin du mois de mai, c’est-à-dire quarante cinq jours après, d’excellentes moissons, et cela en 690 (1291 J. C.), année de vent d’est continuel, et durant laquelle il ne tomba pas une goutte de pluie, si ce n’est le 12 avril.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    Ce qui distingue encore Fès des autres villes du Maghreb, c’est que les eaux de ses fontaines sont fraîches en été et chaudes en hiver, tandis que celles de la rivière et des ruisseaux, qui sont froides en hiver, sont chaudes en été, de sorte qu’en toutes saisons on a de l’eau froide et de l’eau chaude à volonté, pour boire, faire les ablutions et prendre des bains. On n’est pas d’accord sur l’étymologie du mot Fès. On raconte que, lors dès premiers travaux, l’imam, par humilité et pour mériter les récom­ penses de Dieu, se mit lui-même à l’ouvrage avec les maçons et les artisans, et que ceux-ci, voyant cela, lui offrirent un fès(1) (pioche) d’or et d’argent. Edriss l’accepta, et s’en servit pour creuser les fondements ; de là le mot fès fut souvent prononcé ; les travailleurs disaient à tout instant, donne le fès, creuse avec le fès, et c’est ainsi que le nom de Fès est resté à la ville. L’auteur du livre intitulé El-Istibsâr fi Adjeïb el-Amçar(2) rapporte qu’en creusant les premiers fondements du côté du midi, on trouva un grand fès pesant soixante livres et ayant quatre palmes de long sur une palme de large, et que c’est là ce qui fit donner à la ville le, nom de Fès. Selon un autre récit, on commençait, déjà à construire, lorsque le secrétaire d’Edriss demanda quel serait le nom de la nouvelle ville. «Celui du premier homme qui se présentera à nous,» lui répondit l’imam. Un individu passa et répondit à la question qui lui en fut faite. «Je me nomme Farès;» mais, comme il blésait, il prononça Fès pour Farès, et Edriss dit : «Que la ville soit appelée Fès.» On raconte encore qu’une troupe de gens du Fers (Persans) qui accompagnaient Edriss tandis qu’il traçait les murs d’enceinte furent presque tous ensevelis par un éboulement, et qu’en leur mémoire on donna au lieu de l’accident le nom de Fers, dont plus tard on fit Fès. Enfin on rapporte que lorsque les constructions furent achevées, l’imam Edriss dit : «Il faut donner à cette ville le nom de l’ancienne cité qui exista ici pendant dix­ huit cents ans et qui fuit détruite avant que l’Islam ne resplendît sur la terre. Cette ville se nommait Sèf et en renversant le mot on en lit Fès. Cette version dernière est la plus probable de toutes ; mais Dieu seul connaît la vérité. Lorsque la ville et les murs d’enceinte furent achevés et que les portes furent mises en place, les tribus s’y rendirent et s’établirent chacune séparé­ ment dans un quartier ; les Kyssyta occupèrent la partie comprise entre Bab Ifrîkya et Bab el-Hadid de l’Adoua el-Kairaouyn; à côté d’eux se rangèrent les Haçabyoun et les Agyssya. L’autre partie fut occupée par les Senhadja, les Louata, les Mesmouda et les Chyhan. Edriss leur ordonna de diviser les terres et de les cultiver, ce qu’ils firent, en plantant, en même temps des arbres sur les bords de la rivière, dans Fhahs Saïs, depuis sa source jus­ qu’à l’endroit où elle se jette dans le fleuve Sebou. Un an après, ces arbres

    ____________________ 1 securis, bipennis. (Kam. Dj.) 2 Considérations sur les merveilles des grandes villes.

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    donnèrent des fruits, et c’est là un prodige dû à la bénédiction et aux vertus d’Edriss et de ses ancêtres. (Que le Dieu très-haut les agrée !) A Fès, la terre est excellente, l’eau très-douce, le climat tempéré, aussi la population s’accrut-elle promptement, et avec elle les biens et l’abon­ dance, et bientôt on vit de tous côtés accourir une foule innombrable de gens qui venaient se rallier au descendant de la famille de l’Élu, race généreuse et pure. (Que Dieu la comble de bénédictions !) Un grand nombre de gens de tous pays et quelques fragments de tribus vinrent bientôt, de l’Andalousie chercher à Fès le repos et la sûreté ; en même temps une foule de juifs s’y réfugièrent, et il leur fut permis de s’établir depuis Aghlen jusqu’à la porte de Hisn Sadoun, moyennant un tribut annuel (djeziâ) qu’Edriss fixa à 30,000 dinars. Les grands et les kaïds choisirent leurs habitations dans l’Adoua el-Andalous, et Edriss, après avoir laissé à la garde de gens de confiance ses chevaux, ses chameaux, ses vaches et ses troupeaux, fixa sa résidence dans l’Adoua el-Kairaouyn avec sa famille, ses serviteurs et quelques négociants, marchands ou artisans. Fès demeura ainsi pendant tout le règne d’Edriss et de ses successeurs Jusqu’à l’époque des Zenèta; sous la domination de ceux-ci, elle fut consi­ dérablement agrandie ; on construisit, au dehors une infinité de maisons qui rejoignirent bientôt les jardins de la ville. Du Bab Ifrîkya jusqu’à l’Aïn Aslî­ ten s’élevèrent au nord, au sud et à l’est des fondouks (caravansérails), des bains, des moulins, des mosquées et des souks (marchés, places). Tout cet espace fut, rempli par les tribus Zenèta, Louata, Maghila, Djyraoua, Oua­ raba, Houara, etc. qui s’établirent chacune dans un quartier à part ; auquel elles donnèrent leurs noms. C’est ainsi que prirent naissance le faubourg Louata, le faubourg El-Rabt ou Aghlân, le faubourg Aben Aby Yakouka cou Berzakh, le faubourg Beni Amar ou El-Djer el-Ahmar, etc. Huit mille familles de Cordoue, ayant été battues et chassées de l’An­ dalousie par l’imam Hakym ben Hischâm(1), passèrent dans le Maghreb et vinrent à Fès ; elles s’établirent dans l’Adoua el-Andalous et commencè­ rent à bâtir à droite et à gauche depuis Keddân, Mesmouda, Fouara, Harat el-Bryda et Kenif jusqu’à Roumelia. C’est depuis lors que cette Adoua s’appela Adoua el-Andalous. L’autre Adoua prit également son nom de Kai­ raouyn, de trois mille familles de Kairouan qui vinrent s’y fixer du temps d’Edriss. Les Zenêta bâtirent dans l’Adoua el-Kairaouyn les bains nommés hamam el-Kerkoufa, hamam el-Amir, hamam Rechacha, hamam Rbatha, et dans l’Adoua el-Andalous, ceux nommés hamam Djerouaoua, hamam-Ked­ dân, hamam Cheikhyn et hamam Dyezyra. Ils augmentèrent également le

    ____________________ 1 Hakym ben Hischâm. troisième Khalife ommiade d’Espagne (180 à 200 de l’hégyre).

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    nombre des fondouks (caravansérails) et des mosquées. Ils retirèrent les khatheb (prédicateurs) de la mosquée El-Cheurfa, construite par Edriss ben Edriss, mais ne touchèrent point au monument par respect pour le fondateur, et nul après eux n’osa y porter le moindre changement, jusqu’à ce qu’enfin le temps eût fait tomber sort toit et fait crouler ses murs ; alors seulement, en 708 (1308 J. C.), elle fut reconstruite, exactement telle que l’avait bâtie Edriss, par le docte mufty El-Hadj el-Moubarek Abou Meryn Chouayb, fils du docte El-Hadj el-Meberour Aby Abd Allah ben Aby Medyn, qui s’efforça ainsi de mériter le pardon et les récompenses du lieu très-haut. C’est à l’époque des Almohades que Fès fut dans toute la splendeur de la richesse, du. luxe et de l’abondance. Elle était la plus florissante des villes du Maghreb. Sous le règne d’El-Mansour l’Almohade et de ses suc­ cesseurs, on comptait à Fès sept cent quatre-vingt-cinq mosquées ou chapel­ les; quarante-deux diar loudhou et quatre-vingts skayat, soit cent vingt-deux lieux aux ablutions à eau de fontaine ou de rivière; quatre-vingt-treize bains publics; quatre cent soixante et douze moulins situés autour et; à l’intérieur des murs d’enceinte et non compris ceux du dehors. Sous le règne de Nasser, on comptait en ville quatre-vingt-neuf mille deux cent trente-six maisons ; dix-neuf mille quarante, et un mesrya(1) ; quatre cent soixante-sept fondouks destinés aux marchands, aux voyageurs et aux gens sans asile ; neuf mille quatre-vingt-deux boutiques ; deux kaysseria(2), dont un dans l’Adoua elAndalous, près de l’Oued Mesmouda, et l’autre dans l’Adoua el-Kairaouyn; trois mille soixante-quatre fabriques ; cent dix-sept lavoirs publics ; quatre­ vingt-six tanneries ; cent seize teintureries ; douze établissements où l’on travaillait le cuivre ; cent trente-six fours pour le pain, et mille cent soixante et dix autres fours divers. Les teinturiers s’établirent, à cause de la proximité de l’eau, des deux côtés de la langue de terre qui partage l’Oued Kebyr depuis son entrée en ville jusqu’à Roumelia. Les faiseurs de beignets et les marchands de gazelle ou autres viandes cuites, bâtirent également leurs petits fours en cet endroit, et au-dessus d’eux, au premier étage, se fixèrent tous les fabricants de haïks. Le Oued Kebyr est le seuil qui se présente aujourd’hui encore nettement à la vue; tous les autres ruisseaux de la ville de Fès sont couverts par les constructions. La plupart des jardins ont aussi disparu, et il ne reste plus des anciennes plantations que les oliviers de Ben Athya. Il y avait à Fès quatre cents fabriques de papier; mais elles furent toutes détruites à l’époque de la famine, sous les gouvernements d’El-Adel et de ses frères El-Mamoun est Rachid, de l’an 618 à l’an 638. Ces princes,

    ____________________ 1 Mesrya, petits logements à un étage. ou simple chambre indépendante pour un homme seul. 2 Kaiysseria, bazar généralement couvert, comme un passage.

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    qui régnèrent pendant ces vingt années de malheur et de misère, furent remplacés par les Meryn, qui relevèrent le pays et rétablirent la sûreté des routes. L’auteur de ce livre déclare avoir pris tout ce qui précède d’un manus­ crit du cheïkh docte et noble Abou el-Hassen Aly ben Omar el-Youssy, qui l’avait pris lui-même d’un ouvrage écrit de la main du noble El-Kouykiry, inspecteur de la ville sous le règne de Nasser l’Almohade. Ben Ghâleb raconte dans son histoire que l’imam Edriss, ayant achevé de construire la ville, monta en chaire un jour de vendredi, et qu’aussitôt après le prône, levant les mains au ciel, il s’écria : «O mon Dieu ! vous savez que ce n’est point par vanité, ni par orgueil ou pour acquérir des grandeurs et de la renommée que je viens d’élever cette ville ! Je l’ai bâtie, Seigneur, afin que, tant que durera le monde, vous y soyez adoré, que votre livre y soit lu et qu’on y suive vos lois, votre religion et le Sonna de notre seigneur Mohammed (que Dieu le comble de bénédictions !). O mon Dieu ! proté­ gez ces habitants et ceux qui viendront après eux, défendez-les contre, leurs ennemis, dispensez-leur les choses nécessaires à la vie, est détournez d’eux le glaive des malheurs et des discussions, car vous êtes puissant sur toutes choses !» Amen ! dirent les assistants. En effet, la nouvelle ville prospéra bientôt. Du temps d’Edriss et pen­ dant cinquante ans, l’abondance fut si grande que les récoltes étaient sans valeur. Pour deux drahem on avait un saa de blé, et pour un drahem un saa d’orge; les autres grains se donnaient. Un mouton coûtait un drahem et demi; une vache, quatre drahem ; vingt-cinq livres de miel, un drahem ; les légumes et les fruits ne coûtaient rien. Lorsque la ville fut achevée, l’imam vint s’y établir avec sa famille et en fit le siège de son gouvernement. Il y. demeura jusqu’en 197 (812 J. C.); à cette époque, il en sortit pour aller faire urne razia sur les terres des Messa­ mides, dont il conquit le, pays et les villes de Nefys et. de -Aghmât. Étant rentré à Fès, il en sortit de nouveau en 199 (814 de J. C. ) pour combattre les Kabyles de Nefrata ; il les vainquit, et vint à Tlemcen, qu’il visita et qu’il fit réparer ; il dota d’une chaire la mosquée de cette ville, et, à ce sujet, Abou Mérouan Abd el-Malek el-Ourak rapporte ce qui suit : «Je suis allé, dit-il, à Tlemcen, en 550, et j’ai vu, au sommet de la chaire de la mosquée, un mor­ ceau de bois de l’ancienne chaire sur lequel l’imam avait gravé ces mots: Construit par les ordres de l’imam Edriss ben Edriss ben Abd Allah ben Hos­ sein hein el-Hosseïn (que Dieu les agrée tous !), dans le mois de moharrem, an 199.» Edriss demeura trois ans à Tlemcen et, dans ses environs, et revint à Fès, d’où il ne sortit plus. Il mourut-à l’âge de trente-trois ans, an 213 (828 J. C.). (Que Dieu lui fasse miséricorde !) Il fut enterré dans la mosquée du côté de l’orient, disent les uns, du côté de l’occident, selon les autres.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    El-Bernoussy rapporte qu’Edriss ben Edriss mourut étouffé en man­ geant des raisins, le 12 de djoumad el-tâny, an 213 ; qu’il était âgé de trente­ huit ans, et se trouvait à cette époque à Oualily, dans le Zraoun, où il fut enseveli dans le cimetière d’Oualily à côté du tombeau de son père. Edriss mourut après avoir gouverné le Maghreb pendant, vingt-six ans, et laissa douze enfants : Mohamed, Abd Allah, Ayssa, Edriss, Ahmed, Giaffar, Yhya, El-Kassem, Omar, Aly, Daoued et Hamza. Mohammed, l’aîné de tous, lui succéda.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’IMAM MOHAMED BEN EDRISS BEN EDRISS L’OSSEÏNIEN.

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    L’imam Mohammed ben Edriss ben Edriss ben Abd Allah ben Hos­ sein ben el-Hosseïn ben Aly ben Abou Thaleb (que le Dieu très-haut les agrée tous !) eut pour mère une femme légitime d’Edriss, appartenant à une famille noble de la tribu de Nefiza. Il était blond, bien fait; il avait urne figure agréable et les cheveux frisés. A peine fut-il au pouvoir que, pour, complaire aux désirs de Khanza, sa grand-mère, il divisa le Maghreb en préfectures ou provinces, dont il donna le commandement à ses frères comme il suit : A Kassem, les villes de Tanger, Sebta (Ceuta), Hadjer el-Nesr (Alhu­ cema), Tétouan et leurs dépendanses, auxquelles il joignit le pays de Mes­ mouda; A Omar, les villes de Tedjensas, Targha, les pays de Senhadja et de Ghoumâra; A Daoued, les pays de Houara, Tsoul, Mekenesa el, le Djebel Ghyatha; A Yhya, les villes de Basra, Asîla, Laraïch et dépendances jusqu’au pays de Ourgha ; A Ahmet, les villes de Meknès, de Tedla et le pays de Fezez ; A Abd Allah, la ville de Aghmât, les pays de Nefys, de Messamid et le Sous el-Aksa; A Hamza, la ville de Tlemcen et dépendances. L’imam Mohammed, s’établit à F’ès où il fixa le siège de son gouver­ nement, et garda auprès, de lui, sous la tutelle de son aieule Khanza, ceux de ses frères qui, à leurs grands regrets, n’avaient point eu de commandements. Mohammed et ses frères s’occupèrent chacun à fortifier et à organiser leurs gouvernements, à assurer là tranquillité des routes, et firent tous leurs efforts pour . rendre leurs actions utiles et méritoires. Cependant Ayssa, qui com­ mandait à la ville de Chella et au pays de Temsena, se révolta contre l’imam, son frère, avec l’intention manifeste de s’emparer du pouvoir. Mohammed écrivit immédiatement à Kassem, gouverneur de Tanger, et lui ordonna d’al­ ler soumettre le rebelle; mais Kassem ne répondit pas même à la lettre de son frère, qui s’adressa alors à Omar, qui était à Tedjensas, dans le pays de Ghoumâra. Celui-ci se prit aussitôt en campagne avec une forte armée

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    composée de Berbères de Ghoumâra, Ouaraba, Senhadja et autres, et marcha contre son frère Ayssa. Étant arrivé dans les environs de la ville de Chella, il écrivit à l’imam pour lui demander un renfort de dix mille cavaliers Zenèta; puis, ayant rencontré Ayssa à la tête de ses troupes, il livra bataille et rem­ porta une victoire complète. Il chassa Ayssa de la vrille et le força même de sortir des états qu’il commandait. Omar, écrivit, aussitôt à Mohammed pour l’informer de ses succès, et l’imam, l’ayant beaucoup remercié, lui confia le gouvernement du pays qu’il venait de soumettre, et lui ordonna d’aller sur­ le-champ châtier El-Kassem, qui lui avait désobéi en refusant d’aller com­ battre Ayssa. Omar exécuta ce nouvel ordre et livra bataille à Kassem qui, à son approche, était sorti de Tanger à sa rencontre. Le combat fut sanglant; El-Kassem fut battu et forcé de se retrancher dans sa ville; mais, bientôt, tout le pays étant tombé au pouvoir de son frère, il dut songer à sa sûreté et, prenant la fuite par le rivage, il arriva près d’Asîla, où il construisit une cha­ pelle sur le bord d’une petite rivière nommée El-Mharhar, et là, il renonça au monde et consacra à la prière le reste de ses jours. Que Dieu lui fasse miséricorde !). Omar joignit les états de Kassem aux siens et à ceux d’Ayssa, et les gouverna tranquillement au nom de son frère Mohammed jusqu’à sa mort. Son corps fut transporté de Fedj el-Fers, du pays de Senhadja, à Fès, où son frère Mohammed le fit ensevelir après avoir lu lui-même les prières d’usage sur son cercueil. Omar ben Edriss est l’aïeul dés deux Mohammed qui régnèrent en Andalousie vers l’an 400 de l’hégyre; il laissa quatre enfants, Aly et Edriss, fils de Zineba bent el-Kassem el-Djady, et Abd Allah et Mohammed qu’il avait eus de Rebaba, Elle d’une esclave. L’imam Mohammed ne survécut que sept mois à son fière Omar; il mourut à Fès dans le mois de raby el-tâny, an 221 (387 J. G.), et fut enseveli dans la mosquée du côté, de l’orient, auprès de son frère et de son père. Il avait régné huit ans et un mois. Durant sa dernière maladie, il choi­ sit pour lieutenant son fils Aly, qui lui succéda.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR ALY BEN MOHAMMED, BEN EDRISS EL-TÂNI L’HOSSEÏNIEN. QUE DIEU LES AGRÉE TOUS !

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    L’émir Aly ben Mohammed ben Edriss ben Edriss eut pour mère Rakietta, femme légitime de l’imam Mohammed et fille d’’Ismaël ben Omar ben Mosshab el-Azdy. Il fut proclamé le jour même de la mort de son père, qui déjà l’avait nommé son khalife. L’émir Aly avait alors neuf ans et quatre mois, et à cet âge il avait déjà l’esprit droit et distingué et toutes les qualités de ses ancêtres et de sa noble famille. Il suivit, la voie de son père et de sou aïeul, et comme eux il fut juste, vertueux, religieux et prudent. Il gouverna au nom de la vérité, organisa le pays, fit réparer les villes et tint ses ennemis en res­ pect. Le peuple du Maghreb vécut dans la paix et le bonheur sous son règne.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    Aly mourut au mois de radjeb de l’armée 234 (848 J. C.), et eut pour suc­ cesseur Yhya son frère.

    HSTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR YHYA BEN MOHAMMED BEN EDRISS BEN EDRISS L’HOSSEÏNIEN.

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    L’émir Yhya ben Mohammed ben Edriss, etc. fut proclamé souverain le jour de la mort de son frère Aly, et marcha dans la voie de ses prédéces­ seurs. Sous son règne la population de Fès s’accrut considérablement, et la ville fut bientôt insuffisante ; une foule d’étrangers venus de l’Andalousie, de l’Ifrîkya et, de toutes les parties du Maghreb, furent obligés de s’établir dans les jardins du dehors. Yhya fit construire de nouveaux bains et de nouveaux caravansérails pour les marchands, et c’est à cette époque que fut bâtie la célèbre mosquée El-Kairaouyn. (Que Dieu l’ennoblisse de plus en plus !)

    HISTOIRE DE LA MOSQUÉE EL-KAIRAOUYN, SA DESCRIPTION, SES ACCROISSEMENTS DEPUIS SA FONDATION JUSQU’À NOS JOURS, AN 726.

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    L’auteur de ce livre (que Dieu lui pardonne !) a dit : Sous les Edris­ sites, les cérémonies religieuses du vendredi furent toujours célébrées dans mosquée El-Cheurfa bine par Edriss dans l’Adoua el-Kairaouyn et, dans la mosquée des cheïkhs de l’Adoua el-Andalous. L’emplacement où est cons­ truite la mosquée El-Kairaouyn était alors un terrain nu, contenant du gypse et clairsemé de quelques arbres ; il appartenait à un homme d’Houara qui en avais hérité de son père, lequel en était devenu propriétaire avant que la ville fût achevée. Or on se rappelle que du temps d’Edriss un grand nombre de familles de Kairouan vinrent s’établir à Fès; de ce nombre était celle de Mohammed el-Fehery el-Kairouany qui était arrivé d’Ifrîkya avec sa femme, sa sœur et sa fille. Cette dernière, appelée Fathma et surnommée Oumm elBenïn (la mère des deux fils), était une femme vertueuse et sainte; à la mort de ses Parents elle hérita d’une grande fortune légitimement acquise, dont on ne s’était jamais servi pour le commerce, et qu’elle voulut consacrer à une œuvre pieuse pour mériter la bénédiction de Dieu. Fathma a crut attein­ dre ce but en bâtissant une mosquée, et, s’il plaît à Dieu très-haut, elle trou­ vera sa récompense en l’autre monde, le jour où chaque âme retrouvera devant elle le bien qu’elle aura fait !(1) Elle acheta du propriétaire, moyen­ nant une forte somme d’argent, l’emplacement de la mosquée El-Kairaouyn dont elle jeta les premiers fondements le samedi 1er du mois. de ramadhan le grand, an 245 (859 J. C.). Les murs furent bâtis en tabiah .et en keddhân que l’on extrayait au fier et à mesure d’une carrière située sur le terrain même,

    ____________________ 1 Koran, chap. III, verset 28.

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    qui fournissait aussi la terre, les pierres et le sable dont on avait besoin. Fathma fit creuser le puits qui existe aujourd’hui encore au milieu de la cour, et d’où l’on tira toute l’eau nécessaire aux travailleurs, de sorte que cette mosquée sacrée fut entièrement bâtie avec les matériaux de son propre sol, et que l’on eut ainsi la certitude que rien de ce qui aurait pu n’être pas par­ faitement légitime et pur n’avait été employé. La sainte femme jeûna tout le temps que durèrent les travaux, et, lorsqu’ils furent achevés, elle adressa des actions de grâces au Dieu très-haut qui l’avait secondée. La mosquée bâtie par Fathma mesurait 150 empans du nord au sud ; elle avait quatre nefs, une petite cour, un mîhrab(1) qui occupait la place située aujourd’hui sous le grand lustre. Son minaret était peu élevé et construit sur l’Aneza du côté du sud. Telle est la version que rapporte Abou el-Kassem ben Djenoun, dans ses Commentaires sur l’Histoire de Fès. On raconte aussi que Mohammed el-Fehery avait deux filles, Fathima Oumm el-Benin et Meriem Fathma bâtit la mosquée El-Kairaouyn, et Meriem la mosquée El-Andalous avec les biens légitimes dont elles avaient hérité de leur père et de leur frère. Ces mosquées restèrent telles que les avaient construites les deux sœurs pendant le règne des Edrissites jusqu’à l’époque des Zenèta. Ceux-ci, devenus maîtres du Maghreb, renfermèrent dans une seule enceinte les deux Adoua et les jardins qui les entouraient, et ils reculèrent ainsi les premières limites de la ville, dont aujourd’hui encore on peut voir les vestiges. Puis, la population s’étant accrue, la mosquée ElCheurfa devint insuffisante pour les cérémonies du. vendredi, et les Zenèta les firent célébrer à la mosquée El-Kairaouyn qui était la plus spacieuse et qu’ils embellirent d’une chaire. Cela eut lieu en l’an 306 (918 J. C.). Le premier prône fut prononcé par le docte et distingué cheïkh Abou Abd Allah ben Aly el-Farsy. Selon une autre version, le premier qui fit passer les khatheb de la mosquée El-Cheurfa à la mosquée El-Kairaouyn fut l’émir Hamed ben Mohammed el-Hamdany, lieutenant d’Obeïd Allah el-Chyhy au Maghreb, an 321 (932 J. C.). L’émir Hamed déplaça également les khatheb de la mos­ quée des cheïkhs, et les attacha à la mosquée El-Andalous, où le premier prône fut prononcé par Abou el-Hassan ben Mohammed el-Kazdy. Les choses restèrent, en cet état et aucun changement ne fut plus apporté ni à l’une ni à l’autre de ces mosquées, jusqu’à l’époque où l’émir des croyants Abd er-Rahman el-Nasser Ledyn Illah, roi de l’Andalousie, s’étant emparé de l’Adoua (El-Gharb) fit reconnaître sa souveraineté à Fès, dont il confia le gouvernement à un préfet choisi entre les Zenèta et nommé Ahmed ben Aby Beker el-Zenéty. Celui-ci, homme de bien, vertueux,

    ____________________ 1 Le Mihrab est une niche pratiquée dans le mur de la mosquée pour indiquer la direction de la Mecque.

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    religieux et intègre, écrivit aussitôt à l’émir des croyants pour lui demander l’autorisation de faire réparer, agrandir et embellir la mosquée El-Kai­ raouyn. El-Nasser accueillit favorablement son message, et lui envoya de fortes sommes d’argent provenant du cinquième du butin fait sur les chré­ tiens, et lui ordonnant de les consacrer comme il le désirait à la mosquée ElKairaouyn. Ahmed ben Aby Beker se mit de suite à l’œuvre, et lit élargir la mosquée du côté de l’orient, du côté de l’occident et du côté du nord. Il détruisit les restes de l’ancien minaret situé sur l’Aneza, et fit élever celui qui existe aujourd’hui.

    HISTOIRE DU MINARET DE LA MOSQUÉE EL-KAIRAOUYN. QUE DIEU L’ENNOBLISSE !

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    L’imam Ahmed ben Aby Beker construisit le minaret de la mosquée El-Kairaouyn en forme de tour carrée, ayant sur chaque côté 27 empans(1) de base sur 108 empans, somme des quatre bases ou côtés, de hauteur, dimen­ sion exacte de cet édifice construit, d’ailleurs, dans les règles de l’architec­ ture. Sur la porte située à la façade du couchant sont gravés dans le plâtre et incrustés d’azur les morts suivants : «Au nom de Dieu clément et miséri­ cordieux! Louange à Dieu l’unique, le tout-puissant ! Ce minaret a, été élevé par Ahmed ben Aby Beker Saïd ben Othman el-Zenèty. Que Dieu très-haut le conduise dans la vraie voie, lui donne la sagesse et lui accorde ses récom­ penses les plus belles ! Sa construction fui commencée le premier mardi du mois de radjeb, l’unique de l’année 344 (955 J. C.), et fut entièrement ,achevée dans le mois de raby el-tâny, an 345 (956 J. C.).» On lit également, sur un des côtés de la porte, «Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mohammed est l’apôtre de Dieu ;» et sur le côté opposé : «Dis, ô mes serviteurs : vous qui avez agi uniquement envers vous-mêmes, ne désespérez point de la miséri­ corde divine ; car Dieu pardonne tous les péchés ! il est indulgent et miséri­ cordieux(2).» Sur le sommet, du minaret on plaça une pomme en métal doré et incrustée de perles et de pierreries ; l’imam Ahmed ben Aby Beker fit sur­ monter cette pomme de l’épée de l’imam Edriss ben Edriss, afin d’attirer sur l’édifice la bénédiction du fondateur de Fès. On raconte, à ce sujet, que le minaret était à peine achevé lorsque les descendants de l’imam Edriss, se disputant la propriété de cette épée, en appelèrent, après de vives querelles, à l’imam Ahmed ben Aby Beker. «Soyez d’accord, leur dit celui-ci, et vendez­ moi cette arme ! — Et qu’en feras-tu, émir ? redemandèrent-ils unanime­ ment; — Je la placerai sur le haut de ce minaret que je viens de construire,

    ____________________ 1 Spithama, empan, palme. 2 Koran, chap. XXXIX, verset 54.

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    afin qu’elle le couvre de sa bénédiction. — Si tel est ton désir, émir, nous te vendons l’épée et nos querelles sont finies.» Et ainsi il fut fait. Ce minaret avait été bâti en belles et bonnes pierres de taille ; mais, une fois achevé, personne n’y toucha plus et les oiseaux, pigeons et étourneaux, entre autres, y établirent leurs nids. Ce ne fut qu’en 688 (1289 .J. C.) que le docte et ver­ tueux Abou Abd Allah ben Aby el-Sbar, qui cumulant les fonctions de kady, de khatheb et d’imam de la mosquée El-Kairaouyn, eut là pensée de répa­ rer cet édifice, et en demanda l’autorisation à l’émir des musulmans Abou Yacoub, fils de l’émir des croyants Youssef ben Abd el-Hakk (que Dieu leur fasse miséricorde et les agrée !). Ce prince la lui. accorda et lui offrit les fonds nécessaires prélevés sur les tributs imposés aux chrétiens ; mais Abou Abd Allah le, remercia en lui disant que les biens des mosquées (habous) suffiraient avec l’aide de Dieu, et il commença aussitôt les réparations, en ayant soin de planter de grands clous en fer de distance en distance pour soutenir le plâtre et la chaux : 18 rbah 1/2 (460 livres) de clous furent ainsi employés. Une fois ce travail finit, les ouvriers se mirent à polir et repolir la surface jusqu’à ce qu’elle fût devenue unie comme celle d’un miroir très­ pur, et on parvint ainsi, en embellissant le minaret, à le préserver des oiseaux qui lui avaient causé maints dégâts. Abou Abd Allah bâtit, en même temps; la chambre des muezzins qui est située auprès de la porte. Après l’émir Ahmed ben Aby Beker, nul ne toucha à la mosquée bénie jusqu’à l’époque de Hachem el-Mouïd, qui éleva à la dignité de hadjeb El-Mansour ben Aby Amer. Celui-ci construisit un dôme à la place de l’ancien minaret sur l’Aneza situé au milieu de la cour, et fit placer sur ce dôme les, signes et les talismans qui se trouvaient sur la coupole qui surmontait dans le temps le premier mîhrab. Ces anciennes figures furent ajustées sur des pointes de fer que l’on planta sur le nouveau dôme. Un de ces talismans avait pour vertu de préserver la mosquée de tous les nids de rats; ces animaux ne pouvaient pénétrer dans le saint lieu sans, être aussitôt découverts et détruits. Un autre, sous la forme d’un oiseau tenant en son bec un scorpion dont on n’apercevait que les palpes, garantissait la mosquée ,des scorpions, et s’il arrivait. qu’un de ses insectes y pénétrât transporté sur le haïk de quelque fidèle, il ne tom­ bait point et sortait en même temps que celui auquel il s’était accroché. «Un vendredi, raconte le docte El-Hadj Haroun, assistant à la prière, je vis un scorpion qui était entré sur les vêtements d’un fidèle ou plus probablement sur quelque objet qui avait été déposé à terre, venir dans l’espace qui sépa­ rait le rang dont je faisais partie du rang de ceux qui priaient devant moi, et tout à coup demeurer là étourdi et privé de tout mouvement. Les assis­ tants, d’abord saisis de crainte, se rassurèrent, croyant l’animal mort ; mais il ne l’était point, et lorsque, la prière finie, on voulut l’écraser, il se débattit

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    longtemps.» Ce fait-là est certain. Un troisième talisman, monté sur une pointe de cuivre jaune, a la forme d’un globe et éloigne les serpents, aussi n’en a-t-on jamais vu un seul dans la mosquée, où ils ne pourraient pénétrer sans être aussitôt découverts et tués. Abd el-Malek ben el-Mansour ben Aby-Amer fit construire le Bit elMostadhil (chambre ombragée) situé près du Hafat (bord de la rivière et la Skayah (bassin, réservoir) qui reçoit les eaux de l’Oued Hassen qui coule hors de la ville du côté de Bab el-Hadid. Il fit également construire une chaire en bois de jujubier et d’ébène, sur laquelle fut gravée l’inscription suivante : «Au nom de Dieu clément, et miséricordieux ! Que Dieu comble de ses bénédictions notre seigneur Mohammed, sa famille et ses compagnons et leur accorde le salut ! Cette chaire a été construite par les ordres du kha­ life, épée de l’Islam, El-Mansour Abd Allah Hachem ben el-Mouïd Billah (que Dieu prolonge ses jours !), sous la direction de son hadjeb Abd elMalek el-Medhafar ben Mohammed el-Mansour ben Aby Armer (que le Très-Haut le protège !). Djoumad el-tàny, an 375 (985 J. C.)» Jusqu’au temps des Lemtouna, les khatheb firent leurs sermons dans cette chaire. Les gouverneurs, les émirs et les rois eurent toujours à cœur d’ajouter quelque chose à la mosquée El-Kairaouyn, ou au moins de réparer ce que le temps endommageait, dans l’espérance que les récompenses du Très-Haut leur seraient acquises. A l’époque de la domination des Morabethoun (Almoravides) dans le Maghreb, et sous le règne de l’émir des musulmans Aly ben Youssef ben Tachfyn el-Lemtouni, la population de Fès s’accrut considérablernent, et la mosquée El-Kairaouyn devint insuffisante, au point que, les vendredis, les fidèles étaient obligés de prier dans. les rues et les marchés environ­ nants. Lés cheïkhs et les fekhys se réunirent chez le kady de la ville Abou Abd Allah Mohammed ben Daoued pour délibérer à ce sujet, et chercher le moyen de remédier à cet inconvénient. Le kady, homme de science, de justice et d’une intégrité parfaite; écrivit à l’émir des croyants pour lui faire part de la réunion de ce conseil, et lui demander l’ordre de faire agrandir la mosquée. L’émir accueillit favorablement cette demande et ouvrit à Ben Daoued un crédit sur le bit el-mâl (trésor) pour subvenir aux dépenses ; mais celui-ci le remercia et lui répondit : «Dieu fera peut-être que nous n’aurons pas besoin de toucher aux, fonds du trésor, et qu’il nous suffira de retirer les rentes des habous qui sont entre les mains des oukils (percepteurs).» Toutefois Aly ben Youssouf lui recommanda bien de n’employer que des sommes pures, et appartenant exclusivement aux mosquées ; il l’engagea en même temps à me rien épargner pour les réparations et les embellissements de la mosquée El-Kairaouyn, et lui ordonna de rechercher avec soin tous les

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    habous et d’en réunir les produits en les retirant des mains de ceux qui en jouissaient. Le kady se rendit au lieu où il faisait la justice, et, ayant mandé tous les oukils, il lui fut aisé de découvrir qu’il y avait entre eux des hommes impies qui avaient dépensé les biens qui leur étaient confiés, et d’autres qui se les étaient appropriés ; il fit rendre compte à chacun, non seulement des propriétés habous, mais encore des revenus dont ils avaient joui, et se fit restituer le tout ; en même temps, il nomma de nouveaux oukils d’une pro­ bité garantie, et qui par leurs soins augmentèrent les produits et les rentes de cette année-là. Le docte Mohammed ben Daoued parvint ainsi à réunir une somme de plus de r 18,000dinars ; il commença par acheter les terrains attenant au sud et à l’est de la mosquée, et il en paya la juste valeur pour ne méconten­ ter personne. Cependant, comme il y avait sur ces emplacements un assez grand nombre de maisons appartenant à des juifs (que Dieu les maudisse !) qui refusaient de les vendre, on fit une juste estimation de ces propriétés, on leur en compta la valeur et on les chassa, conformément à une loi établie par l’émir des musulmans Omar ben el-Khettâb (que Dieu l’agrée ! qui s’était trouvé dans un cas semblable lorsqu’il voulut agrandir la mosquée sacrée, de la Mecque. Lorsque le terrain nécessaire fut acheté, le kady fit abattre toutes les maisons qui y étaient situées, et vendit les décombres pour une somme égale à celle qu’il avait dépensée, de sorte que l’emplacement ne lui coûta rien, tant est grande la bénédiction de Dieu ! Il joignit-ce nouveau terrain à celui de la mosquée, et y fit bâtir la grande porte de l’occident, nommée ancien­ nement Bab ek-Fekharyn (porte des potiers), et appelée aujourd’hui Bab elChemahyn (porte des vendeurs de cire). Mohammed ben Daoued assistait aux travaux et donnait lui-même les mesures de hauteur, largeur et profon­ deur de cette porte ; il y plaça de magnifiques battants ajustés sur de beaux gonds, véritables chefs-d’œuvre, et il fit graver ces mots sur le fronton inté­ rieur : «Cette porte a été commencée et achevée dans le mois de dou’l hidjâ, an 528 (1133 J. C.)» En creusant à l’endroit où l’on voulait établir le support des battants, c’est-à-dire à gauche en entrant, où se trouve aujourd’hui la Doukhana, on découvrit une fontaine fermée par une pierre carrée de huit achebars de côté, et surmontée d’une voûte très ancienne dont on ne put reconnaître l’époque. Les travailleurs pensèrent qu’il pouvait y avoir là quel­ que trésor caché, et ils commencèrent à démolir ; or ils ne trouvèrent qu’un réservoir rempli d’eau douce dans laquelle vivait une énorme tortue, d’une surface égale à celle du réservoir; quelques-uns essayèrent de tirer dehors cet animal, mais cela leur fut impossible, et ils coururent faire part de la découverte au kady Ben Daoued et aux autres fekhys de la ville. Ceux-ci

    ____________________ 1 Achebar, empan, palme.

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    décidèrent dans leur sagesse de laisser la tortue tranquillement à sa place, et de rebâtir la voûte telle qu’elle était auparavant. «Glorifions Dieu magni­ fique et puissant qui dispense comme il lui plait les choses nécessaires à la vie de ses créatures ! Il n’y a de Dieu que Dieu, vers lequel tout retourne.» Ce fait est raconté comme il précède par Abou el-Kassem ben Djenoun. «Cependant, ajoute l’auteur du livre, j’ai lu une note écrite de la main du docte et juste Aly el-Hassan ben Mohammed ben Faroun Ellezdy qui a fait remarquer que la voûte en question fut découverte près du Karsthoun, à droite en entrant.» Cette grande porte resta telle que l’avait construite le kady Abou Abd Allah ben Daoued, jusqu’à I»incendie des bazars, dans la vingt-deuxième nuit du mois de djoumad el-tâny, an 571 (1175 J. C.). Le feu partit du Souk, près du Bab el-Selselat, et détruisit. tout ce qu’il rencontra jusqu’à cette porte, qui fut elle-même consumée en grande partie ainsi que le dôme qui lui était attenant. L’émir des croyants, Abou Youssef ben Aly ben Abd elMoumen, fit relever la porte et le dôme dans de mois de djoumad el-tâny, an 6oo (1203 J. C.), et confia à Abou el-Hassen ben Mohammed el-Layrak elAthar la direction des travaux qui furent faits aux frais du bit el-mâl (trésor) dont le kady Abou Yacoub ben Abd el-Hakk était alors le gardien. Le docte kady Abou Abd Allah ben Daoued fuit remplacé à sa mort par le vénérable Abd el-Hakk, ben Abd Allah ben el-Mahycha, qui acheva ce qui était commencé, et fit réparer ce qui était endommagé. Ce nouveau magistrat, ayant conçu le projet de construire le mihrab (niche) El-Kai­ raouyn sur l’emplacement de l’Aïn Kerkouba, rassembla les principaux maçons et les artisans les plus habiles, qui reconnurent que la chose n’était pas possible à cause des maisons du fekhy Aly ben Aby el-Hassen qui étaient situées sur ce terrain: Il fut donc résolu que l’on agrandirait la mos­ quée de trois nefs seulement, pour construire le mihrab et la chaire, et on ajouta, en effet, une nef au-dessus du niveau du sol, au nord, et deux nefs de l’est à l’ouest. Tous ces travaux furent faits avec les matériaux du propre sol, sains qu’il fût besoin d’avoir recours aux carrières dont on extrayait les pierres pour les constructions ordinaires. En creusant au milieu de la deuxième nef, on découvrit une carrière d’où l’on put tirer en même temps du sable, de la terre, et de grosses pierres qui, passant directement de la main des carriers dans celle des maçons, rendaient le travail plus commode, et assuraient par leur pureté la solidité et la durée de ces constructions. Le docte kady décida également dans sa sagesse que toutes les portes fussent doublées de cuivre jaune, que chacune fût surmontée d’un dôme, qu’elles fussent agrandies, et qu’il fût fait quelques, changements au minaret. Lorsque le mihrab fut achevé, on construisit sa coupole, que l’on incrusta d’or, d’azur et autres diverses couleurs ; la précision et l’élégance

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    de ce travail étaient telles que les curieux restaient émerveillés, et que les fidèles ne pouvaient même s’empêcher d’être distraits de leurs prières par l’éclat ales peintures; aussi, lorsque les Almohades entrèrent à Fès (le jeudi dixième jouir de raby el-tâny, an 540 (1145 J. C.) les cheikhs et les fekhys de la ville craignirent que les nouveaux venus, qui n’étaient arrivés au pouvoir que par mensonge et hypocrisie, ne leur reprochassent vivement ce luxe de décors et de peinture, et leur crainte redoubla quand ils surent que le lende­ main, vendredi, l’émir des croyants Abd el-Moumen ben Aly, accompagné de ses cheikhs, devait entendre la prière dans la mosquée El-Kairaouyn. Dans cet embarras, ils rassemblèrent à la hâte les principaux maçons, et, pendant la nuit, ils leur firent recouvrir tout le dôme avec du papier sur lequel ils passèrent une couche de plâtre et quelques couches de chaux, de sorte que les Almohades ne virent le lendemain qu’un dôme parfaitement blanc. A la même époque fut construite la chaire dont on se sert encore aujourd’hui. Cette chaire est faite en bois d’ébène, de sandal incrusté d’ivoire, d’arneg, de .jujubier et antres bois précieux; on la doit aux soins du cheikh distingué Abou Yhya el-Attady, imam, rhéteur et poète, qui vécut environ cent ans. Il en était au tiers de ses travaux lorsqu’il fut remplacé par le kady de la ville, le docte, le zélé, le savant, le conseiller Abou Merouan Abd el-Malek ben Bydha el-Khissy. Celui-ci acheva tout ce qui était commencé conformé­ ment aux plans d’Abou Mohammed Abd el-Hakk ben el-Mahycha, excepté qu’il ne doubla point les portes en cuivre jaune, et qu’il ne porta aucun chan­ gement au minaret. Tous les travaux dont on vient de parler furent achevés dans le mois de Dieu châaban le grand, an 538 (9 1143 J. C.). Le premier prédicateur qui fit le khotba dans la nouvelle chaire d’ElKairaouyn fut le cheikh, le fekhy vertueux Abou Mohammed Mehdy ben Ayssa. Ce célèbre khatheb prêcha depuis tous les vendredis sans jamais pro­ noncer deux fois le même sermon ; il fut destitué, parles Almohades, qui bouleversèrent tout à leur arrivée à Fès ; autorités, khatheb, imam, furent remplacés, sous prétexte que, ne connaissant point la langue berbère, leur ministère devenait inutile. Le Sehan (la cour) fut pavé sous le kady Abou Abd Allah ben Daoued, architecte habile. Avant lui quelques essais avaient été faits, mais ces tra­ vaux inachevés ne lui convinrent point, et il confia l’entreprise au connais­ seur Abou Abd Allah Mohammed ben Ahmed ben Mohammed el-Khoulany, qui l’engagea à faire un sol uni et assez incliné pour que les eaux pussent s’écouler jusqu’à la dernière goutte. El-Khoulany (que Dieu lui fasse misé­ ricorde !) avait quatre maisons, biens hallal dont il avait hérité ; il les vendit et employa le produit à faire fabriquer les briques nécessaires et à payer le salaire des ouvriers. Ainsi, de son propre argent, et sans le secours de per­ sonne, il eut la gloire de paver cette cour, de même qu’il avait pavé celle de

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    Ben Messaoud. n’espérant d’autres récompenses que celles qu’il plaira à Dieu de lui donner. Puisse Dieu très-haut le récompenser ! Cinquante-deux mille briques furent employées au pavage de la cour de la mosquée El-Kairaouyn. Voici le calcul : il y a 11 arcades, et sous chaque arcade il y a 20 rangs de 200 briques chacun, soit, 40,000 briques; donc 11 fois 4,000 font 44,000, et à cette somme il faut encore ajouter 8,000, nombre des briques faisant le tour des arcades; on a donc, 52,000 briques, total sur lequel il n’est permis d’élever aucun doute. C’est à cette même époque, 526 (1131 J. C.), que ledit kady Ben Daoued fit construire la grande porte qui est située vis-à-vis le karsthoun. Quand le pavage de la cour fut achevé, le docte kady fit faire une tente en coton, soigneusement doublée, de la grandeur exacte du Sehan, qui s’étendait, et se pliait à volonté au moyen de poulies et de grosses cordes. En été on se préservait ainsi de la chaleur, et pendant la canicule on laissait la tente tendue nuit, et jour. Le temps détruisit ce, chef-d’œuvre, que nul, depuis, n’a été capable de remplacer. Le bassin et le jet d’eau qui sont au milieu de la cour furent construits en 599 (1222 J. C.), sous Aby Amrân Moussa ben Hassen ben Aby Chemâa, géomètre et architecte habile, qui dirigea lui-même les travaux faits aux frais du fekhy ben Abou el-Hassen el -Sidjilmessy. (Que Dieu le récompense !) Abou el-Hassen était religieux, humble, modeste, et dépensait chaque jour en aumônes 10 dinars de son bien ou de ses revenus. Moyennant un canal de plomb souterrain on amena l’eau du grand réservoir jusque. dans la cour au bassin et au jet d’eau. Le bassin est de beau marbre blanc d’une pureté irréprochable, et reçoit par plusieurs robinets une quantité d’eau égale à celle qui peut sortir en même temps par quarante ori­ fices pratiqués sur les bords, vingt à droite, vingt à gauche. L’ajustage du jet d’eau est en cuivre rouge doré et monté sur un tuyau également de cuivre, de cinq palmes de haut au-dessus du sol. Ce tuyau est divisé dans sa longueur en deux compartiments ; dans l’un, l’eau monte à l’ajustage au bout duquel elle jaillit par dix ouvertures d’une pomme en métal, et elle retombe dans un petit bassin d’où elle redescend par le deuxième compartiment du tuyau, de sorte que le jet va sans cesse, et que le grand bassin est toujours plein d’eau, constamment renouvelée sans qu’il s’en répande une seule goutte à terre. Cette eau est à la disposition du Public ; en prend qui veut pour son usage, et celui qui désire boire trouve des gobelets dorés suspendus à de petites chaînes tout autour de la fontaine. Au-dessus du bassin on construisit, en marbre blanc, une fenêtre à grillage, merveille de l’époque, sous laquelle on grava sur une pierre rouge l’inscription suivante : «Au nom de Dieu clément et miséricordieux ! Que le Dieu très-haut répande ses bénédictions sur notre Seigneur Mohammed, car des rochers coulent des torrents, les pierres se

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    fendent et font jaillir l’eau ! Il y en a qui s’affaissent par la crainte de Dieu! et certes Dieu n’est pas inattentif à vos actions(1).» Ces ouvrages furent achevés dans le mois de djoumad el-tâny, an 599. Au sortir du bassin et de la fontaine à jet, l’eau passe dans les réservoirs de l’Aïn Kerkouba, alimente les maisons et les abreuvoirs des environs, et se répand dans les fabriques, où elle est entièrement absorbée. L’ancien Anezà, où l’on fait les prières en été, était construit en plan­ ches de bois de cèdre, et surmonté de cette inscription : «Cet Anezà a été construit dans le mois de châaban, an 524.» L’Anezà actuel, construit aux frais des habous, par le docte, le khathîb, le kady Abou Abd Allah Abenou Aby el-Sbor à l’époque de son kadydat, fut commencé le premier dou’l kaada, an 687 (1288 J. C.), et mis en place an 689 (1290 J. C.), le samedi 18 raby el-aouel, correspondant au 10 mars de l’ère barbare. Il y a dans la mosquée El-Kairaouyn 270 colonnes qui forment 16 nefs de 21 arcs chacune, tant en longueur qu’en largeur. (Dans chaque nef s’établissent, les jours de prières, 4 rangs de 210 fidèles, soit 840 fidèles par nef, somme exacte à n’en pas douter, puisque chaque arc contient 10 hommes d’une colonne à l’autre. Pour avoir le nombre d’hommes qui peu­ vent assister à la prière, on a donc 16 fois 840, soit 13,440, total auquel il faut ajouter 560, nombre des fidèles qui se placent au besoin devant les colonnes, plus 2,700 que contient la cour, plus, enfin, 6,000 autres qui prient, sans ordre, dans la galerie, les vestibules et sur le seuil des portes, ce qui fait en tout 22,700, nombre exact, ou à peu près, des personnes qui peuvent, le vendredi, entendre ensemble la prière de l’imam, comme cela s’est vu aux époques florissantes de Fès. On compte 467,300 tuiles sur les toits de la mosquée El-Kairaouyn, qui a quinze grandes portes d’entrée pour les hommes, et deux petites portes exclusivement réservées aux femmes. Les plus anciennes de ces portes sont celles de l’orient, de l’occident et du midi ; la porte du nord est nouvelle, mais la plus récemment faite de toutes est la grande porte de l’escalier, qui est située au midi, et qui a été construite par le fekhy, le juste Abou el-Has­ san Aly ben Abd el-Kerym el-Djedoudy à l’époque de son commandement à Fès. El-Djedoudy perça également une nouvelle porte faisant face à la mosquée el-Andalous, et y amena l’eau de l’Aïn ben el-Sâady, aujourd’hui Aïn el-Khouazyn (source des potiers), qu’il conduisit par le Rahbâ el-Zebyb (marché aux raisins) où il construisit un nouveau réservoir. Ces travaux furent achevés en 689. Cependant l’émir des Croyants Abou Yacoub ben Abou Youssef ben Abd el-Hakk, irrité de ce qu’on avait ouvert cette dernière porte, qui était d’ailleurs inutile, sans ses ordres et même sans sa permission,

    ____________________ 1 Koran, la Vache, chap. II, verset 69.

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    adressa de vifs reproches au fekhy el-Djedoudy, son gouverneur, et lui ordonna de la faire fermer immédiatement. Le grand lustre fut construit sous le fekhy, le sage, le khatbîb, le ver­ tueux Abou Mohammed Abd Allah ben Moussa. Celui dont on se servait à cette époque était abîmé et en partie. détruit par le temps ; Abou Mohammed le fit fondre avec une quantité suffisante, de cuivre de la même qualité pour en faire un nouveau, et dépensa de son propre argent 717 dinars 2 drahem 1/2, tant pour l’achat du métal que pour le salaire des ouvriers. Ce lustre pèse 1,763 livres, et a 509 becs ou lampes qui ne contiennent pas moins ensemble d’un quintal et sept jarres d’huile. Dans la vingt-septième nuit du ramadhan, où il est d’usage d’allu­ mer toutes les lampes de la mosquée, au nombre de 1,700, on consomme trois quintaux et demi d’huile. Le grand lustre fut régulièrement allumé les vingt-septièmes nuits de ramadhan jusque sous le kadydat d’Abou Yacoub ben Amran, qui ordonna de l’allumer durant tout ce mois. Ce kady mourut le jour d’Arafat(1), an 617 ; c’est lui qui fit ouvrir le Bab el-Ouarakyn (porte des lecteurs), surmonté de cette magnifique coupole en plâtre découpée. L’année suivante (618) on alluma encore le grand lustre pendant tout le ramadhan ; mais c’est alors que survinrent ces temps. malheureux, où la population de Fès fut décimée par les troubles, la misère et la faim : la mosquée, appauvrie, ne put plus se procurer de l’huile, qui avait fini par disparaître complètement du pays, et le grand lustre ne fut plus allumé, ni pendant tout le ramadhan, ni même pendant la ving-septième nuit. On s’en consola pourtant sur ces paroles du fekhy : «Ce n’est point le feu que nous adorons, mais c’est Dieu.» Les choses restèrent ainsi jusqu’en 687 : à cette époque, le fekhy, le khathîb, Aby Abd Allah ben Aby el-Sebor, kady de la ville, demanda l’autorisation d’allumer de nouveau le grand lustre à l’émir des Musulmans, Abou Youssef Abd el-Hakk (que Dieu lui fasses miséri­ corde !), qui voulut bien la lui accorder, toutefois pour la vingt-septième nuit seulement du ramadhan de chaque année. Cet usage s’est conservé depuis, et se pratique encore de nos jours. Les deux battants rouges de la porte El-Kabla, qui donne sur le pas­ sage de Bab el-Djysa, appartenaient dans le temps à Abou el-Kassem elMeldjoun, connu sous le nom de Ben Berkya, qui les avait fait faire à grands frais pour une pavillon construit sur sa maison, située au faubourg Louata. De ce pavillon Ben Berkya dominait l’intérieur des maisons voisines, et voyait les femmes entrer nues dans leurs bains ; il se plaisait surtout à plon­ ger ses regards dans le meslah (vestiaire) de la fille El-Ban, qui demeurait à côté, et cela si souvent que l’on finit par porter plainte à l’émir des Croyants.

    _____________________ 1 Jour d’Arafat, neuvième jour du mois dou’l hidjà, où les pèlerins de la Mecque se rendent au mont Arafat.

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    Abou Youssef ben Abd el-Hakk, en appuyant l’accusation du témoignage du lieutenant Abd el-Malek. L’émir envoya aussitôt au kady de Fès, Abou Mohammed el-Tadly, l’ordre de faire raser ce pavillon, et cela fut fait le mercredi, 30 radjeb, an 588. Les successeurs de Ben Berkya conservèrent les deux battants de ce pavillon, et, ne pouvant mieux les employer, ils en firent présent à la mosquée El-kairaouyn, où ils furent mis en place en 617, avec une inscription portant le nom de Ben. Berkya, celui de l’ouvrier qui les avait. construits, et la date à laquelle ils avaient été achevés, mois de radjeb an 578. Le Mestoudâ (Sacrarium) fut commencé par le fekhy vertueux Aby Mohammed Ychekour, qui fit faire la chambre souterraine, dont, les parois en pierre et en terre, soutiennent une voûte en marbre qui est recouverte de sable et de plâtre. Le fekhy, Abou el-Kassem ben Hamyd, chargé de ces constructions, fit poser trois serrures à chacune des deux portes du Mes­ toudâ, et plaça dans l’intérieur plusieurs coffres-forts, mais cela n’empêcha pas que sous le kadydat d’Abou Amrân, les capitaux de la mosquée, les reve­ nus des habous, les livres et autres dépôts précieux, y furent volés sans qu’on ait pu jamais découvrir le voleur. Le mur de l’orient et ses dépendances, déjà très anciens et n’ayant pu être entretenus, faute d’argent, pendant le temps de famine et de troubles qui désolèrent Fès, tombaient en ruine. En 682 (1283 J. C.), Abou Abd Allah elMadhoudy écrivit à l’émir des Musulmans El-Kaïm Bil Hakk Abou Yacoub ben Abd el-Hakk, pour lui demander la permission de faire toutes les répara­ tions nécessaires. Ce prince généreux (que Dieu l’agrée !) lui répondit favo­ rablement, et l’autorisa à prélever les fonds sur les revenus de la djeziâ et de l’achoura, après toutefois que les sommes habous auraient été employées. Abou Abd Allah el-Madhoudy refit donc à neuf toute la partie est de la mos­ quée, et y dépensa de fortes sommes. Le mur du nord tombait également en ruines ; en 699, le fekhy Abou Ghâleb el-Maghyly demanda l’autorisation de le réparer à l’émir des Musul­ mans Aby Yacoub (que Dieu l’agrée !). Ce prince la lui accorda, et lui envoya en même temps un bracelet d’or de la valeur de cinq cents dinars. «Sers-toi de ce bracelet, lui écrivit-il, pour refaire à neuf la partie nord de la mosquée. C’est un bien hallal, pur. L’émir mon père fit, faire ce bijou avec l’argent, que Dieu lui avait dispensé sur le cinquième du butin remporté sur les Chrétiens en Andalousie, et en fit présent à ma mère, dont j’ai hérité. Puis-je en faire un meilleur usage que de le consacrer à la mosquée bénie ?» (Que le Dieu très-haut les récompense tous trois !) Le mur du nord fut donc refait à neuf avec le produit de ce bracelet, depuis le Bab el-Hafat jusqu’à la petite chapelle des femmes. La grande skayah (réservoir, bassin) fut construite sous le fekhy, l’imam vertueux, intègre et modeste, le béni Abou Mohammed Ychekour

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    (que Dieu le .protége !), et aux frais du cheïkh Aby Amran Moussa ben Abd Allah ben Sydâf. Ce cheïkh, qui était fort riche, avait quitté le Djebel Beny Bezgha, son pays, et s’était fixé à Fès, où il s’était lié avec le fekhy Abou Mohammed Ychekour. «J’ai beaucoup de biens, lui dit-il un jour, et je dési­ rerais l’employer à quelque œuvre utile à la mosquée sacrée ; mes richesses sont hallal et pures, j’en ai hérité de mon père, auquel mon grand-père les avait laissées ; jamais elles n’ont servi à faire le commerce ; mes aïeux les ont amassées du produit de leurs terres et de leurs troupeaux.» Mais le fekhy Abou Mohammed Ychekour, ne s’en tenant pas à ces paroles, refusa son offre et lui déclara d’abord qu’il ne permettrait pas, qu’un seul drahem de ces biens fût employé à la mosquée. Pourtant Aby Amrana l’ayant supplié encore de lui laisser au iinoins construire une skayah et un dar loudhou (réservoir et lieux aux ablutions) pour le service des fidèles, à côté de la mosquée, le fekhy ne put le lui refuser, mais, il exigea qu’il prêtât serment, et, lorsque, dans la mosquée, au milieu du mîhrab, une main star le Livre, il eut juré que ses biens étaient purs et hallal, qu’ils provenaient de l’héritage de ses pères, et que, jamais ils n’avaient servi à faire le commerce, Il lui dit : «A présent, Aby Amram, tu peux employer tes richesses à une bonne œuvre: construis la skayah ; Dieu très-haut le récompensera !» Aby Amram acheta donc le terrain du dar loudhou qui est situé vis­ à-vis le Bab el-Hafat, et après l’avoir soigneusement nivelé, if fit ses cons­ tructions, qui furent achevées dans les premiers jours du mois de safar, an 576 (1120 J. C.). De son côté, le fekhy Abou Mohammed Ychekour écrivit à l’émir des Musulmans pour lui faire part de cette affaire et pour lui deman­ der, en même temps, l’autorisation de faire arriver l’eau à ce nouveau réser­ voir. L’émir lui ayant répondu de prendre toute l’eau qu’il voudrait, dût-elle passer à travers la ville, il rassembla les hommes de l’art, les maçons et les principaux habitants, et leur ordonna de désigner le lieu d’où l’on pour­ rait titrer cette eau. Leur choir. tomba sur Aïn el-Debâghin (fontaine des tanneurs) ; mais il ne convint pas au fekhy Abou Mohammed, qui objecta que les eaux de cette fontaine étaient corrompues par les tanneries dont elle recevait toutes les immondices, et, sur son refus, on désigna la magni­ fique fontaine nommée Aïn Khoumâl, située au dehors des tanneries, dans une fabrique de teinture. Aby Amram acheta cette fabrique et la paya le double de sa valeur à cause de ladite fontaine. La source est située dans une chambre souterraine semblable à une salle de bains, où l’eau jaillit en deux endroits à travers un rocher. Cette eau, bien que difficile à digérer, est pure et douce. Aby Amram l’amena, au moyen d’un canal, dans un bassin situé à côté de ladite chambre ; de là il établit, une conduite eu plomb qui passe à travers la montée du Souk el-Doukhan, suit le karsthoun au sud de la mos­ quée El-Cheurfà, traverse les bazars, le marché El-Hararyn (des soyers), la

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    place El-Khezâzyn (marchands d’étoffes), et aboutit au bassin en plomb situé devant la dernière boutique des mouthekyn (notaires) qui est attenante à la mosquée El-Kairaouyn. De ce bassin l’eau passe dans une citerne carrée doublée de plomb, d’où enfin elle se répand en quantité suffisante à chaque endroit, dans les skayah, à l’ancien jet d’eau, au Bab el-Hafat, dans les chambres du dar loudhou et dans le grand bassin de la fenêtre à grillage. Le dar loudhou (lieux d’aisances), est pavé en marbre et, contient quinze cabinets qui reçoivent l’eau chacun en même temps. Au milieu du beydhat (chambre aux ablutions) est construite une large pile au centre de laquelle s’élève un tuyau de cuivre d’où l’eau jaillit par plusieurs robinets. Tout cela est d’un travail fini et d’une remarquable élégance. Le beydhat est surmonté d’une magnifique coupole en plâtre, incrustée d’azur et d’autres couleurs diverses ; il fait face au Bab, el-Hafat. A, côté de cette porte, qui est moins haute que large, et par laquelle lai foule entre et sort le plus, se trouve un petit bassin en cuivre, d’où l’eau retombe sur des dalles de marbre blanc, vert et rouge, pour le service de ceux qui vont pieds nus ; toutes les autres portes d’entrée furent pavées en marbre jusqu’à la cour par le khathib Abou Abd Allah Mohammed ben Aby Sbor; avant lui elles étaient pavées en briques, comme la cour. A côté du Bal et-Hafat est située l’ancienne skayah, construite par Abd el-Melek el-Moudhafar. Les fidèles, y font aussi leurs ablutions, et quelques-uns y viennent puiser l’eau qui leur est nécessaire. Au sortir de cette skayah, les eaux forment un ruisseau où les ouvriers prennent l’eau dont ils ont besoin et où les écoliers vont jouer et se baigner.

    HISTOIRE DES KHATHEB(1) (PRÉDICATEURS) DE LA MOSQUÉE EL-KAIRAOUYN, SOUS LE RÈGNE DES ALMOHADES ET SOUS CELUI DES MERYN, DESCENDANTS D’ABD EL-HAKK. QUE DIEU PROLONGE LEURS JOURS ET ÉTERNISE LEUR GOUVERNEMENT !

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    L’auteur du livre a dit : Le premier khathib qui prêcha dans la chaire d’ElKairaouyn, construite par Abou Mohammed Abd el-Hakk ben Mahycha fut le

    ____________________ 1 Les fonctions d’imam et de khathîb sont très-simples ; ces prêtres président à la prière, la commencent à haute voix aux heures où les musulmans se rendent à la mosquée, et veillent au maintien de l’ordre. Les plus anciens ou les plus habiles remplis­ sent un rôle analogue à celui de nos prédicateurs : ce sont les khatheb. Chaque vendredi, à l’heure de midi,. ils montent eu chaire et prononcent ce que l’on appelle le khotbah, sermon, espèce de prône qui doit renfermer la louange de Dieu, celle du prophète et une formule ou acclamation en faveur du sultan et pour la longue durée de son règne. Cet usage date de l’époque des premiers khalifes d’orient, qui l’avaient institué, en leur nom, dans leurs états et dans ceux qui reconnaissaient leur suzeraineté. Plus tard, et après l’extinction de la race des Abbassides, chaque prince mahométan fit faire cette prière, véritable Domine salvum, pour son propre compte et en son nom seul, ce qui s’observe

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    kady, le fekhy, vertueux et intègre Abou Mohammed Mehdy ben Ayssa. Homme de bien et grand orateur, il avait la parole facile, claire et persuasive. Chaque vendredi il prononçait un nouveau sermon, cependant il ne conserva ses fonctions que pendant cinq mois, et il fut remplacé, à l’arrivée des Almo­ hades, par le docte et vertueux Abou el-Hassem ben Athya, qui avait l’avan­ tage de parler le berbère. Celui-ci prêcha pour la première fois, le premier vendredi du mois de djoumad el-aouel, an 540, et demeura khathîb de la mosquée jusqu’au jour de sa mort, le samedi 8 du mois dou’1 kaada, an 558. (Que Dieu lui fasse miséricorde !) Le fekhy Abou Mohammed Ychekour el-Djeroury lui succéda. C’était un des cheïkhs du Maghreb en religion, en bienfaisance et en générosité ; fort riche et possédant dans son pays d’im­ menses troupeaux et de nombreuses bêtes de somme dont il avait hérité de son père, il s’était adonné aux belles-lettres et à l’étude des sciences. Toute­ fois il ne parlait qu’un berbère si inintelligible qu’il ne lui fut pas possible de faire le khotbah ; conservant les fonctions d’imam, il confia celles de khathib à Abou Abd Allah Mohammed ben Hassen ben Zyad Allah el-Mezly, qui les remplit jusqu’au jour de sa mort, le mercredi 23 djoumad el-aouel, an 572. (Que Dieu lui fasse miséricorde !) Il fut remplacé par le fekhy Abou el-Kassen Abd er-Rahman ben Houmyd, également désigné par Mohammed Ychekour, lequel exerça pendant quarante ans les fonctions d’imam de la mosquée El-Kairaouyn, et n’oublia pas une seule fois de remplir ses devoirs religieux, tant son cœur était dégagé de toute antre pensée. Le khathîb Abou el-Kassem mourut le mardi 14 ramadhan le grand, an 581, et eut pour suc­ cesseur le fekhy Abou Amram Moussa el-Maâlim (le maître) qui tenait une école sur le point d’Aby Raous. El-Maâlim avait la parole si touchante que tous ceux qui lui entendaient réciter le Koran ne pouvaient retenir leurs

    encore aujourd’hui non-seulement au Maroc, mais en Turquie, en Perse et chez plusieurs peuples de l’Asie centrale. Le khatbîh, lorsqu’il prend la parole, tient en main un bâton, en guise d’épée, insigne d’une religion dont l’esprit dominant a été la conquête et est encore aujourd’hui l’intolérance. Quelquefois il arrive que le sermon se borne à la lecture d’une sentence impériale ou d’un ordre relatif à quelque affaire de douane ou d’administration. Qu’il s’agisse, par exemple, d’une levée d’hommes ou d’impôts, et les fidèles manqueront de voix pour le vivat de l’empereur. Mais il est des circonstances. rares il est vrai, surtout dans les temps modernes, où le khathîb soulève d’un mot un enthousiasme frénétique, c’est lorsqu’il s’agit de faire appel à la guerre sainte contre les Chrétiens. A la lecture solennelle du chapitre VIII* du Koran, intitulé le Butin, succèdent, suivant les circons­ tances et les localités, des commentaires qui peuvent émaner d’ordres supérieurs, comme cela s’est pratiqué en 1846, ou bien, comme on l’a vu souvent en Algérie, n’être dictés que par le fanatisme de simples marabouts. * C’est sur le 63e verset de ce chapitre, «S’ils inclinent à la paix (les infidèles), tu t’y prêteras aussi et tu mettras ta confiance en Dieu, car il entend et sait tout,» que s’est appuyé Moulaï Abd el-Rahman, en t 1844, pour se disculper aux yeux des bons musulmans d’avoir traité avec la France.

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    larmes. En recevant l’ordre qui lui conférerait les fonctions de khathîb il fut saisi d’étonnement et de crainte «O mon Dieu ! s’écria-t-il, en sanglotant, ne me couvrez pas de, confusion au milieu de vos serviteurs, ô Seigneur clé­ ment et miséricordieux !» Le lendemain, jeudi, il s’en alla dans les zaouias et se mit à visiter les tombeaux des Justes en pleurant et en priant ; le soir il se retira dans urne chapelle oie se trouvaient plusieurs personnes, et passa toute la nuit en larmes à invoquer le Très-Haut et à réciter le Koran. Les assistants émus, pleuraient, de ses pleurs et étaicnt tristes de sa tristesse. Ils firent avec lui la prière du matin. Lorsque le muezzin fit entendre le premier chant du vendredi, El-Maâlim, revêtu de ses plus beaux habits, se rendit, précédé des muezzins, à la mosquée sacrée ; triste et silencieux, il s’assit sur un banc de pierre; puis, au second appel du muezzin, il monta dans la chaire, autour de laquelle le peuple se pressait ; tant que les chiants durèrent, il ne cessa de verser des pleurs ; alors il se leva et lut la prière correctement et sans hésitation, et, s’étant placé sur, le mîhrab, il fit le khotbah avec tant de sagesse et d’éloquence que les assistants ne purent retenir leurs larmes, et chacun, à la fin du sermon, se précipita vers lui pour lui baiser les mains. Moussa el-Mâalim continua, dès lors, à remplir les fonctions de khathîb. Lorsque le kady Abou Abd Allah Mohammed ben Mymoun el-Houary vint à Fès, son premier mot, en entrant en ville, fut pour demander aux habi­ tants quel était le khathîb de la mosquée El-Kairaouyn. «Un saint homme, lui répondit-on ; et après qu’on l’eut nommé, il approuva le, choix. Cepen­ dant le vendredi suivant, étant allé à la prière, il trouva à Moussa el-Maâlim une figure si déplaisante qu’il ne put s’empêcher de dire qu’il était honteux d’avoir conféré une pareille dignité à un tel homme. «Seigneur, lui répliqua quelqu’un, quand vous entendrez son khotbah, vous trouverez sa figure, belle.» Et, en effet, à peine le khathîb eut-i1 prononcé quelques mots que le kady ben Mymoum ne put retenir ses larmes et alla lui demander humble­ ment pardon des paroles qu’il avait dites. Le fekhy Abou Amram Moussa el-Maâlim était d’une grande sensibilité, et d’une modestie qui allait parfois jusqu’à la crainte. A la mort d’Abou Mohammed Ychekour (20 dou’l kaada, an 598), il réunit les fonctions d’imam à celles de khathîb, mais il ne les conserva que pendant trois mois, étant mort lui-même le 20 safar, an 599. (Que Dieu lui fasse miséricorde !) Le fekhy Abou Abd Allah succéda à son père Moussa el-Maâlim. La première fois qu’il monta en chaire il avait à peine dix-huit ans ; mais, aussi beau que sage, il se distinguait déjà par sa bienfaisance, son intégrité et son éloquence. Il n’eut aucune des passions de la jeunesse, et dès sa plus tendre enfance il se livra exclusivement à l’étude des sciences et de la religion. C’est le seul exemple d’un homme jeune et imberbe qui soit monté dans la chaire de la mosquée El-Kairaouyn; ses rares qualités étaient connues de tous ; vertueux, religieux, modeste, sa conduite fut toujours aussi belle que sa figure. Lorsque Moussa el-Maâlim tomba

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    malade, on vint le prier de désigner son fils pour lui succéder au khotbah; mais le vertueux fekhy répondit : «Dieu connaît le bien, et à lui seul il appar­ tient de choisir les serviteurs, de sa maison !» et, quelques jours après il rendit l’âme. Lorsque son corps fut transporté au cimetière et déposé au bord de la tombe, tous les assistants sanglotaient et disaient : «Qui est ce qui pourra réciter les prières sur ce cercueil ? — C’est au fils, répondit le kady, qu’il appartient de rendre les derniers devoir du père !» Et le jeune Abou Mohammed l’ayant pris la parole, récita les prières d’usage et l’on se sépara. Le fils d’El-Maâlim avait ainsi rempli ses premières fonctions d’imam. Le vendredi suivant, il se revêtit des vêtements que, son père portait en chaire, et ayant passé pardessus un burnous blanc dont lui avait fait cadeau Abou Mrouan, il lut le khotbah et récita les prières avec une onction qui étonna les assistants et les remplit d’admiration pour cet enfant si sensible et si craintif encore. L’émir des croyants, Abou Abd Allah el-Nasser étant venu à Fès, désira voir le fekhy Abou Mohammed pour lui offrir quelques cadeaux. Lejeune khathîb s’étant rendu au palais (situé sur le Oued Fès) dans la matinée du mardi, engagea avec l’émir une conversation dans laquelle il fit preuve d’un esprit et d’une éloquence qui plurent fort à ce prince. A l’heure du Douour, l’émir le pria de faire la prière, et lui dit : «Qui est ce qui récitera la prière dans la mosquée aujourd’hui, puisque tu es avec nous ? «— J’ai laissé un remplaçant, qui vaut mieux que moi, répondit le fekhy, c’est le maître qui m’a enseigné à lire le livre, du Dieu que je chéris. Avant de sortir je me suis souvenu du Prophète, et ne sachant pas quand je reviendrais, j’ai prié mon maître de mie remplacer à la Chaire et à la prière, et mon maître est mon seigneur ; car le Prophète (que Dieu le comble de ses bénédictions !) a dît : Celui qui vous enseigne les versets du livre de Dieu très-haut est votre seigneur et maître. Je l’ai donc choisi et tous, m’en ont remercié.» Abou Abd Allalh el-Nasser, ayant congédié le jeune khathîb, le fit suivre d’un serviteur chargé de sept vêtements et d’une bourse contenant mille dinars, mais le fekhy, revenant aussitôt sur ses pas pour le remercier, lui dit : «Ô émir des Croyants ! j’accepte volontiers les sept vêtements que tu m’offres; mais je te rends l’argent, dont je n’ai nul besoin. Je suis copiste habile et mes copies me donnent de quoi vivre. — N’importe, lui répondit l’émir, garde toujours cette somme : elle te servira à te minir de choses utiles. — Ô émir des Croyants garde-toi d’ouvrir pareille porte, Cette somme t’est, plus nécessaire qu’à moi. Tu as des serviteurs et des soldats à payer, des bons Musulmans à secourir et des frontières à défendre.» Et il sortit sans vouloir accepter un seul drahem. Abou Mohammed ben Moussa el-Maâlim remplit les fonctions d’imam et de khathîb jusqu’à sa mort, le dimanche 11 du moi de radjeb l’unique, an 621 (Que Dieu lui fasse miséricorde !) Pendant sa

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    maladie il choisit pour le remplacer son maître Abou Mohammed Kassem el-Koudhakhy, qui lui avait enseigné la lecture du livre de Dieu chéri. Devenu imam et khathîb, à la mort de son élève, El-Koudhakhy, fut bientôt attaqué par des fekhys et des cheïkhs, qui l’accusèrent d’avoir des rapports avec les femmes par l’entremise de ses écoliers. Le fekhy Abou Mohammed ben el-Nehyry, ayant écrit au prince des croyants pour lui faire part de ce qui se passait, reçut cette réponse de l’émir : «Ce que vous m’écrivez relative­ ment à El-Koudhakhy est impossible, car j’ai moi-même entendu son prédé­ cesseur dire que son Maître valait, mieux que lui ; en conséquence, j’entends que rien ne soit changé. Cependant, lorsque le fekhy Abou Mohammeed Kassem el-Koudhakhy eut connaissance de cette accusation, il abandonna l’école et ne sortit plus de la mosquée, où il vécut retiré dans son apparte­ ment d’imam jusqu’au jeudi 22 ramadhan, an 625. (Que Dieu lui fasse misé­ ricorde !) A la mort d’El-Koudhakhy, le khotbah passa au fekhy Abou Abd Allah Mohammed ben Abd er-Rahmam el-Chekhaby, homme docte, bien­ faisant, religieux, éloquent et versé dans la connaissance des temps et des astres. C’est durant son imamat qu’arriva du Ksar Ketâma le muezzin Abou el-Hadj Youssef ben Mohammed ben Aly el-Skathy, astronome habile et doué d’une si belle voix, que le kady Ben Amrân lui conféra, en 626, le khotbah dans la mosquée de la Kasbah, dont le Khathîb était malade. ElChekhaby mourut en 629, et fut remplacé par le fekhy vénérable, El-Hadj el-Khathib, auquel succéda, en 635, le cheikh Abou Mohammed Abd elKhaffar, qui céda lui-même ses fonctions au bout de six mois au cheïkh Abou el-Hassan Aly ben el-Hadj, qui mourut en 653. Son successeur, le cheikh, l’imam, le savant, le guerrier saint, le conseiller, le vertueux, l’intè­ gre Abou Abd Allah Mohammed ben el-Cheikh el-Hadj ben el-Hadj Yous­ sef el-Mezdaghy (que Dieu le récompense !) confia le khotbah à son fils, le fekhy Abou el-Kassem, et garda pour lui les fonctions d’imam. Il avait déjà refusé trois fois l’imamat, et, un jour, questionné sur la cause de ces refus, il répondit : «Le cheïkh vertueux et versé dans le Hadits, Abou Der el-Hacheny, qui m’a enseigné à lire le livre de la sagesse, me dit, le jour même de la mort de l’imam Abou Mohammed ben Moussa el-Mâalim, en me regardant d’un regard prolongé : «O Mohammed ! tu deviendras l’émir de la prière dans la mosquée El-Kairaouyn, mais alors la fin de tes jours sera proche !» Cette pensée, qui me revient sans cesse à l’esprit, a été la cause de mes premiers refus.» Le fekhy Abou Abd Allah Mohammed fut remplacé, à sa mort, par le cheïkh, l’imam Abou el-Hassen Aly ben Hamydy ; et son fils Abou el-Kas­ sem céda le Khotbah à Abou Abd’Allah Mohammed ben Zyad el-Medemy ; à leur mort, les cheikhs et les fekhys de la ville élurent pour imam le fekhy

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    tueux et béni, le lecteur du livre dans la mosquée El-Kairaouyn, Abbas Ahmed ben Aly Zrah, et ils confièrent le khotbah au cheïkh vertueux et bien­ faisant, Abou el-Kassem ben Mechouna ; mais soixante et dix jours après ces nominations, il arriva un ordre supérieur de l’émir des Croyants, Abou Youssef, qui conférait le khotbah au fekhy versé dans le Hadits, Abou elKassem el-Mezdekhy, et l’imamat au cheïkh vertueux et juste, Abou Abd Allah Mohammed ben Aby el-Sebrany, qui le céda plus tard au juste, et versé dans le Hadits, Abou el-Abbas, fils du fekhy Aby Abd Allah ben Rachid, le plus docte, le plus saint imam de son époque. L’imam Abou elAbbas ben Rachid se retira au bout de trois ans environ, et fut remplacé par le fekhy Abou el-Kassem el-.Mezdakhy, qui remplit les fonctions d’imam et de khathîb tant que son âge avancé le lui permit, et les céda enfin à son fils, le fekhy vertueux et béni, Abou el-Fadhl. (Que Dieu le conserve par sa toute-bonté ; car Dieu est miséricordieux et bienfaisant !)

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    La mosquée El-Andalous demeura telle qu’elle avait été bâtie jusqu’à l’an 600. A cette époque, l’émir des Croyants Abou Abd Allah el-Nasser donna l’ordre d’y faire toutes les réparations nécessaires. En même temps il fit ouvrir la grande porte du nord, qui donne sur la cour, et fit construire au-dessous un réservoir en marbre rouge, dans lequel l’eau fut amenée du Bab el-Hadid. Le jet d’eau et le bassin de la cour furent faits aux frais de Sid Abou Zakaria, père de khalifes, qui versa entre les mains d’Abou Chama el-Djyachy, directeur des travaux, la somme nécessaire à ces cons­ tructions. Depuis lors, jusqu’en 695, on ne toucha plus à cette mosquée ; à cette époque, Abou Abd Allah ben Mechouna, imam et cheïkh, pria l’émir des Croyants, Abou Yakoub, fils de l’émir des Musulmans, Abou Youssef ben Abd el-Hakk (que Dieu les agrée !), de lui permettre de réparer cet édi­ fice. L’émir l’ayant autorisé, Ben Mechouna refit à neuf tout ce qui était détruit ou endommagé, et dépensa à cela de fortes sommes habous. Le jet d’eau, le bassin, le réservoir et les lieux aux ablutions reçurent leurs eaux de la source du Bab el-Hadid jusqu’à, l’époque de la famine de deux ans, où, tous les canaux ayant été détruits, il fallut puiser à la rivière Mesmouda l’eau nécessaire à la mosquée. Plus tard, l’émir des Musulmans, Abou Thâbet Amer ben Abd Allah, y amena de nouveau l’eau de la fontaine du Bab elHadid, en faisant reconstruire les travaux faits dans le temps par El-Nasser l’Almohade, et dont il ne restait plus que les traces. Ces travaux, semblables aux premiers, furent faits en 707 (1307 J. C.) aux frais du bit el-mal, et sous la direction de l’architecte Abou el-Abbas Ahmed el-Djyâny.

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

    CONTINUATION DE L’HISTOIRE DES EDRISSITES HOSSEÏNIENS (QUE DIEU LEUR FASSE MISÉRICORDE !)

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    L’émir Yhya succéda à son père Yhya ben Mohammed ben Edriss ben Edriss, sous le règne duquel la mosquée El-Kairaouyn fut construite. Yhya ben Yhya était un prince de mauvaises mœurs ; il viola dans le bain une jeune fille juive nommée Hanyna, la plus belle femme de l’époque, qui avait résisté à ses offres et à ses prières. Bientôt Abd er-Rahman ben Aby Sahel et-Djedmy se révolta contre le nouvel émir, et forma, avec la femme de Yhya ben Mohammed, le complot de l’assassiner; mais Khateka, fille d’Aly ben Omar et femme de l’émir, ayant découvert leur projet, pressa son mari de passer dans l’Adoua el-Andalous, afin de se soustraire à leurs tentatives ; il n’en eut pas le temps ; il mourut dans la même nuit, de douleur et de remords de s’être attiré, par sa propre faute, la honte et l’opprobre qui le couvraient. Abd er-Rahman ben Aby Sahel prit alors le gouvernement de la ville ; mais Khateka écrivit aussitôt à son père, Aly ben Omar ben Edriss, pour lui faire part de ce qui venait de se passer et de l’usurpation de Ben Aby Sahel. A la réception de ces nouvelles, Aly ben Omar ben Edriss, qui gouvernait le pays des Senhadja, rassembla à la hâte ses soldats et ses gens, et marcha sur Fès. Il entra dans l’Adoua el-Kairaouyn, renversa l’usurpateur et fit reconnaître par les deux Adouas sa souveraineté, qu’il eut bientôt établie et étendue sur tout le Maghreb. C’est ainsi que le pouvoir passa des mains des descendants de Mohammed ben Edriss dans celles des descendants d’Omar ben Edriss, frère de. Mohammed.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’IMAM ALY BEN OMAR BEN EDRISS.

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    Aly ben Omar ben Edriss ben el-Hosseïn ben el-Hosseïn ben Aly ben Abou Thaleb (que Dieu les agrée !) fut proclamé souverain de Fès et de tout le Maghreb après la mont de son cousin Yhya ben Yhya. Il conserva le pouvoir jusqu’à l’époque où il fut attaqué par Abd el-Rezak el-Fehery, l’étranger. Celui-ci, étant passé de Ouechka(1) en Andalousie, son pays, dans le Maghreb, vint camper sur le mont Ouablân, situé à une journée et demie de Fès. Accueilli par un grand nombre de Berbères des tribus de Médiouna, de Ghyata et autres, qui l’élurent pour chef, il construisit, sur le mont Sla, dans les terres de Médiouna, un château qu’il appela Ouechka, du nom de sa patrie, et qui existe encore aujourd’hui. Ensuite, ayant fait une descente dans le pays de Sfarya, il s’empara du village de Sfar, dont les habitants augmentè­ rent le nombre de ses soldats, et alors, revenant sur ses pas, il marcha sur Fès. A son approche, l’émir Aly ben Omar, ben Edriss sortit de la ville avec une forte armée et lui livra bataille. Le combat fut sanglant, mais la victoire resta

    1 Huesca.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    à Abd el-Rezak, et l’émir, voyant la plus grande partie de son armée détruite, prit la fuite et se retira dans le pays de Ouaraba. Abd el-Rezak entra à Fès et s’établit dans l’Adoua el-Andalous, où les khotbah furent faits en son nom. Toutefois il ne put se faire reconnaître par les habitants de l’Adoua el-Kairaouyn qui, ayant envoyé chercher Yhya ben el-Kassem ben Edriss, surnommé el-Mekadem (le chef), le proclamèrent émir et le mirent à leur tête. Celui-ci, ayant attaqué Abd el-Rezak, le défit et le chassa de l’Adoua elAndalous, où sa souveraineté fut aussitôt reconnue et par les indigènes et par les étrangers andalous qui l’habitaient. L’émir Yhya ben el-Kassem confia le gouvernement de l’Adoua el-Andalous à un préfet nommé Thalabah ben Mehârib ben Abd Allah, de la tribu de Azdy, du pays de Rebath et descen­ dant de Mehhaleb ben Aby Sfrah. Thalabah fut remplacé à sa mort par son fils AbdAllah, surnommé Abboud, également nommé par l’émir Yhya, et auquel succéda son fils Mehârib ben Abboud ben Thalabah.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR YHYA BEN EL-KASSEM BEN EDRISS EL-HOSSEÏN, SURNOMMÉ EL-MEKADEM (LE CHEF).

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    L’émir Yhya ben. El-Kassem fut proclamé souverain de Fès après la fuite de son cousin Aly ben Omar, et après avoir chassé Abd el-Rezak de l’Adoua el-Andalous, dont il confia le gouvernement à son préfet Thalabah ben Mehârib. Ce prince se mit immédiatement en expédition pour aller châ­ tier les gens du pays de Sfarya contre lesquels il eut à soutenir de grands combats et de sanglants massacres. D’ailleurs, il gouverna heureusement jusqu’en 292, époque à laquelle il fut assassiné par Rébi ben Soléïman.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR YHYA BEN EDRISS BEN OMAR BEN EDRISS.

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    Yhya ben Edriss ben Omar ben Edriss, l’Hosseïnien, succéda à son cousin germain Yhya ben el-Kassem el-Mekadem ; il fut proclamé émir par les deux Adouas, et son nom fut placé dans tous les khotbah du Maghreb. Il distribua les commandements des provinces aux descendants d’Omar, et fut le plus grand et le plus illustre des Edrissites après Edriss ben Edriss. Aucun ne fut si instruit, si bien élevé, si puissant, et n’eut une domination aussi étendue. Docteur en loi et versé dans le Hadits, il parlait l’arabe pur, et il fut juste et religieux. Il gouverna tranquillement jusqu’en 305, où il lut atta­ qué par Messala ben Habous el-Mekenèsy, kaïd d’Obeïd Allah el-Chyay(l), qui régnait alors à Kayrouan. A l’approche de ce général, l’émir Yhya

    1 Obeid Allah el-Chyay on Chyi, fondateur de la dynastie des Fathimites, en Afri­ que, appelée aussi des Obeïdites ou des lsmaëliens. Obeïd Allah surgit de Sidjilmessa en 296 ou 298 de l’hégire, refaisant appeler El-Mehdy, le directeur, et se disant annoncé par ces paroles de Mahomet : Vers l’an 300 le soleil se lèvera du côté de l’occident.» (D’Herbelot.)

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    sortit de la ville avec ses troupes ; mais il fut battu et forcé de rentrer à Fès, où il se renferma. Assiégé par Messala, il fut bientôt obligé de capituler et de se soumettre aux conditions du vainqueur, qui exigea de fortes sommes, et une déclaration écrite par laquelle l’émir se reconnaissait dépendant d’Abd Allah el-Chyay, souverain de l’Ifrîkya. Messala retourna alors à Kayrouan, laissant la surveillance du Maghreb à Moussa ben Aby el-Afya, maître de Tsoul et du pays de Taza qui, à son arrivée, était venu au-devant de lui avec des présents, l’avait bien accueilli dans ses états et avait pris part à la guerre qu’il venait de faire dans le Maghreb. Moussa ben Aby el-Afya, enorgueilli parle succès, chercha bientôt à faire prévaloir son autorité dans le Maghreb; mais il ne put l’emporter sur Yhya ben Edriss, l’Hosseïnien, qui avait pour lui noblesse, générosité, religion, justice, et qui contrecarrait aisément tous ses plans. Moussa était dévoré de colère et d’envie; aussi, en 309, lorsque le kaïd Messala passa pour la seconde fois dans le, Maghreb, lui adressa-t-il les plus vives instances pour qu’il s’emparât de la personne de l’émir de Fès, tant qu’enfin ce général, excité et poussé à bout par, ses supplication réitérées, condescendit à ses désirs et marcha sur Fès. A son approche, l’émir Yhya sortit avec l’élite de ses soldats pour le recevoir ; mais à peine arrivé, il fut arrêté et couvert de chaînes. Messala entra à Fès précédé de son prisonnier, monté sur un chameau ; puis, à force de mauvais traitements, il se fit livrer tous les biens et les trésors cachés du malheureux Yhya, et, lorsqu’il n’eut plus rien à attendre de ses révélations, il lui ôta ses chaînes et l’exila dans la ville d’Asila, nu et manquant de tout. L’émir Yhya passa quelque temps chez son cousin, où la pitié de ses amis lui prodiguait des secours. Bientôt, ne pouvant plus se résigner à accepter ces aumônes, il partit pour passer en Ifrîkya ; mais, arrêté en route par Moussa, il fut jeté dans les prisons de la ville de Mekenès, où il demeura très-longtemps avant de recouvrer sa liberté. Tel fut pourtant l’effet de la colère paternelle. Un jouir, Omar ben Edriss, son père, s’étant fâché, avait appelé sur lui la douleur; la misère et la honte; et, en effet, le malheureux Yhya resta près de vingt ans dans les prisons de Ben el-Afya. Lorsqu’il en sortit, il ne trouva d’autre refuge que la ville de Mehdïa, dont le peuple était en révolte, et il mourut de faim au commencement de l’année 332 (943 J. C.), pendant qu’Abolu Zyd Moukl­ halid ben Keïdâd , le Zenèta, assiégeait cette ville. Messala conserva le gouvernement de Fès et des pays circonvoisins pendant environ trois ans, sous le commandement de son préfet, Ryhan, qui fut, chassé par El-Hassen ben Mohammed ben el-Kassem ben Edriss el-Hosseïn.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR EL-HASSEN BEN MOHAMMED BEN ELKASSEM BEN EDRISS EL-HOSSEÏN, SURNOMMÉ EL-HADJEM (LE CHIRURGIEN, LE BARBIER, LE PHLÉBOTOMISTE).

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    L’émir El-Hassen ben Mohammed ben el-Kassem ben Edriss fut sur­ nommé El-Hadjem parce que, dans un grand combat qu’il soutint contre son oncle Ahmed ben el-Kassem, il frappait les cavaliers ennemis justement au mehadjem (endroit du cou où s’appliquent les ventouses) ; ce que voyant, Ahmed s’était écrié : «Décidément mon neveu est hadjem.» Le surnom lui resta, et, c’est ce qui lui fit un jour répondre à quelqu’un ce vers : «On m’ap­ pelle Hadjem, mais je ne suis point hadjem, bien que je ne manque jamais le mehadjem de mes ennemis.» L’an 310 (922 J. C.), l’émir el-Hassen entra secrètement à Fès avec quelques hommes, et peu de jours après il se fit proclamer souverain, à l’insu du gouverneur Ryhan el-Mekenèsy, qui prit la fuite ; il fut reconnu par un grand nombre de tribus berbères, et étendit sa domination sur les villes, de Louata, Sefra, Médiouna, les deux Mekenès, Basra, et sur la plus grande partie du Maghreb. En 311, il se mit en expédition pour aller atta­ quer Moussa ben Aby el-Afya, auquel il livra bataille à Fahs el-Dhad, sur les bords de l’Oued el-Methahen(1). Ce fut le plus grand combat qui eut lieu. sous les Edrissites ; 2,300 soldats de Moussa restèrent sur le champ de bataille, et de leur nombre était Sahel, fils de ce général. L’émir El-Hassen ne perdit environ que 600 hommes, mais, en retournant à Fès, il eut l’im­ prudence de devancer son escorte et de rentrer seul en ville. En le voyant arriver ainsi, le kaïd Hamed ben Hamdan el-Hemdany el-Ouaraby, qui était d’origine africaine, saisit l’occasion, et fit fermer les portes de la ville à la face de l’armée qui arrivait. Ayant attendu la nuit, il se rendit chez l’émir, le chargea de chaînes et l’emmena prisonnier dans sa maison ; puis il expédia un courrier à Moussa ben Aby, el-Afya pour lui annoncer ce qu’il venait, de faire et l’engager à venir prendre le gouvernement de Fès. Moussa arriva en toute hâte, entra dans l’Adoua el-Kairaouyn, et fut bientôt maître de l’Adoua el-Andalous. Une fois souverain de Fès, Moussa dit à Hamed ben Hamdan : «Livre-moi El-Hassen afin que par sa mort je compense la perte de mon fils.» Mais Hamed frémit à cette demande, car il n’était pas assez criminel pour faire verser le sang de la famille pair excellence. Il cacha encore plus soigneusement son prisonnier, et, à la faveur de la nuit, il alla le trouver, rompit ses fers et le fit échapper par-dessus les murs de la ville. Le malheu­ reux El-Hassen,, faute d’une corde, dût sauter de fort haut et se cassa la jambe ; cependant il parvint à se traîner jusqu’à l’Adoua el-Andalous, où il mourut après y être demeuré caché pendant trois jours.

    ____________________ 1 Oued el-Methahen : rivière des moulins, entre Fès et Taza.

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    En apprenant cette fuite, Moussa ben Aby el-Afya, oubliant, que c’était à Hamed ben Hamdan qu’il devait le gouvernement de Fès, résolut de le faire périr à la place de Hassen el-Hadjem ; mais il n’en eut pas le temps, Hamed ben Hamdan avait pris la fuite pour la Mehdïa. Le règne de l’émir El-Hassen dit El-Hadjem avait duré environ deux années.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE MOUSSA BEN ABY EL-AFYA, ÉMIR DE FÈS ET D’UNE GRANDE PARTIE DU MAGHREB.

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    L’émir Moussa ben Aby el-Afya ben Aby Bacel ben Aby el-Dhahak ben Medjoul ben Feradys ben Feradys ben Ouanif ben Meknas ben Sethif elMekenèsy émir des Mekenèsa, se rendit maître de Fès en 313 (953 J. C.), et étendit successivement sa domination sur les villes de Taza, Tsoul, El-Kou­ tany, Tanger, El-Basra et sur une grande partie des provinces du Maghreb. A peine les habitants de Fès eurent reconnu sa souveraineté, il s’éleva entre lui et Hamed ben Hamdan une forte querelle au sujet de l’émir Hassen; et, comme nous l’avons raconté, Hamed ben Hamdan, déjà accablé de remords, n’ayant pu consentir à livrer l’émir, ne dut son salut qu’à la fuite. Bientôt Moussa, proclamé émir par tous les cheïkhs et les Kabyles du Maghreb, se mit à la tête de ses troupes pour chasser les Edrissites de leur pays; et, à mesure qu’il les renvoyait impitoyablement de leurs demeures, il s’empara des villes de Asîla, de Chella et de quelques autres points que ces mal­ heureux princes avaient conservés. Vaincus, subjugués, poursuivis, les des­ cendants d’Edriss se réfugièrent tous ensemble dans la citadelle d’Hadjer el-Nser (Alhucema), place forte et inexpugnable. (Mohammed ben Ibrahim ben Mohammed ben El-Kassem dit, dans son histoire, qu’à cette époque les Edrissites disparurent dans un nuage(1)). Moussa ben Aby el-Afya vint aussi­ tôt mettre le siége devant Hadjer el-Nser avec l’intention manifeste d’anéan­ tir la race des Edrissites. Mais les cheïkhs et les principaux du Maghreb qui l’accompagnaient l’en empêchèrent : «Comment, lui dirent-ils, vous voulez enlever à notre pays jusqu’au dernier rejeton de la famille du prophète ! Vous voulez exterminer cette race bénie ! cela ne sera pas, et, non-seulement nous ne vous aiderons point, mais nous nous y opposerons par tous nos moyens.» Moussa, honteux de ces justes reproches, leva le siège et retourna à Fès, en laissant toutefois un de ses kaïds, Abou el-Fath de Tsoul, avec 1,000 cavaliers pour bloquer et gouverner les derniers descendants d’Edriss. Ces événements s’accomplirent en 317 . Moussa, émir de Fès, gou­ verna tranquillement jusqu’en 320, époque de la venue, dans le Maghreb, de Hamid ben Sahel, kaïd d’Obeïd Allah el-Chyay, émir de Mehdïa, qui arriva

    ____________________ 1 Image : la forteresse de Hadjer el-Nser (rocher de l’aigle) est située sur le sommet d’un mont souvent enveloppé de nuages.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    à la tête d’une grande armée avec Hamed ben Hamdan el-Hemdany. Voici pourquoi : A son retour de Hadjer el-Nser, Moussa était reste quelque temps à Fès, et, pendant son séjour, il avait fait périr Abd Allah ben Thalabah ben Mhârib ben Abboud, gouverneur de l’Adoua el-Andalous, et avait nommé à sa place Mohammed ben Thalabah, frère d’Abd Allah, qui, destitué à sont tour, avait été remplacé par Taoual ben Aby Yezy ; d’un autre côté, il avait confié l’Adoua el-Kairaouyn à Moudyn, son propre fils. Alors il s’était mis en marche et s’était porté sur Tlemcen, qui était encore au pouvoir d’un descendant d’Edriss, nommé Hassen ben Abou el-Aïch ben Edriss, lequel, ayant fait aussitôt sa soumission, se retira, en 319, à Melilia, une des îles de la Moulouia, abandonnant à Moussa Tlemcen et ses dépendances. Un an après, au mois de châaban 320, Moussa s’était emparé de la ville de Tekrour et de tout le pays environnant ; et alors, comme roi de Fès, de Tlemcen et de Tekrour, il avait envoyé sa soumission à l’émir de l’Andalousie, Abd erRahman el-Nasser Ledyn Illah, au nom duquel il fit faire les khotbahs dans tous ses états. Ce fut, en apprenant cette dernière nouvelle, qu’Obeid Allah elChyhy, régnant à Mehdïa, se décida à envoyer dans le Maghreb son kaïd Hamid, à la tête de dix mille cavaliers. Ce général, ayant rencontré Moussa à Fahs-Mysour, lui livra bataille. Le combat fut sanglant, mais sans résultat. Alors Hamid; ayant attendu la nuit, tomba sur le camp ennemi et le défit entièrement. Moussa prit la, fuite et se retira avec le reste de ses soldats à Aïn Ashak dans le pays de Tsoul. Après ce succès, le kaïd Hamid marcha sur Fès, dont il s’empara sans coup férir, et dont le gouverneur, Moudyn, fils de Moussa, avait pris la fuite à son approche. Le kaïd Hamid confia le gou­ vernement de ses conquêtes à Hamed ben Hamdan el-Hemdany et retourna en Ifirîkya. Quand les Edrissites, réfugiés à Hadjer el-Nser, apprirent la défaite de Moussa, la fuite de Moudyn, et que Fès était, au pouvoir de Hamed ben Hamdan, ils se soulevèrent contre le kaïd Abou el-Fath, le chassèrent et dis­ persèrent ses soldats. Ceci eut lieu l’an 321. Cependant Hamed ben Hamdan ne conserva pas longtemps le com­ mandement de Fès. Attaqué par Ahmed ben Aby Beker Abd er-Rahman ben Sahel, kaïd de Moussa, il fut défait et resta aux mains du vainqueur, qui envoya sa tête et son enfant à Moussa. ben Aby e1-Afya, lequel les adressa en hommage à l’émir des Musulmans, El-Nasser Ledyn Illah à Cordoue. Ahmed ben Aby-Beker gouverna la ville de Fès, au nom de Moussa. ben Aby el-Afya, jusqu’en l’an 323 (934 J. C.) ; à cette époque il fut atta­ qué, à son tour, par Mysour el-Fetah, kaïd d’Aby el-Kassem el-Chyly, qui, étant passé dans le Maghreb pour tirer vengeance de la mort d’Obeïd Allah

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    el-Fehery, père d’Aby el-Kassem, vint mettre le siége devant Fès. Ahmed se défendit aussi longtemps qu’il put ; mais, n’ayant pu lasser îles assiégeants, il se décida à faire sa soumission, sortit de la ville avec de riches présents qu’il vit déposer aux pieds de Mysour. Celui-ci accepta les présents, puis aussitôt il le fit prendre, le chargea de chaînes et l’envoya à la Mehdïa. A la vue de cette trahison, les gens de Fès fermèrent de nouveau les portes de leur ville et continuèrent de soutenir le siége, sous le commandement de Hassen ben el-Kassem el-Louaty, qu’ils élurent gouverneur. Pendant six mois encore tous les efforts de Mysour furent vains. Voyant qu’il ne faisait pas le moindre progrès, il se décida, à, son tour, à parlementer avec les assié­ gés, et leur accorda la paix moyennant, six mille dinars et quelques provi­ sions. De plus, il se fit donner par écrit acte de leur soumission à l’émir des Musulmans, Aby el-Kassem el-Chyhy, leur enjoignit de frapper la monnaie au nom de ce prince, et de faire dire le khotbah pour lui dans toutes les chai­ res. Ces points étant réglés, Mysour leva le siége et se porta contre Moussa ben Aby el-Afya, l’atteignit, et lui livra un sanglant combat dans lequel les descendants d’Edriss se battirent avec un courage acharné. Moussa fut vaincu et s’enfuit au Sahara, poursuivi par les vainqueurs. A cette époque, les Edrissites, quoique placés sous le commandement de Aby el-Kassem, possédaient déjà plus de biens que n’en avait Ben Aby el-Afya lui-même; aussi Moussa, n’osant plus se hasarder, continua à errer dans le Sahara et dans le pays qu’il avait pu conserver sous sa domination, c’est-à-dire depuis Aghersyf jusqu’à Tekrour, et, mourut enfin, en 341, dans les environs de la Moulouïa. Selon El-Bernoussy, Moussa ben Aby el-Afya serait mort en 328, et aurait eu pour successeur son fils Ibrahim, mort en 335, auquel aurait succédé Abd Allah, son fils, mort en 360, auquel enfin aurait succédé Mohammed, son fils, avec lequel s’éteignit, en 363, la dynas­ tie des Beni El-Afya de Mekenèsa. Quelques historiens rapportent encore que ce dernier prince, Mohammed, eut pour successeur son fils El-Kassem ben Mohammed, l’ennemi des Lemtouna, contre lesquels il aurait fait une guerre acharnée, et qui aurait enfin succombé sous les coups de Youssef ben Tachefyn, qui se serait. emparé de tous ses états et aurait ainsi anéanti la race des Beni el-Afya. Suivant ce récit, la dynastie des Beni el-Afya aurait régné cent quarante ans, de 305 à 445, c’est-à-dire depuis le commencement du règne d’Abd er-Rahman el-Nasser Ledyn Illah, jusqu’à la domination des Lemtouna. Le kaïd Mysour, après avoir accordé la paix au peuple de Fès, en laissa :le-commandement à Hassen ben el-Kassem, qui gouverna cette ville pendant dix-huit ans, de 323 à 341, époque à laquelle il céda volontairement la place à Ahmed ben Aby-Beker, revenu de Mehdïa. Aben el-Ban, dans son histoire intitulée Djellan el-Dhân, rapporte que, lorsque Moussa, chassé par

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    le kaïd Mysour, eut pris la fuite, le gouvernement du Maghreb passa aux enfants de Mohammed ben el-Kassern ben Edriss el-Hosseïn, Kennoun et Ibrahim, frères utérins ; l’aîné, Kennoun, prit le premier le gouvernement.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR KENNOUN.

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    Le vrai nom de l’émir Kennoun était Kassem ben, Mohammed ben el-kassem ben Edriss ben Edriss l’Hosseïnien. Il régna sur tout le Maghreb, à l’exception de la ville de Fès, et tint sa cour à Hadjer el-Nser, où il mourut en 337, laissant pour successeur son fils Abou el-Aïch Ahmed ben Kennoun.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR ABOU EL-AÏCH AHMED, BEN EL-KASSEM KENNOUN.

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    Ce prince était très-savant, versé dans l’étude des lois et des sciences abstraites. Il savait l’histoire des souverains et l’histoire des peuples; il con­ naissait les origines des tribus du Maghreb et des Berbères ; prudent, cons­ tant, éloquent, vertueux, généreux, on le distingua des autres descendants d’Edriss en joignant à son nous l’épithète El-Fadhl (le vertueux). Partisan des Mérouan, il avait choisi son entourage parmi les descen­ dants de ce prince, et, lorsqu’il succéda à son père, il secoua le joug des Obéïdes pour se placer sous la souveraineté d’Abd Allah el-Nasser Ledyn Illah, khalife d’Espagne, au nom duquel il fit faire le khotbah dans tous ses états. El-Nasser lui ayant répondu qu’il n’acceptait sa soumission que, si les villes de Tanger et de Ceuta lui étaient livrées, Abou el Aïch repoussa cette condition, et El-Nasser envoya un corps d’armée contre lui qui le battit et le força à consentir à la cession demandée des places de Tanger et de Ceuta. Ce prince, ses frères et ses cousins Edrissites fixèrent alors leur résidence à Basra et à Asîla, et demeurèrent vassaux de l’émir de Cordoue, tandis que les généraux d’El-Nasser, à la tête de nombreux soldats de l’Andalousie, continuaient à faire la conquête de l’Adoua, en faisant périr ceux qui résis­ taient, en accueillant avec bienveillance ceux qui se soumettaient, se servant des uns pour combattre les autres, et soutenant ceux qui envoyaient à l’émir El-Nasser des contributions d’hommes et d’argent; c’est ainsi que l’émir de l’Andalousie parvint à s’emparer de la plus grande partie du Maghreb, et maintint sous sa domination un grand nombre des tribus Zenèta et autres Berbères. Les khotbahs furent prononcés en son nom dans toutes les chaires, depuis Tanger jusqu’à Teheret, à l’exception de celles de Sidjilmessa, qui était, gouvernée à cette époque par Menâder le Berbère. Les habitants de Fès, suivant, l’exemple des autres, proclamèrent éga­ lement la souveraineté de. l’émir El-Nasser, qui confia alors le gouvernement

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    de toute l’Adoua à Mohammed ben el-Kheyr ben Mohammed el-Yfrany elZenèty, qui fut le plus fort et le plus puissant des rois Zenèta, respectant et louant sincèrement les émirs Ommyades, parce que Othman ben Offan s’étant attaché à son aïeul Harb ben Has ben Soullat ben Ourhan el-Yfrany, lui avait fait embrasser l’islamisme, et lui avait, donné le gouvernement des Zenèta. Aussi l’amitié et les bons rapports ne cessèrent jamais entre ses suc­ cesseurs et les Ommyades. Mohammed ben el-Kheyr devint donc émir de Fès ; il resta environ un an dans cette capitale, et il vit sortit pour passer en Andalousie faire la guerre sainte contre les Chrétiens, laissant le gouvernement de 1a ville à son cousin, Ahmed ben Aby-Beker ben Ahmed ben Othman ben Saïd elZenèta, qui bâtit le minaret de la mosquée El-Kairaouyn, en l’an 344. En 347, l’émir El-Nasser donna le gouvernement de Tanger et dépendances à Yaly ben Mohammed el-Yfrany, qui vint alors s’établir dans ce pays avec sa tribu des Yfran. Lorsque Abou el-Aïch vit que El-Nasser avait conquis l’Adoua, il lui écrivit à Cordoue pour lui demander l’autorisation de venir faire la guerre sainte ; l’émir El-Nasser accéda à sa prière, et ordonna qu’on lui bâtit des forts à toutes ses étapes, depuis Algérisas jusqu’à la frontière, et qu’on lui fournit, à chaque halte, la nourriture, la boisson et les lits nécessaires, plus mille dinars. Cet ordre fut exécuté sur toute la route comprenant trente étapes, depuis Algérisas jusqu’à la frontière. En partant pour l’Andalousie, Abou el-Aïch avait nommé à sa place son frère, El-Hassen ben Kennoun ; il mourut en combattant les Chrétiens, en l’an 343 (954 J. C.). Que Dieu lui fasse miséricorde !

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR HASSEN BEN KENNOUN.

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    Hassen ben Kennoun ben Mohammed ben el-Kassem ben Edriss elHosseïn fut proclamé émir après le départ de son frère, qui mourut à la guerre sainte. Ben, Kennoun est le dernier des rois Edrissites au Maghreb, et il resta sous la suzeraineté des Mérouan jusqu’à l’époque où Mâdh el-Chyhy; maître de l’Ifrîkya, ayant appris que Nasser avait conquis l’Adoua et soumis à la dynastie des Ommyades les populations berbères et zenèta qui l’habitaient, donna ses pleins pouvoirs à Mehdy ben Ismaël et envoya son kaïd Ismaël Djouhar el-Roumy (le chrétien(1)) à la tête de vingt mille cavaliers, avec ordre de parcourir le Maghreb et de le subjuguer. Djouhar partit de Kairouan en

    ____________________ 1 Djouhar le Chrétien, nom d’un esclave Grec de nation, lequel, ayant été affran­ chi par El-Mansour, khalife des Fathimites en Afrique, s’avança dans les charges militai­ res jusqu’à celle de général d’armée. Ce fut lui qui conquit l’Égypte pour Mouaz Ledyn Illah, et qui lit bâtir la ville du Caire en 358, sous l’horoscope de la planète de Mars, surnommée El-Kaher par les astronomes arabes. (Dr. Herbelot.)

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    347 et marcha sur le Maghreb ; à la nouvelle de son approche, Yaly ben Mohamlhed el-Yfrany, émir des Beni Yfran et lieutenant du khalife El-Nas­ ser Ledyn Illah dans l’Adoua, rassembla les Beni Yfran et les Zenèta et s’avança à la tête d’une nombreuse armée jusqu’aux environs de la ville de Teheret, qui furent le théâtre d’une guerre sanglante entre les deux partis. Enfin le kaïd Djouhar étant parvenu à, corrompre, moyennant. de fortes sommes d’argent, les chefs de la tribu de Ketama, ceux-ci se révoltèrent contre Yaly ben Mohammed, le massacrèrent et envoyèrent sa tête et ses vêtements à Djouhar, qui les récompensa par de riches présents, et envoya ces sanglants trophées à son maître, Mâdh Mouaz ben Ismaël, lequel les fit promener dans les rues de Kairouan. Après la mort de leur prince, les Beni Yfran furent chassés et dispersés, et Yaly fut le dernier émir de cette tribu, quoique quelques-uns des Beni Yfran se fussent ralliés pour nommer Yddou fils d’Yaly ben Mohammed pour succéder à son père. Après ce premier succès, Djouhar se porta sur Sidjilmessa où régnait en ce temps-là Abou Mohammed ben el-Fath el-Kharydjy, plus connu sous le nom de Ouachoul ben Mejmoun ben Medrar el-Safyry, qui prétendait être khalife et se faisait appeler émir des Croyants. Il s’était fait surnommer elChaker Billah (le reconnaissant envers Dieu), et faisait battre monnaie sous ce nom, et cette monnaie, d’ailleurs fort bien frappée, s’appelait chakerya. Malgré cela, Mohammed ben el-Fath était homme de bien, et gouvernait selon la justice et le Sonna, en suivant la doctrine El-Maleky. Djouhar mit le siège devant Sidjilmessa, et après l’avoir de plus en plus resserrée, il y entra les armes à la main, s’empara de Chaker, dispersa ses soldats, fit périr ses compagnons et ses favoris de Safyria, et l’emmena à Fès captif et enchaîné; cela était en l’an 3ûg (g6o J. C.). Djouhar fit le siège de Fès, et après l’avoir bloquée de tous côtés pendant treize jours, il y entra à l’assaut, massacra beaucoup de monde et fit prisonnier l’émir Ahmed ben Aby Beker el-Zenety, qui avait reçu le gouvernement de cette capitale de l’émir El-Nasser, lors­ que celui-ci avait été proclamé par le peuple de Fès. Djouhar fit périr les principaux habitants, s’empara des trésors, détruisit les murailles et lit d’im­ menses ravages ; son entrée à Fès eut lieu dans la matinée du jeudi 20 de ramadhan de l’année 349 ; aussitôt après. Djouhar parcourut le Maghreb, dispersant les chefs et les partisans des Mérouan (Ommyades) ; s’emparant des villes, et chassant devant lui les Zenèta et autres Kabyles qui fuyaient à son approche. C’est ainsi qu’il tint le gouvernement du Maghreb durant trente mois ; il retourna alors auprès de son maître Mâdlh ben Ismaël elObéïdy, pour lui rendre compte de ses exploits au Maghreb où il avait ren­ versé la puissance des Mérouan en faveur des Obéïdes, au nom desquels, les khotbah se prononçaient dans toutes les chaires. Djouhar arriva à la

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    Mehdïa(1), traînant à sa suite Mohammed Abou Beker el-Yfrany, l’émir de Fès et vingt-cinq de ses cheïkhs, et Mohammed ben el-Fath, émir de Sid­ jilmessa, tous emprisonnés dans des cages de bois, hissés sur le dais des chameaux, et coiffés de calottes de vieille bure surmontées de cornes. Ces prisonniers furent d’abord ainsi promenés et exposés sur tous les marchés de Kairouan, et à leur arrivée à Mehdïa ils furent jetés dans des cachots, où ils moururent. L’émir El-Hassen ben Kennoun reconnut la suzeraineté des Fathimites durant, tout le séjour de Djouhar au Maghreb ; mais au départ de celui-ci, à la fin de l’année 349, il se plaça sous celle des Ommyades, non point certes par affection, mais par la crainte qu’ils lui inspiraient, et il leur resta soumis jusqu’à l’arrivée de Belkyn ben Zyry ben Mounâd, le Senhadja, qui passa de l’Ifrîkya au Maghreb pour venger la mort de son père. Belkyn battit les Zenèta et domina tout le Maghreb, où il renversa les Ommyades, dont il fit périr les représentants, et il remplaça tout ce pays sous la suzeraineté de Mâdh ben Ismaël, comme Djouhar l’avait, fait avant lui. A l’arrivée de Belkyn, l’émir Hassen ben Kennoun, qui résidait à Basra, avait été le premier à attaquer les Ommyades, et à secouer leur jou ; aussi El-Hakem el-Moustan­ syr, furieux en apprenant cette défection, expédia aussitôt contre lui son kaïd Mohammed ben el-Kassem, à la tête d’une nombreuse. armée. Ce général partit d’Algérisas et débarqua à Ceuta avec un corps d’armée considérable, dans le mois de raby el-aouel, an 362 (972 J. C.); il se mit immédiatement en marche pour aller attaquer Ben Kennoun et ses Kabyles berbères. Les deux armées se rencontrèrent dans les plaines de Tanger connues sous le nom de Fahs beny Mesrah. Le combat fut sanglant ; Mohammed ben el-Kassem fut tué avec un grand nombre des siens, et le restant prit la fuite et se réfugia à Ceuta. Ceux-ci se renfermèrent dans la ville et écrivirent au khalife pour lui demander du secours. El-Moustansyr leur envoya Ghâleb son premier kaïd, son compagnon de guerre, le plus distingué de tous ses généraux par son courage, son énergie, son intelligence, son habileté et son intrépidité, auquel il donna de fortes sommes et une armée nombreuse, avec ordre d’aller atta­ quer les Alydes chez eux et de les exterminer. En le congédiant il lui dit : «O Ghâleb ! va prudemment, et ne reviens ici que vainqueur ou tué ; ne ménage point l’argent, répands le largement pour attirer les hommes à toi !» Ghâleb sortit de Cordoue à la fin du mois de chouel de l’année 362. A la nouvelle de son approche, Ben Kennoun fut saisi d’épouvante, et il sortit de la ville de Basra emportant avec lui son harem, ses trésors et ses

    ____________________ 1 Mehdïa, sur la côte de Tunis, à deux journées de Kairouan, bâtie en 303 par Obeïd Alllah, premier khalife des Fathimites, surnommé El-Mehdy (le directeur dans la bonne voie) par ceux-ci, et El-Chyhaï (l’hérétique, l’imposteur), par les Sunnites. (Dr. Herbelot.)

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    biens, et il se réfugia à Hadjer el-Nser, près Ceuta, où il renferma le tout. Ghâleb arriva par mer d’Algérisas au château Mesmouda, où il trouva Ben Kennoun à la tête d’une armée. Après quelques combats, Ghâleb, faisant usage de son argent, envoya de fortes sommes aux chefs berbères qui soute­ naient l’émir, en leur faisant dire qu’ils avaient l’aman et pouvaient venir à lui. En effet, ceux-ci abandonnèrent El-Hassen, qui resta bientôt seul avec les gens de sa suite, et n’eut d’autre ressource que de rentrer à Hadjer elNser, où il se fortifia. Ghâleb le suivit de près et assiégea la place en l’entou­ rant de tous côtés, de façon à intercepter toutes communications. Telle était la situation, lorsque, sur l’ordre de Hakem el-Moustansyr, tous les Arabes et les principaux guerriers de l’Andalousie vinrent rejoindre Ghâleb, qui, en recevant ces renforts, au commencement du mois de moharrem, an 363, redoubla les rigueurs du siége, au point que El-Hassen Kennoun se vit bien­ tôt réduit à demander merci ; il sollicita l’aman pour sa personne, pour sa famille, pour ses biens et pour les gens de sa suite, avec condition de se rendre et d’aller résider à Cordoue. Sur l’acceptation de Ghâleb, El-Hassen ben Kennoun, ouvrant la place aux assiégeants, se rendit avec sa famille, ses biens et les gens de sa suite. Ghâleb, prenant le commandement de la forteresse d’Hadjer el-Nser, y fit transporter tous les Alydes qui se trouvaient sur les terres ou dans les villes de l’Adoua, sans en excepter un seul. Cela fait, il se rendit à Fès, et, après avoir dirigé le gouvernement pendant quelque temps, il confia le commandement de l’Adoua el-Kairaouyn à Mohammed ben Aby ben Kchouch, et celui. de l’Adoua el-Andalous à Abd el-Kerym ben Thalabah ; ces deux gouverneurs restèrent fidèles aux Ommyades jus­ qu’à la conquête de Zyry ben Athya el-Zenèty el-Maghraouy. Ghâleb revint donc en Andalousie, emmenant avec lui El-Hassen ben Kennoun et tous les princes Edrissites, après avoir subjugué le Maghreb entier et y avoir établi ses gouverneurs; après avoir anéanti le culte des Obéïdes et l’avoir remplacé partout par celui des Ommyades. Ghâleb sortit de Fès à la fin de ramadhan de l’année 363, et se rendit à Ceuta, où il s’embarqua pour Algérisas. De là, il écrivit à El-Hakem elMoustansyr pour lui annoncer son arrivée et celle des Alydes qu’il condui­ sait. A la réception de cette lettre, El-Hakem ordonna à la population de la ville de se porter à la rencontre du vainqueur, et lui-même, étant monté à cheval, se rendit au-devant de Ghâleb avec une brillante escorte composée de tous les personnages les plus distingués de sa cour. Le jour de cette entrée solennelle fut une grande fête à Cordoue ; c’était le 1er de moharrem, de l’an 364. (974 J. C.). El-Hassen ben Kennoun s’inclina devant le khalife, qui l’accueillit avec bienveillance et lui accorda son pardon. El-Moustansyr lui fit donner tout ce qui lui était nécessaire et une forte pension pour lui et les

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    gens de sa suite, qu’il admit même au nombre de ses employés. Ils étaient en tout sept cents hommes, mais ils en valaient bien sept mille des autres. Ils demeuraient tous à Cordoue, ainsi que Ben Kennoun, jusqu’en 365, époque où ils en furent chassés, et voici pourquoi : Ben Kennoun possédait un mor­ ceau d’ambre fort gros et d’un parfum exquis, qu’il avait trouvé un jour en se promenant sur la plage, durant sois règne, et qu’il plaçait habituellement sons son oreiller quand il dormait. Un jour El-Hakem eut envie de ce mor­ ceau d’ambre, et le lui demanda en lui offrant en échange tout ce qu’il vou­ drait, mais Kennoun le lui refusa obstinément, et El-Hakem, perdant enfin patience, fit piller sa demeure et lui enleva non-seulement le morceau d’am­ bre, mais tout ce qu’il avait. Ce morceau d’ambre resta dans le trésor des rois de Cordoue jusqu’à la conquête de Aly ben Hammoud el-Hosseyny, qui, après avoir vaincu les émirs de l’Andalousie, pénétra dans le palais des Ommyades, où il retrouva ce morceau d’ambre qui venait de son cousin Ben Kennoun et qui, après être ainsi passé de mains en mains, retourna aux Alydes, ses premiers propriétaires. El-Hakem, non content de la disgrâce de Kennoun et de tous les biens qu’il lui avait enlevés, lui ordonna de sortir de Cordoue avec tous les Alydes et de s’en aller dans le Levant. Ils partirent donc, et s’embarquèrent à Almé­ ria pour Tunis, en l’an 365, et El-Hakem n’eut plus à penser à leur entretien. De Tunis, Ben Kennoun et les siens passèrent en Égypte et s’établirent près de Nysar ben Mad, qui les accueillit parfaitement et leur promit généreuse­ ment de les venger en les aidant à reprendre leur puissance. Ils restèrent au Caire jusqu’au commencement de l’an 373, sous le règne de Hachem elMouïd. A cette époque, El-Nysar les invita à retourner dans le Maghreb, et il écrivit à son lieutenant de l’Ifrîkya, Belkhyn ben Zyry ben Mounady, de leur fournir les troupes nécessaires. El-Hassen ben Kennoun arriva chez Belkhyn, qui lui donna une armée de trois mille cavaliers, à la tête desquels il rentra au Maghreb, où il reçut la soumission des tribus berbères accourant au-devant de lui. A cette nouvelle, El-Mansour ben Aby Amer, lieutenant de Hachem el-Mouïd, expédia son cousin, le visir Abou el-Hakem Omar ben Abd Allah ben Aby Amer, avec une forte armée, et en lui donnant ordre d’al­ ler prendre le gouvernement du Maghreb et d’en chasser Hassen ben Ken­ noun. Abou el-Hakem se mit aussitôt en marche, passa la mer et débarqua à Ceuta, d’où il s’élança à la poursuite de Hassen, qu’il battit et harcela assez, longtemps sans résultats, Jusqu’à l’arrivée d’El-Mansour ben Aby Amer ben Abd Allah el-Malek, envoyé de l’Andalousie avec une forte armée pour ren­ forcer celle du visir. C’est alors que Ben Kennoun, se sentant perdu et ne trouvant aucun moyen de s’échapper, demanda l’aman avec condition d’al­ ler à Cordoue, comme la première fois. Le visir Aby-Beker accéda à sa

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    demande, et lui fournit tout sors nécessaire, en prévenant son cousin ElMansour de la prochaine arrivée à Cordoue de son ennemi vaincu ; mais El-Mansour ne ratifia point du tout l’aman donné par son cousin, et il lui ordonna de faire périr Ben Kennoun en route, ce qui fut exécuté. Le visir fit décapiter Kennoun, dont le corps fût enterré et la tête envoyée à El-Man­ sour, qui la reçut à Cordoue le premier jour de djoumad el-aouel, an 375 (985 J. C.). Le règne de Hassen ben Kennoun avait duré seize ans la première fois, de l’an 347 à l’an 364, et un an et neuf mois la seconde fois. C’est ainsi que le vent des Alydes s’éteignit an Maghreb et qu’ils furent dispersés ; il en resta un petit nombre à Cordoue, faisant partie du divan du sultan pour les affaires du Maghreb, jusqu’au règne d’Aly ben Hamoud, qui releva leur position. A la mort de Kennoun il y eut un coup de vent terrible qui emporta son manteau, qu’on ne revit jamais. Selon Ibn el-Fyadh, Hassen ben Ken­ noun était méchant, cruel et sans merci. Lorsqu’il s’emparait d’un ennemi, d’un voleur ou d’un bandit, il le faisait précipiter du haut des remparts de Hadjer el-Nser dans des précipices dont 1’oei1 ne voyait pas le fond, et où les condamnés n’arrivaient qu’en morceaux. La dynastie des Edrissites hosseïniens s’éteignit ainsi dans le Maghreb par la mort de Ben Kennoun, qui fut le dernier de leurs rois. Leur règne, depuis le jour de la proclamation d’Edriss dans la ville d’Oualily, jeudi 7 de raby el-aouel, an 172 (788 J. C.) jusqu’à la mort de Kennoun, dans le mois de djoumad el-aouel, an 375 (985 J. C.) avait duré deux cent deux ans et cinq mois. Leur domination s’étendit depuis le Sous el-Aksa jusqu’à la ville d’Oran, et ils eurent pour capitale Fès, et plus tard El-Basra. Ils furent alter­ nativement en lutte avec deux grandes dynasties, celle des Obéïdes en Égypte et en Afrique, et celle des Ommyades en Andalousie, qui leur enlevèrent le khalifat, le pouvoir et les richesses. Lors de leur plus grande prospérité, ils s’étendirent jusqu’à Tlemcen; mais l’adversité les réduisit aux villes d’ElBasra, Asîla et Alhucema, et c’est ainsi qu’ils finirent et que finit leur règne. Dieu seul est éternel ! Dieu sans lequel il n’y a pas de Dieu ! Celui qui ne finit jamais et qui est seul adorable !

    CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS REMARQUABLES QUI ONT EU LIEU DANS LE MAGHREB SOUS LES EDRISSITES.

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    De l’an 208 à l’an 240 (823 à 861 J. C.) consécutivement, il y eut grande abondance dans le Maghreb ; à Fès, le prix moyen du blé fut, durant cette période, de trois drahems la charge.

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    232 (846 J. C.). Grande sécheresse dans l’Andalousie; les animaux, les arbres, les figuiers et les vignes périrent. - Les sauterelles dévastèrent les campagnes. - Mort de l’imam Abd er-Rahman ben el-Hakem. 237 (831 J. C.). Un muezzin des environs de Tlemcen, se disant pro­ phète et changeant, à son gré, le vrai sens du Koran, parvint à rassembler parmi les mauvais sujets un grand nombre de prosélytes. Entre autres pré­ ceptes, la nouvelle loi défendait de se couper les cheveux et les ongles, de s’épiler et de porter des ornements, disant qu’il ne fallait, rien Changer aux créatures de Dieu. L’émir de Tlemcen donna l’ordre d’arrêter ce faux pro­ phète, qui prit aussitôt la fuite et parvint à gagner le port de Honein (entre Oran et Nemours), où il s’embarqua. Étant passé en Andalousie, il continua à prêcher sa doctrine, et réussit encore à former un nombreux parti de toutes sortes de gens. Enfin le roi de l’Andalousie le fit prendre, et après l’avoir vai­ nement engagé à abjurer ses erreurs, le condamna à être crucifié ; le muezzin supporta le supplice et mourut eu répétant : Tuerez-vous un homme parce qu’il dit : Dieu est mon Seigneur(1) ! 253 à 265, (867 à 878 J. C.). Grande disette et longue sécheresse qui désolent les pays de l’Andalousie et de l’Adoua. 254 (868 J. C.). Éclipse totale de lune pendant une grande partie de la nuit. 260 (873 J. C.). Disette générale dans tout le Maghreb, en Andalou­ sie, en Afrique, en Égypte et dans Hedjaz. Les habitants de la Mecque eux­ mêmes durent aller chercher leur, subsistance en Syrie, et leur ville resta presque entièrement déserte. La kâaba fut fermée pendant quelque temps. Dans le Maghreb et l’Andalousie il y eut de plus urne forte peste, qui fut, ainsi que la famine, un très-grand nombre de victimes. 266 (879 J. C.). Dans la nuit du neuvième jour avant la fin du mois de safar (21 safar), une magnifique rougeur (aurore boréale) apparut sur le ciel et dura toute la nuit. Jamais on n’avait, vu un pareil phénomène. 267 (880 J. C.). Dans la nuit du jeudi 29 chouel il y eut un terrible tremblement de terre, comme on n’en avait jamais ressenti de mémoire d’homme. Les palais furent détruits jusque dans leurs fondements. Les habi­ tants des villes s’enfuirent dans les campagnes, et la plupart des maisons furent renversées. Les oiseaux eux-mêmes, abandonnant leurs nids et leurs petits, se tinrent dans les airs jusqu’à la fin du désastre. Les secousses les plus violentes se firent, sentir en même temps dans l’Adoua, depuis Tlemcen jusqu’à Tanger, dans toute l’Andalousie, dans les montagnes aussi bien que dans les plaines de tous les pays compris entre la mer El-Chamy (mer de Syrie, Méditerranée) et le Maghreb el-Aksa (extrême occident); néanmoins

    ____________________ 1 Koran, ch. XL, le Croyant, v. 29.

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    personne ne périt, tant est grande la bonté de Dieu pour ses créatures. 273 (886 J. C.). Mort de l’imam Mohammed ben Abd er-Rahman ben Abd el-Hakim(1) ; il est remplacé par son fils El-Moundhîr. 276 (889 J. C.). Les troubles et la discorde désolent l’Andalousie, le Maghreb et l’Afrique. 287 (900 J. C.). Il y eut, cette année-là, une horrible famille dans l’Andalousie et le Maghreb, où l’on vit les hommes se manger entre eux. A ce fléau succédèrent bientôt la peste et les maladies, qui firent d’innom­ brables victimes. Les cadavres étaient jetés pêle-mêle dans une même fosse, sans qu’il fût possible de les laver ou seulement de réciter sur eux les prières des morts. 299 (911 J. C.). Éclipse totale de soleil, le mercredi 29 chouel ; le soleil s’obscurcit après la prière de l’Asser, et un grand nombre de per­ sonnes, entendant l’Adhen (chant du muezzin, accoururent dans les mos­ quées pour faire la prière du Maghreb (prière du soir). Bientôt le disque du soleil fut entièrement couvert et les étoiles brillèrent. Puis le soleil reparut et resta encore une demi-tiers d’heure (dix minutes) avant de se coucher, et le peuple, reconnaissant son erreur, recommença l’Adhen et la prière du soir. 296 (908 J. C.). El-Chyhy subjugue l’Ifrîkya et en chasse les Beni Ghâleb dont il renverse le gouvernement. 297 (909 J. C.). Le même El-Chyhy proclame l’Ifrîkya indépendante des Abassides, s’intitule émir des Croyants et fait, comme tel, prier pour lui dans les khotbahs ; il se donne le surnom de Mehdy. C’est lui qui, le premier, fit battre monnaie. 303 (915 J. C.). Grands troubles en Andalousie, dans l’Adoua et en Ifrîkya, auxquels succède une famine semblable à celle de l’an 260. Jamais peuple ne souffrit d’une faim pareille. Un moud de blé se vendait trois dinars! La mortalité fut si grande qu’on ne put même plus ensevelir les cadavres. 305 (917 J. C.). Senet el-Nahr (l’année du feu) fut ainsi nommée parce que l’incendie détruisit presqu’en même temps, dans le mois de chouel, les bazars de la ville de Teheret, capitale des Zenèta, les bazars de Fès, les jardins de Mekenès et les bazars de Cordoue. 307 (919 J. C.). Grande abondance dans le Maghreb, en Andalousie et en Ifrîkya; malheureusement la peste fit encore de grands ravages, et dans l’Adoua un épouvantable coup de vent déracina les arbres et renversa plu­ sieurs édifices de Fès. Le peuple, terrifié, accourut dans les mosquées pour implorer la miséricorde de Dieu, et on ne se livra qu’aux bonnes œuvres. 313 (925 J. C.). Moussa ben Aby el-Afya S’empare de Fès et soumet tout le Maghreb à sa domination.

    ____________________ 1 Cinquième khalife omnyade d’Espagne.

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    323 (934 J. C.). Le kaïd Mysour prend Fès d’assaut et fait périr trois mille habitants ; il s’empare également, les armes à la main, de Ouarzigha et Ghousedja, villes du pays de Mekenèsa, qui étaient défendues par plus de sept mille soldats qu’il extermina. 327 (938 J. C.). Année de nuage. Le soleil est obscurci pendant cinq jours consécutifs, et, les brouillards sont si épais qu’on ne voit. que la place que l’on occupe. Le peuple, effrayé, fait des aumônes et des bonnes œuvres, et Dieu disperse les nuages. 328 (944 J. C.).Mort de Moussa ben Aby el-Afya, maître de tout le pays de Mekenèsa. 333 (960 J. C.). Abou Zyd Moûkhalled ben Kydâd el-Yfrany s’em­ pare de la ville de Kairouan- et de toute l’Ifrîkya. 349 (960 J. C.). Djouhar, kaïd d’El-Chyhy, prend d’assaut la ville de Fès, dont il massacre un grand nombre d’habitants, et emmène les cheikhs prisonniers en Ifrîkya. Il s’empare également de Sidjilmessa et renverse la dynastie des Beny Medrâr ; dans cette même année, Abd er-Rahman el-Nas­ ser se rend maître de Ceuta et de Tanger, qu’il fait réparer et en partie recons­ truire : quelques-uns rapportent cet événement en l’an 319. 325 (936 J. C.). Un homme nommé Hamym, se disant prophète, surgit dans les montagnes de Ghoumâra, et parvint à convertir à sa religion un grand nombre des habitants de ce pays. Hamym prescrivait à ses prosélytes de faire deux prières par jour, la première au lever du soleil, l’autre au coucher ; de faire trois rikha (prosternations) dans chacune ; de pleurer en priant, et de mettre les mains entre la face et la terre, en se prosternant. Il fit aussi un Koran (une lecture), que l’on devait réciter après l’invocation suivante : «Délivre moi du pêché, ô toi qui permets aux yeux de voir l’uni­ vers ! Délivre-moi du péché, ô toi qui tiras Jonas du ventre du poisson et Moise de la mer !» Et chaque rikha, il fallait dire : «Je crois en Hamym et en son compagnon Aby Ykhelaf, et je crois en Talya, tante de Hamym !» Or la femme Talya était une magicienne. Hamym ordonnait le jeûne les mardi, jeudi et vendredi de chaque semaine; dix jours dans le mois de ramadhan et deux jours dans le mois de chouel. Celui qui, sans nécessité, n’observait pas le jeûne du jeudi, était obligé de. faire une aumône de trois taureaux, et une amende de deux taureaux était imposée à celui qui mangeait le mardi. Hamym prescrivait l’aumône et fixait la dîme au dixième de tout, ce que l’on possédait. Il supprimait le pèlerinage, les ablutions et la purification après l’acte conjugal. Il permettait de manger la femelle du porc ; «car, disait-il, Mohammed a défendu le porc, mais non pas la femelle du porc.» Il défendait le poisson mort sans être égorgé, ainsi que les œufs et la tête de toutes espè­ ces d’animaux. Tout cela donna aux Chrétiens de l’Andalousie sujet de se moquer et de blâmer le gouvernement, qui, ouvrant enfin les yeux, fit prendre

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    et crucifier le faux prophète au Ksar Mesmouda. La tête de Hamym fut envoyée à Cordoue, et tous ses sectateurs revinrent à l’islam. 339 (950 J. C.). L’hiver fut des plus rigoureux. Il tomba des grêlons pesant jusqu’à une livre chacun. Les oiseaux, les animaux sauvages et domestiques, et bon nombre de personnes moururent de froid. Les arbres fruitiers et les autres plantes furent gelés, et il s’ensuivit une grande disette. 342 (953 J. C.). L’hiver est également fatal. Le froid tue les animaux et les arbres. fruitiers. Les pluies dépassent les besoins du pays. Tout le Maghreb est sillonné par d’impétueux torrents ; grandes tempêtes succes­ sives, les éclairs et la foudre font place à un vent violent qui renverse les constructions tes plus fortes. 344 (955 J. C.): La peste fait de grands ravages en Andalousie et dans le Maghreb. El-Nasser Ledyn Illah se rend maître de la ville de Tlemcen, faisant partie de l’Adoua. 350 (961 J. C.). Mort d’Abd er-Rahman el--Nasser Ledyn Illah. 355 (965 J. C.). Violent coup de vent qui déracine les arbres, renverse les maisons et emporte les hommes. - Dans la treizième nuit du mois de radjeb, une comète apparaît sur la mer, sa chevelure resplendissante s’élève comme une colonne magnifique, qui éclaire la nuit de sa lumière et la rend semblable à la nuit d’El-Kadr(1) ; sa clarté est comme celle du jour. - Dans le même mois, éclipse de soleil et éclipse de lune, la première le 28, l’autre le 14. 358 (970 J. C.). Conquête de l’Égypte, par El-Chyhy. 361 (971 J. C.). Fléau des sauterelles dans le Maghreb. 362 (972 J. C.). Entrée des Zenèta el-Maghraoua dans le Maghreb. Mort du cheikh, le juste et vertueux fekhy Abou Mymoun Drar ben Ismaël. 363 (973 J. C.). Mort de Mâdh ben Ismaël el-Chyhy, roi d’Égypte et d’Ifrîkya. 366 (976 J. C.). Mort d’El-Hakym el-Moustansyr, roi de l’Andalou­ sie. Il est remplacé par son fils Hachem el-Mouïd, âgé de dix ans. 368 (978 J. C.). Conquête de la ville de Louata par Yaly ben Zyd elYfrany. 369 (979 J. C.). Belkhyn ben Zyry entre dans le Maghreb, marche sur Fès, s’en empare, fait mourir les deux gouverneurs Mohammed ben Aby Aly ben Kchouch, qui commandait l’Adoua el-Kairaouyn, et Abd el-Kerym ben Thalabah, commandant l’Adoua el-Andalous. Il passa ensuite en Afrique par Ceuta. 368 (978 J. C.). Zyd ben Athya soumet les Kabyles Zenèta à sa domi­ nation.

    ____________________ 1 Lilla el-Kadr, la nuit de la puissance, est celle où le Koran descendit du ciel. Les Musulmans ont des doutes sur l’anniversaire de cette nuit. Au Maroc, on la célèbre la vingt-septième nuit de ramadhan. C’est cette nuit-là que sont réglés les décrets de Dieu et les événements de I’année suivante.

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    375 (985 J. C.). Askélâdja passe de l’Andalousie en Afrique, prend Fès d’assaut et y établit la souveraineté des Ommyades, à l’exception de l’Adoua el-Kairaouyn, qui demeure au pouvoir de Mohammed ben Amer el-Mekenèsy, kaïd des Obéïdes, jusqu’en 379. A cette époque, Aby Byach Ythouth ben Belkyn el-Maghraoua, s’étant emparé les armes à la main de l’Adoua el-Kairaouyn, fit périr le gouverneur Mohammed ben Amer, et y établit également la souveraineté des Ommyades. 377 (987 J. C.). Fléau de sauterelles dans tout le Maghreb. 378 (988 J. C.). Pluies torrentielles, débordement des rivières et des fleuves. 379 (989 J. C.). Le vent d’est souffle avec violence pendant six mois consécutifs, et, aussitôt après, la peste et les maladies sévissent sur le Maghreb. 380 (990 J. C.). Grande abondance dans le Maghreb, au point qu’on ne trouvait à qui vendre les récoltes, et que dans beaucoup d’endroits on ne se donna même pas la peine de moissonner.

    HISTOIRE DU RÈGNE DES ZENÈTA EL-MAGHRAOUYN ET EL-YFRANYN DANS LE MAGHREB.

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    Après les Edrissites et les Beny Aby el-Afya el-Mekenèsy, le Maghreb passa, sous la domination des Zenèta. Le premier d’entre eux qui le gouverna fut Zyry ben Athya ben Abd Allah ben Mohammed el-Zenéta el-Maghraoua el-Khazeri, roi des Zenèta en 368. Placé sous la suzeraineté de Hachem-elMouïd et de son hadjeb El-Mansour ben Aby Amer, Zyry conquit tout le Maghreb, et vint, en 376, fixer sa demeure et sa cour à Fès, où il s’était fait précéder par ses kaïds Askélâdja et Aby Byach. Il s’occupa, d’abord, à tran­ quilliser le Maghreb, et il devint bientôt fort et puissant partout. Sur ces entrefaites, en 377, Abou el-Behary ben Zyry ben Menâd, le Senhadja, se souleva contre son neveu Mansour ben Belkhyn, émir d’Afri­ que et prince de la dynastie des Obéïdes, et se plaça sous la suzeraineté des Mérouan. Il s’empara des villes de Tlemcen, Tunis, Oran, Chelef., Chelchel, Médéa, des monts Ouanchéris et d’une grande partie du Zab, en faisant, en même temps, prier dans les khotbahs pour El-Mouïd et son hadjeb ElMansour ben Aby Amer. Celui-ci, en récompense de cette soumission, con­ firma El-Behary dans le commandement des villes qu’il avait conquises, et luis envoya, entre autres présents, un vêtement d’honneur et quarante mille dinars ; mais, environ deux mois après avoir reçu ces dons, El-Behary se replaça sous les Obéïdes. El-Mansour, outré de cette mauvaise foi, écrivit aussitôt à Zyry ben Athya pour lui donner l’ordre de s’emparer des possessions d’Abou elBehary, et de le faire mourir. En effet, le roi zenèta sortit de Fès à la tête d’une armée innombrable, composée, en majeure partie, de tribus zenèta, et

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    marcha sur El-Behary ; mais, à son approche, celui-ci prit la fuite, et alla se réfugier auprès de son neveu Mansour ben Belkhyn. Zyry ben Athya s’empara de tout le pays abandonné par El-Behary, et devint ainsi souve­ rain maître du Maghreb, depuis le Zab jusqu’au Sous el-Aksa. Son premier soin fut de rendre compte de ses succès à El-Mansour ben Aby Amer, et il accompagna son message de riches présents, composés, entre autres choses, de deux cents magnifiques chevaux de race, cinquante chameaux Mehary(1), mille boucliers recouverts de peau de lamt(2), de nombreuses charges, d’arcs en bois de zan(3), de chats musqués, de girafes, de lamts et autres animaux du Sahara, de mille charges de dattes et d’une quantité d’étoffes en laine fine. El-Mansour reçut ces dons avec plaisir, et, en reconnaissance, il lui renou­ vela l’acte qui lui conférait, la souveraineté du Maghreb. On était alors en 381 (991 J. C.). Zyry ben Athya rentra à Fès, et établit sa tribu sous les murs de l’occident de la ville, où elle dressa ses tentes. Un an après, en 382, ayant reçu une lettre d’El-Mansour qui l’invitait à venir le voir à Cordoue, l’émir Zyry confia le gouvernement du Maghreb à son fils El-Mouaz, en lui enjoignant d’aller demeurer à Tlemcen, et laissa le commandement de Fès à deux de ses kaïds, Abd er-Rahman ben Abd el-Kerym ])en Thalabah pour l’Adoua el-Andalous, et Aly ben Mohammed ben Aby Aly ben Kchouch, pour l’Adoua el-Kairaouyn, auxquels il adjoignit pour remplir les fonctions de kady le fekhy Abou Mohammed Kassem ben Amer el-Ouzdy. Après avoir pris ces dispositions, il se mit en voyage, portant avec lui, entre autres présents magnifiques, un oiseau savant qui parlait l’arabe et le berbère, un animal produisant le musc, des bœufs sauvages semblables à des chevaux, deux lions dans leurs cages de fer, et des dattes d’une beauté extraordinaire et dont quelques-unes étaient aussi grosses qu’un melon. Il était suivi de six cents serviteurs ou esclaves, dont trois cents à cheval et trois cents à pied. El-Mansour lui fit une magnifique réception, et lui donna pour demeure le palais du Hadjeb Djafar. Il le combla d’attentions, de générosités, et il lui accorda le titre de visir, en le revêtant d’une robe d’honneur. Enfin, après lui avoir remis l’acte qui lui conférait le gouvernement du Maghreb et de riches présents, il le congédia. Zyry ben Athya s’embarqua et passa à Tanger. A peine fut-il descendu à terre, il s’écria en portant les mains à sa tête : «Maintenant tu m’appartiens, ô ma tête !» puis, dédaignant les présents que lui avait faits El-Mansour, il ne voulut pas du titre de visir, et il apostropha ainsi le premier qui le lui donna. «Malheur à toi ! je suis émir, fils d’émir, par Allah, et non point visir. Certes, les grandeurs d’Aby Amer sont bien dignes d’admiration ! mieux vaut

    ____________________ 1 Mehary. (V. Le Grand Désert, par M. le général Daumas.) 2 Lamt, espèce de bubale. (V. Marmol, t. I, p. 52.) 3 Zan, espèce de chêne bien connue en Afrique.

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    entendre le lion que de le voir ! et s’il y avait un seul homme de cœur en Andalousie, les choses ne seraient pas ainsi.» Cependant, l’émir Yddou ben Yaly el-Yfrany, profitant de l’absence de Zyry, s’était emparé de la ville de Fès et était entré les armes à la main dans l’Adoua el-Andalous, au mois dou’l kaada an 382 (992 J. C.). L’émir Yddou ben Yaly, qui commandait à toute la tribu d’Yfran, était, l’égal de l’émir Zyry par la naissance, les bonnes qualités et la fortune. Yfran et Maghr, dont descendaient les Beni Yfran et les Beni Maghraoua, étaient frères, tous deux fils de la même mère et de Ysslyn ben Sâary ben Zakya ben Ouarchihh ben Dâjna ben Znat. Yddou ben Yaly avait succédé dans le commandement des Beni Yfran à son père Yaly ben Mohammed, qui avait été tué, en 347, par Djouhar, lieutenant d’El-Chyhy ; il gouvernait un vaste pays dans le Maghreb ; il avait plusieurs fois livré de grands combats à Zyry ben Athya el-Maghraouy, auquel il disputait le pouvoir et le gouvernement de Fès qu’il avait enlevé et perdu tour à tour, et jusqu’alors rien n’avait pu mettre fin à cette rivalité acharnée. A son retour de l’Andalousie, Zyry, ayant donc appris que Yddou, profitant de son absence, s’était rendu de nouveau maître de Fès, et avait fait périr un grand nombre des Beni Maghraoua, se mit en route et arriva à marche forcée dans les environs de Fès où l’atten­ daient les troupes de Yddou. Le combat fut sanglant et la victoire, longtemps disputée, resta enfin aux Beni Maghraoua. Zyry entras à Fès les armes à la main, et fit périr Yddou , dont il envoya la tête à El-Mansour ben Aby Amer, à Cordoue, après l’avoir exposée pendant quelques jours en ville. On était alors en 383. Zyry, plus fort et plus puissant que jamais, soumit tout le Maghreb, inspira le respect aux autres souverains, et continua à entretenir les meilleures relations avec El-Mansour. Profitant de sa tranquillité, il bâtit la ville d’Oudjda, et dès qu’il eut achevé les murs d’enceinte et la kasbah, et que les portes furent, à leur place, il s’y transporta avec sa famille, ses trésors et ses gens, y établit sa cour et en fit la capitale de ses états. Ce. fut dans le mois de radjeb de l’an 384 (994 J. C.), que Zyry ben Athya traça l’enceinte de la ville d’Oudjda. Cependant la bonne intelligence entre lui et l’émir El-Mansour ne tarda pas à être troublée. On rapporta à l’hadjeb de Cordoue que Zyry refu­ sait d’exécuter ses volontés et tenait de méchants propos sur son compte. D’abord El-Mansour, n’écoutant point, ces accusations, conserva à Zyry le titre et la puissance de visir ; mais, en 386 (996 J. C.), il cessa de lui envoyer les dons et son traitement de chaque année et il le destitua. Zyry, de son côté, ne dissimula plus ses intentions de se soulever et de se maintenir par la force, et il les signifia en faisant supprimer dans le khotbah le nom d’ElMansour et en y laissant seulement; celui de Hachem el-Mouïd. El-Mansour envoya immédiatement contre lui une forte armée commandée par un de ses

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    serviteurs, nommé Ouadhyh el-Fatah. Celui-ci traversa la mer et débarqua à Tanger, où quelques tribus de Ghoumâra, Senhadja et autres reçurent de l’argent et des vêtements d’honneur, et se joignirent à lui pour aller combat­ tre Zyry ben Athya et les Zenèta. De plus, El-Mansour fit passer à Tanger tous les Berbères qui se trouvaient en Andalousie, pour compléter l’armée d’Ouadhyh qui, à leur arrivée, se mit aussitôt en marche. A la nouvelle de l’approche de l’ennemi, Zyry ben Athya sortit de Fès à la tête de ses troupes zenèta, et. vint à la rencontre d’Ouadhyh el-Faitah Jusque sur les bords de l’Oued-Zâdat. Ce fut une guerre acharnée qui dura trois mois; enfin Ouadhyh, ayant perdu la plus grande partie de ses soldats et se voyant vaincu, battit en retraite et rentra à Tanger, d’où il écrivit aussi­ tôt à El-Mansour pour lui faire part de ses revers, et pour lui demander des secours d’hommes, d’animaux et d’argent. A .la réception de cette lettre, ElMansour sortit lui-même de Cordoue et vint à Djezira el-Khadhra(1), où il fit embarquer pour Ceuta son propre fils Moudhefar. Zyry, fort effrayé en apprenant ces nouvelles, entreprit les plus grands préparatifs de défense ; il fit un appel à tous les Kabyles Zenèta, qui arri­ vèrent bientôt en foule des pays du Zab, de Tlemcen, de Melilia, de Sid­ jilmessa, et qu’il prépara au combat. Abd el-Malek rejoignit. Ouadhyh el-Fatah et sortit avec lui de Tanger à la tête d’une armée innombrable; ils atteignirent l’ennemi sur les bords de l’Oued-Mîna, non loin de cette ville. On se battit depuis le lever du soleil jusqu’au soir, et jamais combat n’avait été si sanglant. Voici ce qui décida la victoire : un soldat nègre, nommé Sellam, dont Zyry avait jadis tué le frère, crut l’occasion favorable pour. appliquer à l’émir la peine du talion ; s’étant approché de lui, il lui porta trois coups de couteau au cou ; mais, ayant manqué la gorge, il ne le tua point, et, prenant aussitôt la fuite, il passa dans le camp d’El-Malek auquel il apprit le coup qu’il venait de faire. Ce général, saisissant, le moment, rassembla immédiatement ses soldats et fondit sur les Zenèta démoralisés par l’assas­ sinat de leur chef. Sa victoire fut, complète, et, le camp de Zyry fut livré au massacre et au pillage. Zyry, malgré ses graves blessures, prit la fuite, abandonnant à l’en­ nemi un butin énorme d’argent, munitions, armes, chameaux et bêtes de somme, et parvint à gagner un endroit appelé Madhyk el-Djebeh dans les environs de Mekenès, où il fit halte. Il s’occupa aussitôt à rassembler le reste de ses soldats avec la ferme intention de revenir à leur tête venger sa défaite; mais El-Moudhefar, prévenu de ces préparatifs, envoya immédiate­ ment contre lui un détachement de cinq mille cavaliers sous le commande­ ment d’Ouadhyh el-Fatah, lequel, ayant combiné sa marche de manière à

    ____________________ 1 L’île Verte. Aujourd’hui Algésiras.

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    arriver de nuit à Madhyk el-Djebeh, tomba sur le camp des Zenèta qui se livraient au repos en toute confiance. On était alors vers le milieu du ramad­ han, an 387 (997 J. C.). Ouadhyh fit un grand massacre et s’empara de deux mille cheurfa (nobles) Maghraoua qui furent accueillis avec bienveillance par El-Moudhefar et rangés aussitôt dans la cavalerie. Zyry, ayant eu encore le bonheur de s’échapper, prit la route de Fès avec un petit nombre de ses compagnons et de ses parents ; mais, à son arrivée, il trouva les portes closes, et il dut implorer ses sujets de lui rendre au moins ses femmes et ses enfants. Les gens de Fès les lui accordèrent et lui firent passer en même temps quelques bêtes de somme et des provisions. Alors, se sentant toujours poursuivi par El-Moudhefar, il s’enfuit vers le Sahara et atteignit le pays des Senhadja, où il s’arrêta. El-Moudhefar entra à Fès le dernier samedi du mois de chouel 387, et y fut accueilli avec joie par les habitants qu’il rassura, de son côté, par des paroles pleines de bonté. Il écrivit aussitôt à son père pour lui faire part de ses victoires, et sa lettre fut lue dans la chaire de la mosquée El-Zahrâ à Cordoue et dans toutes les chaires des provinces de l’orient et de l’occident de l’Andalousie. A cette occasion, et pour témoigner sa recon­ naissance au Très-haut, El-Mansour rendit la liberté à quinze cents Mame­ luks et à trois cents femmes esclaves ; il fit distribuer de fortes sommes d’argent aux gens de bien, et aux pauvres, et, en répondant à son fils, il l’invita à se conduire avec indulgence et justice dans le Maghreb ; sa lettre fut lue dans la mosquée El-Kairaouyn le vendredi, dernier jour du mois dou’l kaâda, 387. Ouadhyh el-Fatah revint en Andalousie, et El-Moudhefar demeura à Fès, où il gouverna. jusqu’au mois de safar 389 (998 J: C.) avec une justice sans précédents. A cette époque, il fut rappelé par son père ElMansour, qui confia le commandement, de Fès et de toutes ses possessions dans l’Adoua à Ayssa ben Saïd, lequel revint à son tour en Andalousie et fut remplacé par Ouadhyh el-Fatah. A son arrivée dans le pays des Senhadja, Zyry ben Athya trouva les habitants en rébellion contre leur roi Edriss ben Mansour ben Belkhyn qui avait succédé à son père Mansour; mettant cette circonstance à profit; il fit appel aux Zenèta, aux Maghraoua et. autres qui accoururent en nombre, et, à leur tête, il attaqua les habitants du pays de Senhadja, qu’il dispersa ; il s’empara de la ville de Teheret et d’une grande partie du Zab, et joignant à ses conquêtes les terres de Tlemcen, Chelef et Msyla, il se forma un nouvel état qu’il gouverna sous la suzeraineté d’El-Mouïd j’osqu’en 391 (1,000 J. C.). Il mourut alors des suites des blessures que lui avait faites le nègre pen­ dant qu’il assiégeait la capitale des Senhadja; son fils el-Mouâz lui succéda, et fit la paix avec El-Moudhefar ben Mansour qui lui restitua le gouverne­ ment des anciennes possessions de son père sur tout le Maghreb. Le règne de Zyry ben Athya avait duré environ vingt ans.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

    HISTOIRE DU RÈGNE D’EL-MOUÂZ BEN ZYRY BEN ATHYA ELMAGHRAOUY, ÉMIR DE FÈS ET DU MAGHREB.

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    Mouâz était fils de ben Zyry ben Athya el-Zenèty el-Maghraouy et de Tekâtour, fille de Menâd ben Tebâdelt el-Maghraouy. Proclamé souverain à la mort de son père par les tribus zenèta, il eut bientôt atteint la suprême puissance ; il fit la paix avec El-Mansour ben Aby Amer, reconnut sa souve­ raineté, et ordonna que son nom fût proclamé dans le khotbah de tous ses états. A la mort d’El-Mansour, an 393, EI-Moudhefar, en reconnaissance de cette soumission, rappela Ouadhyh el-Fatah de Fès, et en donna le comman­ dement à Mouâz, ainsi que celui de toutes ses possessions dans le Maghreb, à la condition que ce prince lui enverrait chaque année à Cordoue une cer­ taine quantité de chevaux, de boucliers, et une forte somme d’argent. Mouâz dut, de plus, se soumettre à laisser en otage à Cordoue son fils Manser, lequel, malgré son ardent désir de revoir son pays, demeura en Andalousie jusqu’à la chute des Beny Amer, dont le règne eut aussi sa fin ; car il n’y a d’éternel que Dieu, et lui seul est vraiment adorable ! L’émir El-Mouâz mourut dans le mois de djoumad el-aouel, an 422 (1,030 J. C.), après un, règne de trente-trois mois, durant lequel le Maghreb jouit de tous les bienfaits de la paix et de la sécurité. Hamâma ben el-Mouâz ben Athya el-Zenèty el-Maghraouy, son cousin germain, lui succéda dans le mois suivant de djoumad el-tâny. Quelques historiens rapportent que ElMouâz fut remplacé par son fils et non par son cousin ; mais cela est inexact, et leur erreur provient de ce qu’ils ont confondu les noms des pères avec ceux des fils. El-Mouâz ben Athya n’eut, d’ailleurs, qu’un seul fils nommé El-Man­ ser et non point Hamâma, qui fut bien le cousin et le successeur de cet émir.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR HAMÂMA BEN EL-MOUÂZ BEN ATHYA EL-ZENÉTY EL-MAGHRAOUY.

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    L’émirHamâma ben el-Mouâz succéda à son cousin El-Mouâz ben Zyry, et gouverna sagement les Zenèta soumis à sa domination. Il fut chassé de Fès par Temym ben Zimour ben Aly ben Mohammed ben Taleh elYfrany, émir de Salé, qui vint l’attaquer à la tête des Beny Yfran. L’émir Hamâma, étant sorti à sa rencontre avec son armée composée des Beny Maghraoua, fut battu après avoir soutenu un sanglant combat, et se vit forcé de prendre la fuite, laissant la plus grande partie de ses soldats sur le champ de bataille. Il se réfugia à Oudjda, qui dépendait alors de Tlemcen.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR TEMYM EL-YFRANY.

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    Abou el-Kamel Temym ben Zimour ben Aby, de la tribu d’Yfran, était émir de tous les Beny Yfran, lorsqu’il s’empara de Fès après la défaite et la

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    fuite de Hamâma, dans le mois de djoumad el-tâny, an 424 (1032 J. C.). Ce prince persécuta les Juifs; il en, fit périr plus de six mille, et enleva aux autres leurs richesses et leurs femmes. Fanatique et ignorant, il avait déclaré la guerre sainte aux Berghouata contre lesquels il faisait habituel­ lement deux expéditions par an, pour les massacrer et les piller. Cela dura jusqu’à sa mort, en 448 (1056 J. C.). Quatorze ans plus tard, en 462, lorsque son fils Mohammed faut tué dans la guerre des Lemtouna, on porta son corps pour l’ensevelir à côté de son père, et quelle ne fut pas la surprise des assis­ tants en entendant célébrer les louanges de Dieu dans la tombe de Temym ! On l’ouvrit aussitôt, et l’on trouva le cadavre intact, comme si l’on venait de l’enterrer à peine. Dans la nuit, du même jour, Temym apparut en songe à un de ses parents. «Que signifient, lui demanda celui-ci, ces hymnes à Dieu et cette profession de foi que nous avons entendues dans ta tombe ? — Ce sont, lui répondit Temym, les cantiques des anges auxquels Dieu a ordonné de chanter ses louanges auprès de mon cercueil pour me mériter la grâce d’être conservé jusqu’au jour de la résurrection. — Qui es-tu donc, reprit le dormant, ou bien qu’as-tu fuit pour mériter une pareille récompense du Très-haut, et être comblé de tant de générosité ? — J’ai fait chaque année avec acharnement la guerre sainte aux Berghouata.» L’émir Temym demeura sept ans à Fès ;pendant cette période, Hamâma ben el-Mouâz, après être resté un an à Oudjda, et s’être vu succes­ sivement abandonné par ses soldats et ses compagnons, s’en vint à Tunis. Là, il fit un appel aux Kabyles maghraoua qui arrivèrent en nombre suffisant pour former une armée. Hamâma se mit à leur tète, et marcha sur Fès dont il chassa Temym ben Zimour el-Yfrany, qui prit la fuite et alla se réfugier à Chella. Cet événement eut lieu en 431 ; quelques-uns le font remonter à l’an 429. Pour la seconde fois Hamâma maîtrisa Fès et une grande partie du Maghreb, qu’il continua à gouverner jusqu’à sa mort, an 440 (1048 J. C.). Son règne avait duré dix-huit ans., pendant lesquels il était resté sept ans, ou cinq ans, selon quelques historiens, dépossédé par Temym el-Yfrany ; son fils Dounas lui succéda.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR DOUNAS BEN HAMÂMA BEN ATHYA EL-MAGHRAOUY.

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    L’émir Dounas succéda à son père Hamâma, dont il conserva toutes les possessions. Son règne fut un règne de paix et de prospérité. Les fau­ bourgs de Fès s’agrandirent et se peuplèrent ; de nombreux commerçants vinrent de toutes parts se fixer dans la capitale. Dounas fit ceindre les fau­ bourgs de murs, et construisit des mosquées, des bains et des fondouks; il releva ainsi la métropole du Maghreb. Depuis son avènement jusqu’à sa mort, en chouel 452 (1060 J. C.), il ne cessa de bâtir. Il régna à peu près douze

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    ans, et partagea ses états entre ses deux fils; il légua le gouvernement de l’Adoua el-Andalous à son fils El-Fetouh, et celui de l’Adoua el-Kairaouyn à son fils Adjycha.

    HISTOIRE DU RÈGNE DES DEUX FRÈRES EL-FETOUH ET ADJYCHA.

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    A la mort de l’émir Dounas, leur père, El-Fetouh et Adjycha prirent possession de leurs gouvernements respectifs; mais Adjycha, plus turbulent que son frère, ne tarda pas à l’attaquer, et une guerre sans relâche com­ mença, dès lors, entre les deux frères. El-Fetouh construisit une forteresse à l’endroit nommé El-Keddân, et Adjycha en éleva une semblable sur la hauteur nommée Sather, dans l’Adoua el-Kairaouyn. La haine et les discussions des deux frères portèrent bientôt leurs fruits : la cherté d’abord, et puis la famine et le meurtre. Tout le Maaghreb l’ut bouleversé, et les Lemtouna apparurent sur quelques points. A Fès, on se battait sans relâche, nuit et jour, et le massacre ne cessa qu’à la mort d’Adjycha. Ce fut Fetouh ben Dounas qui construisit la porte située au sud des murs d’enceinte, et que l’on nomme aujourd’hui Bab el-Fetouh; Adjycha avait fait également élever une porte du côté nord sur le sommet de la hauteur Sather, en lui donnant son nom ; mais à sa mort son frère ordonna que ce nom fut changé, et on supprima le ghaïn, ce qui fit le nom de ElDjycha que cette porte a encore aujourd’hui. La guerre des deux frères durait depuis trois ans consécutifs, lorsque El-Fetouh, ayant employé la ruse, pénétra dans l’Adoua el-Kairaouyn, sur­ prit son frère et le tua. Ensuite il gouverna tranquillement la ville de Fès, jusqu’à l’époque où les Lemtouna vinrent l’assiéger. Alors, préférant son salut à la défense de ses états, il abandonna, en 457 (1064 J. C.) le gouver­ nement, qui passa dans les mains d’El-Manser ben el-Mouâz, son cousin. Le règne d’El-Fetouh avait duré cinq ans et sept mois, période de discussions, de guerre, de famine et de malheurs.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR MANSER BEN EL-MOUÂZ BEN ZYRY BEN ATHYA EL-MAGHRAOUY.

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    Ce fut dans le mois de ramadhan le grand, en 457, que l’émir Manser prit les rênes du gouvernement, lâchement abandonnées par Fetouh lien Dounas. Manser était résolu, audacieux, brave et vaillant ; il résista aux Lemtouna et leur livra de grands combats jusqu’en 460 (1067 J. C.). A cette époque, il disparut dans un engagement et personne ne sut ce qu’il avait plu à Dieu de faire de lui ; cinq jours après sa disparition, les Lemtouna entrè­ rent à Fès sans coup férir, ayant à leur tête l’émir Youssef ben Tachefyn elLemtouny ; et cette première entrée s’opéra en paix-et avec l’aman: L’émir demeura quelques jours en ville, et partit bientôt pour le Djebel Ghoumâra,

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    en laissant le commandement de Fès àun de ses lieutenants, avec une garni­ son de quatre cents cavaliers lemtouna; mais sitôt après son départ Temym ben Manser arriva à la tête d’une armée formidable de Zenèta, et se fit livrer la ville en promettant l’aman aux Lemtouna qui s’y trouvaient; cependant, à peine fut-il entré, qu’il commença à les faire mourir dans le feu ou sur la croix, et il était encore occupé à ces sanglantes exécutions quand l’émir Youssef, arrivant en toute hâte, assiégea Fès à son tour et la prit d’assaut après quelques combats acharnés. Ce fut là la seconde et grande entrée des Lemtouna; cette fois ils firent périr tous les Maghraoua et les Beny Yfran, qui furent impitoyablement massacrés dans les mosquées et dans les rues au nombre de plus de vingt mille. Ce massacre des Zenèta Maghraouy et Yfrany eut lieu dans le cou­ rant, de l’an 462, et leur domination dura donc environ cent ans, de 362 à 462. Le commencement de leur règne fut prospère et leur puissance fut grande ; ils entourèrent de murs les faubourgs de Fès, ils embellirent les portes, agrandirent les mosquées El-Kairaouyn et El-Andalous, et, à leur exemple, les habitants bâtirent un grand. nombre de maisons. Cette pros­ périté dura environ jusqu’à l’apparition des Almoravides dans le Maghreb ; déjà même, à cette époque, la puissance des Maghraoua commençait à s’ébranler, et leurs possessions s’étaient amoindries, car la corruption les gagnait ; les princes dépouillaient leurs sujets, faisaient couler leur sang et violaient toutes les lois sacrées ; aussi le pays cessa de payer les impôts, et resta plongé dans la terreur. Les vivres devinrent fort rares, la cherté succéda à l’abondance, la crainte à l’aman , l’injustice à la justice. La fin de leur règne fut entièrement obscurcie par le nuage de l’iniquité, des guer­ res civiles, et d’une famine sans exemple dans l’histoire des temps. Fès et ses dépendances furent réduites aux dernières extrémités de la faim sous le règne d’El-Fetouh ben Dounas et sous celui de son cousin El-Manser. La farine, seul aliment qui restât à l’homme, se, vendait à un drahem l’once, non-seulement en ville, mais aussi dans tons les pays circonvoisins. Toutes les autres denrées avaient disparu. Les chefs Maghraoua et Beny Yfran enva­ hissaient les maisons des particuliers et pillaient leurs biens, sans que nul osât se plaindre, car au moindre mot ils les faisaient massacrer par leurs gens; ils envoyaient leurs esclaves sur le mont El-Ardh, qui domine la ville, pour découvrir les maisons d’où il sortait de la fumée, et, sur les indications qui leur étaient données, ils les envahissaient et prenaient de force les ali­ ments que l’on y faisait cuire. Tels furent les motifs pour lesquels le Très-Haut enleva le pouvoir aux Zenèta et leur retira ses bienfaits, car Dieu ne change point ce qu’il a accordé aux hommes tant qu’ils ne le changent pas eux-mêmes(1) ! Dieu fit fondre sur eux les Almoravides, qui leur ravirent leurs états, dispersèrent leurs légions,

    ____________________ 1 Koran, chap. XIII, le Tonnerre, vers 12.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    les massacrèrent et les chassèrent du Maghreb. Sous la terreur des dernières années de leur règne, la faim arriva à une telle extrémité, que les habitants creusèrent de petites caves dans leurs maisons, pour faire leur pain sans être entendus, ou pour cacher ce qu’ils pouvaient avoir à manger, et construisirent des espèces de galetas sans esca­ lier, dans lesquels, à l’heure des repas, le maître de la maison montait avec sa famille au moyen d’une échelle qui se retirait ensuite, afin de ne laisser accès à aucun étranger durant le repas.

    CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS REMARQUABLES QUI ONT EU LIEU SOUS LES ZENÈTA BENI MAGHRAOUA ET BENI YFRAN, DE L’AN 380 À L’AN 462.

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    En 381 (991 J. C.), le Maghreb, l’Andalousie et l’Ifrîkya furent déso­ lés par la sécheresse; cependant un immense torrent, comme il ne s’en était point vu encore, vint tout à coup se jeter dans l’Oued Sidjilmessa, au grand étonnement des habitants, qui n’avaient pas eu une goutte de pluie pendant toute l’année. Ces pays furent ravagés, à la mène époque, par une grande famine, qui dura trois ans, de 379 à381. — Dans la vingt-troisième nuit du mois de radjeb de la même année, il apparut dans le ciel une étoile qui avait à l’œil nu la forme d’un-superbe- minaret ; elle s’éleva du côté de l’orient et fit, sa course vers le nord-ouest en jetant de magnifiques étincelles. Le peuple, frappé d’épouvante, adressa des prières au Dieu très-haut pour qu’il détournât les maux dont cette étoile pouvait être le présage. — A la fin du même mois, il y eut, une éclipse de soleil, suivant le livre de Ben el-Fyadh intitulé El-Nyhyr (les lumières) ou El-Kabes (le morceau de feu). Selon Ben Mendour, cette éclipse aurait eu lieu en 380. - Enfin, dans les derniers jours de l’année 381, Dieu arrosa la terre et répandit sa miséricorde sur le monde ; les pluies firent partout reverdir la campagne, les prix des denrées diminuèrent, les moissons et les récoltes furent abondantes, les populations retrouvèrent le bien-être, les animaux et les troupeaux purent se désaltérer. Malheureusement des légions de sauterelles énormes arrivèrent bientôt et dévastèrent toute l’Espagne. Le plus grand nombre s’abattit sur Cordoue et désola les environs. El-Mansour fit distribuer des secours d’argent à la popu­ lation, et ordonna aux habitants de se mettre en campagne pour détruire ces insectes, ce que l’on fit de bonne volonté, et une partie du marché fut affec­ tée à la vente des sauterelles, pour que chacun pût venir y débiter le produit de sa chasse. Cela dura trois ans, de 381 à 383(1). En cette même année, 381, Yddou ben Yaly secoua la suzeraineté

    ____________________ 1 Les choses se pratiquent encore exactement ainsi au Maroc. Nous avons vu, en 1847-48, les habitants de Mogador et de Safy sortir en masse, sur l’ordre des kaïds, contre les sauterelles, et chaque année, durant l’été, il se débite sur les marchés des mon­ ceaux de ces insectes cuits à l’eau et au sel, mets fort goûté par les indigènes.

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    d’El-Mansour ben Aby Amer. A Fès, Thalâbah prit le gouvernement de l’Adoua el-Andalous, et Ben Kechouch celui de l’Adoua el-Kairaouyn. Le fekhy Amer ben Kassem fut fait kady des deux Adouas. En 382. (992 J. C.), Yddou ben Yaly prit d’assaut l’Adoua el-Andalous. — Grande inondation de Cordoue ; l’eau détruisit les bazars et monta jus­ qu’au Zahar. —Vent violent sur le Maghreb qui renversa plusieurs édifices. — Éclipse totale de soleil. - El-Mansour ben Aby Amer supprima des écrits le cachet d’El-Mouïd, le remplaça par le sien et prit en même temps le nom d’El-Mouïd. — Naissance du fekhy El-Dhahery Abou Mohammed Aly ben Ahmed ben Saïd ben Hazem ben Ghâleb, client de Yezid ben Aby Souffian, qui écrivit plusieurs ouvrages sur les sciences, et mourut en 450 environ. En 385 (995 J. C.), on vit les animaux emportés par un vent violent s’en aller entre ciel et terre. Que Dieu nous préserve de sa colère ! En 391 (1001 J. C.), mort de l’émir Zyry ben Athya; son fils ElMouâz lui succède. En 392, (1001-2 J. C.), l’émir El-Mansour ben Aby Amer, roi de, l’Andalousie, meurt à l’âge de soixante-cinq ans dans le mois de ramadhan; il est enterré à Médina Salem(1), et son cercueil fut recouvert de la poussière qu’il avait recueillie dans les combats(2). En 399 (1008-9 J. C.), Abd el-Malek, fils d’El-Mansour ben Aby Amer, auquel il avait succédé, mourut empoisonné, et fut remplacé par son frère Abd er-Rahman, auquel El-Mouâz ben Zyry envoya de magnifiques présents, entre autres cent cinquante beaux chevaux. Abd er-Rahman ben elMansour, en recevant ces cadeaux, envoya chercher Manser, fils de Mouâz, qui était en otage à Cordoue, et, après lui avoir fait des présents ainsi qu’aux ambassadeurs de son père, il le renvoya dans son pays en liberté. El-Mouâz fut, si content de revoir son fils, qu’il rassembla tous ses chevaux et les expé­ dia à l’émir de l’Andalousie, à Cordoue ; il y en avait neuf cents, et jamais le Maghreb n’avait faut un aussi beau présent à l’Espagne. En 396 (1005 J. C.), apparition d’une immense comète extrêmement scintillante. Cette comète est une des douze Nïazek(3) connues dans l’anti­ quité, et que les anciens savants ont longtemps observées; ces astronomes prétendaient que ces comètes n’apparaissaient que comme un signe de malheur ou de quelque chose d»extraordinaire dont Dieu aillait frapper le monde ; mais Dieu connaît mieux ses secrets que qui que ce soit.

    ____________________ 1 Medina Cœli. 2 El-Mansour mourut le 27 ramadhan 392 (dimianche 9 août 1002), après sa défaite de Calat el-Nser (Hauteur de Vautour, aujourd’hui Calatanasor). «C’était la pre­ mière bataille que perdait Almanzor ; aussi il ne voulut point y survivre ; il refusa de soigner les blessures qu’il avait reçues dans le combat, et expira de désespoir, pleurant, ses triomphes inutiles et son nom déshonoré.» (L. A. Sedillot.) 3 Nïazek : pluriel de (Hasta brevis), «Stelllæ cadentes.» (Freytag.)

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    En 400 (1009 J. C.), l’émir Mouâz ben Zyry ben Athya s’empara de la ville de Sidjilmessa. En 401 (1010 J. C.), mort du fekhy le kady Abou Mohammed Abd Allah ben Mohammed. (Que Dieu lui fasse miséricorde !) En 407 (1016 J. C.), apparition d’une étoile scintillante dont le disque était énorme et très-brillant. Fin du gouvernement des Ommyades en Andalousie et commencement de la dynastie des Ahmohades ; le règne des Ommyades avait duré deux cent soixante-huit ans et quarante-trois jours. En 411 (1020 J. C.), famine dans tout le Maghreb, depuis Tysert (ou Teheret) jusqu’à sidjilmessa ; la mortalité fut grande. - En cette même aimée, la désunion et la révolte éclatèrent entre les diverses villes de l’Andalousie, qui commencèrent à cette époque à être gouvernées par des rois différents. En 415 (1024 J. C.) , grand tremblement de terre en Andalousie qui bouleversa les montagnes. En 416 (1025 J. C.), mort de l’émir El-Mouâz ben Zyry ben Athya à Fès. En 417 (1026 J. C.), mort de l’imam El-Fekhy ben Adjouz à Fès. En 43o (1038 J. C.), mort du fekhy Abou Amran de Fès à Kairouan. En 431 (1039 J. C.), mort du kady Ismaël ben-Abbad à Séville. En 448 (1056 J. C.), entrée de l’imam Abou Beker ben Amer au Maghreb. En 450 (1058 J. C:), Abou Mohammed Abd-Allah, ben Yassyn elDjezouly, le Mehdy des Lemtouna, fut tué par les idolâtres Berghouata et mourut martyr. En 452 (l060 J. C.), El-Mehdy ben Toula s’empara des villes de Mekenèsa.

    HISTOIRE DES MORABETHYN (ALMORAVIDES) DE LA TRIBU DES LEMTOUNA DANS LE MAGHREB ET L’ANDALOUSIE. HISTOIRE DE LEURS ROIS ET DE LEURS RÈGNES DEPUIS LEUR ORIGINE JUSQU’À LEUR DESTRUCTION.

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    Mohammed ben el-Hassen ben Ahmed ben Yacoub el-Hemdany, auteur du livre intitulé El-Iketâl fi el-Doulet el-Hamyria (Couronne de la Dynastie Hamyarite), raconte que les Lemtouna tirent leur origine des Senhadja, lesquels descendent des Ouled Abd el-Chems ben Ouathal ben Hamyar. «Le roi Ifrîkych, fils d’Ouathal ben Hamyar, dit cet écrivain, gou­ vernait les Hamyr quand il se mit en campagne pour effectuer quelques raz­ zias dans les environs du Maghreb sur les terres d’Afrique. Après s’être beaucoup avancé dans le pays, il bâtit une ville à-laquelle il donna son nom d’lfrîkya, et y établit, les principaux des Senhadja pour instruire les Berbè­ res, percevoir leurs impôts et les gouverner.» Un autre historien, Abou Obeïd, rapporte, d’après Ben el-Kalby,

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    qu’Ifrîkych passa dans le Maghreb à la tête des Berbères de Syrie et d’Égypte,qu’il bâtit la,ville d’lfrîkya, et qu’il établit ces Berbères dans le Maghreb, avec lesquels il laissa les-deux grandes tribus de Senhadja et de Ketâma qui, aujourd’hui encore, vivent au milieu des Berbères. El-Zebyr ben Bekan a écrit, de son côté, que de père des Senhadja fut Senhadj ben Hamyar ben Sebâ ; et on trouve dans la poésie historique d’Abou Farès ben Abd el-Aziz el-Melzouzi intitulée Nedham el-Slouk fi Akhbar el-Embya ou el-Khoulafâ ou el-Moulouk (Chapelet de l’histoire des prophètes, des khalifes et, des rois), que les Morabethyn descendent (l’Ha­ myar et nullement de Moudhar, et qu’Hamyar était fils de Sebâ et père de Senhadj. Suivant une autre version, les Senhadja descendent des Houara, les­ quels descendent de Hamyar, et sont ainsi nommés parce, que leur père étant passé dans le Maghreb et étant arrivé dans le pays de Kairouan en Ifrîkya, s’écria : Gâd tahouarna, fi el-bled, c’est-à-dire : «Nous avons envahi un pays sans y penser ;» et le nom de Houara resta à la tribu. Dieu sait la véritè ! Les Senhadja se divisent en soixante et dix tribus, dont les principa­ les sont: Lemtouna, Djedâla, Messoufa, Lamta, Mesrâta, Telkâta, Mdousa, Benou Aoureth, Beny Mchelly, Beny Dekhir, Beny zyad, Beny Moussa, Bcny Lemâs, Beny Fechtal. Chacune de ces grandes tribus comprend plu­ sieurs branches ou divisions qui se subdivisent, à l’infini. Toutes ces peu­ plades appartiennent au Sahara et occupent dans le sud un espace de pays de sept mois de marche de long sur quatre mois de marche de large, qui s’étend depuis Noul Lamtha (0. Noun) jusqu’au sud d’Ifrîkya et de Kai­ rouan, en Afrique, c’est-à-dire toute la contrée comprise entre les Berbères et le Soudan. Ces peuplades ne cultivent point la terre et n’ont ni moissons ni fruits. Leurs richesses consistent en bétail et chameaux (dromadaires). Ils se nourrissent de viande et de lait, et la plupart d’entre eux meurent sans avoir mangé un seul morceau de pain dans leur vie. Quelquefois, cependant, les marchands qui traversent leur pays leur laissent du pain et de la farine. Ils sont Sonnites, et ils font la guerre sainte aux nègres du Soudan. Le premier qui régna an Désert fut Tloutan ben Tyklân le Senhadja le Lemtouna ; il gouvernait tout le Sahara, et était suzerain de plus de vingt rois du Soudan, qui lui payaient tous un tribut. Ses états s’étendaient sur un espace de trois mois de marche en long et en large, et ils étaient peuplés partout. Il pouvait mettre sur pied cent mille cavaliers; il vivant du temps de l’imam Abd er-Rahman, souverain de l’Andalousie, et il mourut en 222 (836 J. C.), âgé d’environ quatre-vingts ans. Son neveu El-Athyr ben Bethyn ben Tloutan lui succéda, et gouverna les Senhadja jusqu’à sa mort, en 937, après soixante-cinq ans d’existence. Il fut remplacé par son fils Temym ben el-Athyr, qui conserva son commandement jusqu’en 306, et fut renversé par les cheïkhs des Senhadja, qui se révoltèrent et le mirent à mort. A la suite de cela, les cheïkhs ne voulurent plus se soumettre à personne, et restèrent dans

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    l’anarchie pendant cent vingt ans. Alors ils choisirent entre eux un émir, Abou Mohammed ben Tyfat, connu sous le nom de Tarsyna el-Lemtouny, et ils le reconnurent pour souverain. Ce prince était religieux, vertueux et bienfaisant; il fit le pèlerinage à la Mecque, et la guerre sainte; il gouverna les Senhadja pendant trois ans, et fut tué dans une razzia. sur les tribus du Soudan, à l’endroit nommé Bkâra. Ces tribus habitaient les environs de la ville de Teklessyn; elles étaient arabes et pratiquaient la religion juive. Teklessyn est habitée par la tribu senhadja des Beny Ouarith, qui sont gens de biens et suivent le Sonna qui leur fut apporté par Okba ben Talah elFehery, à l’époque de sa venue dans le Maghreb ; ils font, la guerre sainte aux habitants du Soudan qui ne professent pas l’Islam.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR YHYA BEN IBRAHIM EL-DJEDÂLY.

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    A la mort de l’émir Mohammed Tarsyna el-Lemtouny, le gouverne­ ment des Senhadja passa entre les mains de l’émir Yhya ben Ibrahim el-Dje­ dâly. Les Djedâla et les Lemtouna sont frères, descendants du même père; ils habitent l’extrémité du pays de l’Islam, et font la guerre aux infidèles du Soudan ; à l’ouest ils ont pour limite la mer de la Circonférence(1). L’émir Yhya ben Ibrahim resta à la tête des Senhadja et de leurs guer­ res contre les ennemis de Dieu jusqu’en 427 (1035 J. C.). A cette époque, il se fit remplacer par son fils Ibrahim ben Yhya, et partit pour l’Orient dans le dessein de faire le pèlerinage de la Mecque et de visiter le tombeau du Prophète. (Que le salut soit sur lui !) Il arriva, en effet, à la Mecque, remplit toutes les cérémonies du pèlerinage, et se mit en route pour retourner dans son pays. S’étant arrêté en chemin, dans la ville de Kairouan, il y rencontra le saint Abou Amram Moussa ben Hadj el-Fessy. Cet illustre docteur, natif de Fès, était venu à Kairouan pour suivre les cours d’Abou el-Hassan elKaboussy, et s’était ensuite rendu à Bagdad pour assister à la classe du kady Abou Beker ben el-Thaïeb, auprès duquel il avait acquis beaucoup de science. Revenu à Kairouan, il n’en sortit plus, et mourut le 13 de ramadhan, an 430. (Que Dieu lui fasse miséricorde !) Yhya ben Ibrahim el-Djedâly, étant arrivé à Kairouan, se présenta donc chez le fekhy Abou Amram elFessy pour entendre ses leçons ; le fekhy, l’ayant remarqué et s’intéressant à son sort, le prit bientôt en affection et le questionna sur sou nom, sa famille et sa patrie. Yhya, lui ayant répondu, lui fit connaître l’étendue et la popula­ tion de son pays. Le fekhy lui demanda encore à quelle secte appartenait son peuple. «C’est un peuple vaincu par l’ignorance, lui dit Yhya, et qui n’a pas de Livre.» Effectivement le fekhy, lui ayant fait alors passer un petit examen sur les principes de la religion, s’aperçut bientôt qu’il était complètement ignorant

    ____________________ 1 Océan Atlantique.

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    et qu’il ne savait pas un mot du Koran et du Sonna; mais, en même tempsil comprit qu’il était animé du plus grand désir de s’instruire, qu’il avait de bons sentiments, la foi et la confiance. «Qu’est-ce qui vous empêche donc de vous instruire ? lui dit-il en terminant. Ô mon seigneur, lui répondit Yhya, tous les habitants de mon pays sont ignorants, et ils n’ont personne pour leur lire le Koran ; mais ils ne désirent que le bien et font leur possible pour y arriver. Ils voudraient bien trouver quelques savants pour leur faire la lecture du Livre et leur apprendre les sciences, pour les instruire dans leur religion et les diriger dans la voie du Koran et de la Sonna, en leur expliquant les lois de l’islamisme et les préceptes du Prophète. (Que Dieu lui accorde le salut !) Si vous voulez gagner les récompenses dut Très-Haut en enseignant aux hommes la pratique du bien, envoyez donc avec moi, dans notre pays, un de vos élèves, pour lire le Koran et enseigner la religion à mes compatriotes, cela leur sera très-utile ; ils écouteront et obéiront, et vous aurez mérité ainsi la grande récompense du Dieu très-haut, car vous aurez été le principe de leur direction dans la droite voie.» Le fekhy Abou Amram fit la proposition à chacun de ses élèves qu’il croyait aptes à cette mission ; mais nul ne voulut accepter, par crainte des fatigues et des dangers du Sahara. Ayant perdu tout espoir autour de lui, il dit à Yhya : «Il existe à Néfys, dans le pays de Mes­ samda, un fekhy habile, pieux et austère, qui m’a rencontré ici et a beaucoup appris avec moi. Je lui connais toutes les qualités nécessaires ; il se nomme Ou-Aggag ben Zellou el-Lamthy, et il est originaire du Sous el-Aksa. En ce moment il adore Dieu, enseigne les sciences et prêche le bien dans un ermitage de l’endroit ; il a de nombreux élèves ; je lui écrirai une lettre polar lui demander de vous adjoindre l’un d’eux. Allez chez lui , vous y trouverez ce que vous cherchez.» En effet, le fekhy Amram écrivit à Ou-Aggag une lettre ainsi concue : «A vous le salut et la miséricorde de Dieu ! ensuite, si le porteur de cette lettre, Yhya ben Ibrahim el-Djedâly vous arrive, envoyez avec lui, dans son pays un de vos élèves, à vous connu pour être religieux, bon, instruit et habile ; il enseignera le Koran et les lois de l’islamisme à ces gentils, et vous gagnerez tous deux la récompense de Dieu ; car le Très-Haut ne manque jamais de récompenser ceux qui font le bien(1) ; salut.» Yhya ben Ibrahim el-Djedâly partit avec cette lettre, et arriva chez le fekhy Qu-Aggag, dans la ville de Néfys ; il le salua et la lui remit ; on était alors au mois de radjeb, an 430. Ou-Aggag ayant lu la lettre, rassembla ses élèves pour leur en donner Connaissance, et leur demander de mettre à exécution l’ordre du cheïkh Abou Amram. Un d’entre eux, originaire de Djezoula, et connu sous le nom d’Abd Allah ben Yassyn el-Djezouly, accepta la mission ; c’était, un disciple habile et instruit, pieux et austère, possédant bien les lois et les sciences. Il partit avec Yhya ben Hibrahim et ils arrivèrent ensemble au pays

    ____________________ 1 Koran, ch. XII. Joseph, V. 56.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    de Djedâla, où ils furent accueillis avec joie par les Kabyles et les Lem­ touna.

    HISTOIRE DE LA VENUE DU FEKHY ABD ALLAH BEN YASSYN LE DJEZOULY DANS LE PAYS DES SENHADJA, ET DE SON ÉLÉVATION CHEZ LEURS TRIBUS DES LEMTOUNA ET DES MORÂBETHYS.

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    Abd Allah ben Yassyn ben Mekouk ben Syr ben Aly ben Yassyn elDjezouly arriva avec Yhya ben Ibrahim au pays des Senhadja et s’y établit. Quand il eut vu les vices qui infestaient cette contrée, où l’homme épousait cinq, six, dix femmes et même davantage s’il le voulait, il adressa les plus vifs reproches aux habitants et leur défendit cette coutume, en leur disant: «Cela n’est point conforme au Sonna ; le Sonna de l’Islam ne permet à l’homme d’épouser que quatre femmes libres et de prendre des esclaves à son bon plaisir.» Il entreprit alors de leur enseigner la religion et les lois de l’Islamisme et le Sonna ; il leur ordonna de faire le bien et leur défendit le mal ; mais ceux-ci, voyant la sévérité qu’il apportait pour changer leurs habitudes et supprimer leurs vices, s’éloignèrent bientôt de fui, et se prirent à le détester comme un personnage fort ennuyeux ; enfin Abd Allah ben Yassyn, lassé d’avoir affaire à des hommes qui ne priaient pas, qui ne pro­ nonçaient pas même le nom de Dieu, et connaissaient à peine le témoi­ gnage(1), qui, subjugués par l’ignorance, s’éloignaient de lui pour suivre leurs passions, voulut les abandonner et partir pour le Soudan, où le maho­ métisme avait déjà commencé à briller; mais Yhya ben Ibrahim s’y opposa en lui disant : «Je ne te laisserai point aller, parce que je t’ai amené pour profiter de tes leçons et de ta science, pour apprendre ma religion, et je n’ai que faire avec mon peuple sous ce rapport-là ; permets-moi donc, en vue des récompenses de l’autre monde, de te faire une proposition. — Qu’est-ce donc? dit le fekhy. — Ici, sur notre côte, reprit Yhya, est une île sur laquelle ont peut arriver à pied lorsque la mer est basse, et 0ù nous nous rendons sur des barques quand la marée est pleine. Sur cette île la nourriture est allel (pure); il y a des arbres sauvages, et diverses espèces d’oiseaux, de quadru­ pèdes et de poissons ;allons-y, et nous y vivrons de choses permises et nous y adorerons Dieu jusqu’à la mort. — Partons, dit Abd Allah ben Yassyn, cela vaudra mieux ; entrons sur cette île au nom du Très-Haut. Ils s’y rendi­ rent, en effet, accompagnés de sept personnes de Djedâla, avec lesquelles ils construisirent un ermitage et se mirent à adorer Dieu. Au bout de trois mois, lorsqu’on eut appris ce qu’ils faisaient pour arriver au paradis et éviter l’enfer, on vint en foule vers eux. Les nouveaux adeptes arrivaient pleins de repentir, et Abd Allah ben Yassyn commença aussitôt à leur enseigner le ____________________

    1 La profession de foi : «Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohammed est l’envoyé de Dieu.»

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    Koran, et à les diriger vers le bien, en leur faisant espérer les récompenses de Dieu ou en les menaçant des souffrances de sa punition. Au bout de quelques jours, environ mille élèves d’entre les nobles des Senhadja étaient rassem­ blés autour de lui. Il les nomma Morabethyn (liés) parce qu’ils ne quittaient plus son ribath(1) (ermitage). Il leur enseigna le Koran, le Sonna, les ablu­ tions, la prière, l’aumône et les devoirs que Dieu impose. Quand il les vit pénétrés de ces principes et en nombre suffisant, il commença à prêcher pour les exhorter à faire le bien, à désirer le paradis et à redouter le feu éternel et la colère de Dieu ; et c’est ainsi qu’en les éloignant du mal et en leur parlant des récompenses de Dieu à la fin du monde, il arriva à proclamer la guerre sainte contre ceux des Senhadja qui refusaient de les suivre, dans la vraie foi. «Morabethyn, s’écria-t-il un jour, vous êtes nombreux, vous êtes les grands de vos tribus et les chefs de vos compagnons ! Le Très-Haut vous a corrigés et dirigés dans la droite voie ; vous devez le remercier de sa honte en exhortant les hommes à faire le bien et à éviter le mal et en com­ battant avec ardeur pour la foi de l’Islam.» Ils répondirent : «Ô cheïkh béni, cornmandez-nous, vous nous trouverez obéissants à vos ordres et soumis, lors même que vous nous ordonneriez de tuer nos pères. — Eh bien ! leur dit Yassyn, partez donc avec la bénédiction de Dieu. Allez dans vos tribus, enseignez leur la loi de Dieu, et menacez-les de son châtiment. Si elles se repentent, si elles rentrent dans la droite voie et se rendent à la vérité en changeant de conduite, laissez-les suivre leur chemin ; mais si elles refusent, si elles persistent dans leur erreur et continuent à s’adonner à leurs excès, invoquez le secours divin contre elles, et nous leur ferons la guerre jusqu’à ce que Dieu décide entre nous. Il est le meilleur des juges.» A ces mots, chacun partit pour sa tribu et se mit à prêcher chez les siens pour les prévenir et leur ordonner de changer de conduite; mais personne ne voulut les écouter et ils revinrent. Abd Allah ben Yassyn sortit alors lui-même et se rendit chez les cheïkhs et les principaux Kabyles ; il leur fit lecture de la loi de Dieu et leur ordonna de se repentir et de redouter le châtiment de Dieu. Après être resté sept jours à les exhorter inutilement, et fatigué de voir qu’ils ne l’écoutaient pas et persistaient de plus en plus dans la voie du mal, il dit à ses amis : «Nous avons fait notre possible et nous les avons exhortés en vain ; le moment est venue de leur faire laguerre.Combattons-lesaveclabénédic­ tion du Dieu très-haut.» Abd Allah ben Yassyn se dirigea d’abord chez les Djedâla à la tête de deux mille Morabethyn et les dispersa devant lui ; il en tua un ,grand nombre et fit embrasser l’Islamisme aux autres, qui devinrent bons et remplirent, les devoirs imposés par Dieu. Cela eut lieu dans le mois de safar 434 (1042 J. C.). Ensuite il se rendit chez les Lemtouna et les combattit

    ____________________ 1 Lieu de retraite et de prière ; de là, «marabout».

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    Lemtouna et les combattit jusqu’à ce que, vaincus, ils eussent fait, leur sou­ mission et se fussent repentis ; les Lemtouna le proclamèrent pour chef, et il y consentit à condition qu’ils suivraient le Koran et le Sonna. Passant alors chez les Massoufa, il les battit et les soumit à son commandement comme les Djedâla et les Lemtouna. Les Senhadja, en voyant cela, s’empressèrent de manifester leur repentir et de faire acte d’obéissance au fekhy, qu’ils pro­ clamèrent également chef. Tous ceux qui arrivaient chez lui repentants rece­ vaient, préalablement, cent coups de nerf en signe de purification, et, il leur enseignait le Koran et les lois musulmanes, en leur prescrivant la prière, l’aumône et la dîme. Bientôt il créa un bit-el-mal, pour y réunir les produits de la dîme et de l’aumône destinés à l’achat d’armes pour combattre les ennemis. Abd Allah ben Yassyn conquit ainsi tout le Sahara et en devint le maître. Après chaque combat, il distribuait les dépouilles des vaincus aux Morabethyn, et, ayant rassemblé une grande valeur des produits de l’aumône, de la dîme et du cinquième du butin , il l’envoya aux tolbas et aux kadys des pays de Messamda. Bientôt la renommée des Morabethyn se répandit Rus le désert, dans le sud, à Messamda, dans tout le Maghreb et jusque dans le Soudan. On racontait partout qu’il y avait chez les Djedâla un homme modeste et austère qui ramenait les humains à Dieu et les conduisait dans le droit Chemin, en rendant la justice selon les lois du Koran. Yhya ben Ibrahim el-Djedâly mourut et Abd Allah ben Yassyn voulut, le remplacer par un autre. Les Lemtouna étaient les plus obéissants à Dieu, les plus religieux et les plus vertueux d’entre les Senhadja ; aussi Ben Yassyn les préférait et les distinguait en les plaçant à la tête des autres tribus; et cela était ainsi parce que Dieu avait décrété qu’ils apparaîtraient et qu’ils règne­ raient sur le Maghreb et sur l’Andalousie. Abd Allah ben Yassyn , ayant donc rassemblé les grands des Senhadja, leur donna pour émir Yhya ben Omar, le Lemtouny, qu’il revêtit du commandement général: Mais, en fait, c’était. lui-même qui était l’émir, puisque c’était lui qui dictait. les ordres, qui dirigeait, qui donnait et qui recevait; en d’autres termes, l’émir Yhya n’était autre chose que le chef de la guerre, le général des troupes, et le fekhy Ben Yassyn était le chef de la religion, de la loi, et le percepteur de l’aumône et de la dîme.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR YHYA BEN OMAR BEN TELAKAKYN, LE SENHADJA, LE LEMTOUNY.

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    Yhya ben Omar, le Lemtouny, le Morabeth, qu’Abd Allah ben Yassyn éleva au pouvoir, était religieux, vertueux, austère et modeste, saint et ne faisant nul cas des choses de ce monde. Abd Allah lui ordonna de faire la guerre sainte, et Yhya était l’homme le plus soumis à ses conseils et à ses défenses. Voici un bel exemple de cette obéissance : un jour Ben Yassin lui

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    dit : «Yhya, tu mérites d’être puni. — Pourquoi donc, seigneur ? — Je ne te le dirai que lorsque tu auras subi ta punition. Et là-dessus le fekhy mit l’émir à nu et lui donna vingt coups de nerf, après quoi il ajouta : Je ne t’ai frappé ainsi -que parce que tu te bats et tu exposes ta vie dans chaque engagement avec l’ennemi ; c’est là ta faute ; un émir ne doit point, se battre, mais se conserver, au contraire, pour encourager les combattants et leur donner du cœur. La vie d’un chef d’armée est la vie de tous ses soldats, et sa mort est leur perte.» L’émir Yhya ben Omar s’empara de tout le Sahara et du plus grand nombre des villes du Soudan. En 447, les fekhys et les saints de Sidjilmessa et de Drâa se réunirent et écrivirent au fekhy Abd Allah ben Yassyn, à l’émir Yhya et aux cheïkhs des Morabethyn pour les prier de venir chez eux purifier leur pays des vices qu’il renfermait, tels que la violence et l’injus­ tice qui caractérisaient leur émir Messaoud ben Ouenoudyn el-Maghraouy, les savants et les religieux, et, en général, tous les Musulmans, qui étaient plongés dans l’avilissement et l’iniquité. Lorsque cette lettre parvint à Ben Yassyn, il rassembla les chefs files Morabethyn, leur en donna connaissance et demanda leur conseil. Ils répondirent : «Ô fekhy ! c’est, là ce qu’il nous faut, à nous comme à vous-même ; conduisez-nous donc avec la bénédiction de Dieu très-haut.» Alors il leur ordonna de faire leurs préparatifs pour la guerre sainte, et bientôt après, le 20 safar 447, il se mit en campagne à la tête d’une nombreuse armée et il s’avança jusqu’au Drâa, dont il chassa le gouverneur nommé par l’émir de Sidjilmessa, auquel il enleva mille cinq cents. chameaux dispersés dans les pâturages. L’émir Messaoud, en appre­ nant cela, rassembla ses troupes et marcha contre Yassyn. Les deux armées se rencontrèrent et se livrèrent un sanglant combat. Dieu donna la victoire aux Morabethyn ; Messaoud ben Ouenoudyn et la plus, grande partie de ses soldats restèrent sur le champ de bataille, et le reste prit la fuite. Abd Allah ben Yassyn s’empara des richesses, des animaux et des dépouilles de l’ennemi ; il en ajouta le cinquième au cinquième des chameaux pris dans le Drâa, et le distribua aux fekhys et aux saints de Sidjilmessa. Il fit don aux Morabethyn des quatre cinquièmes restant, et il partit aussitôt pour Sidjil­ messa, où il entra et tua tous les Maghraoua qui s’y trouvaient. Il demeura dans cette ville jusqu’à ce que la tranquillité s’y fût rétablie. Il réglementa l’administration, et réprima les abus ; il fit briser les instruments de musi­ que et brûler les établissements où l’on vendait du vin ; il supprima tous les droits et les impôts qui n’étaient point commandés par le Koran et le Sonna; enfin il installa un gouverneur Lemtouna et s’en retourna au Sahara. L’émir Abou Zakerya Yhya ben Omar fut tué en combattant dans le Soudan, au mois de moharrem 448 (marc 1056 J. C.).

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR ABOU BEKER BEN OMAR, LE LEMTOUNA, L’ALMORAVIDE.

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    A la mort de Yhya ben Omar el-Lemtouny, Abd Allah ben Yassyn nomma à sa place son frère Abou Beker ben Omar, le Lemtouna, et le char­ gea des affaires de la guerre. Celui-ci, ayant exhorté les Morabethyn à atta­ quer les pays de Masmouda et du Sous, se mit en campagne, à leur tête, au mois de raby el-tâny 448. Il plaça l’avant-garde sous les ordres de son cousin Youssef ben Tachefyn, le Lemtouna, et s’avança jusqu’au Sous ; il envahit le pays de Djezoula et s’empara des villes de Massa(1), de Tarudant et de tout le Sous. Il y avait à Tarudant une population de Rouafidh(2) appelée Bedje­ lia, du nom du chef de leur secte, Aly ben Abd Allah el-Bedjely, qui était arrivé au Sous lorsque Obeïd Allah el-Chyhy gouvernait l’Ifrîkya, et y avait répandu sa fausse doctrine, transmise des uns aux autres après sa mort. Ces sectaires ne voyaient la vérité qu’en eux ; Abou Beker et Abd Allah ben Yassyn les combattirent jusqu’à ce qu’ils leur eurent arraché leur ville d’as­ saut; ils en tuèrent un grand nombre, et ceux qui restèrent se rendirent à la loi du Sonna. Les biens des tués furent distribués aux Morabethyn; et c’est ainsi que Dieu les secondait et élevait leur puissance ! Ils s’emparèrent aussi des forteresses et autres lieux de refuge du pays de Sous, dont ils soumirent toutes les tribus. Abd Allah ben Yassyn délégua ses gouverneurs dans les environs, avec mission de rendre la justice, de prêcher le Sonna, de percevoir l’aumône et, la dîme, et d’abolir tous les impôts qui n’étaient point confor­ mes à la loi. Puis il se transporta chez les Masmouda et s’empara du Djebel Deren; il conquit également par la force des armes les pays de Rouda et de Chefchaoua, de Nefys et de tout le Djedmyoua. Les Kabyles de Haha et de Radjeradja vinrent vers lui et firent acte de soumission; ensuite il se rendit à Aghmât, ville alors gouvernée par Lekout ben Youssef ben Aly elMaghraouy, il en fit le siége et l’attaqua vigoureusement. Lekout, s’aperce­ vant bientôt. de son impuissance contre un pareil ennemi, lui livra la ville et prit la fuite, pendant la nuit, avec tous les siens, du côté de Tedla, où il se mit sous la protection des Beni Yfran, qui en étaient, les maîtres. Les Morabethyn entrèrent à Aghmât en 449 (1057 J. G.). Abd Allah ben Yassyn y resta environ deux mois pour donner du repos à sa troupe, et il se remit en campagne pour envahir le Tedla ; il s’en empara, en effet, et extermina tous les Beni Yfran, ainsi que Lekout el-Maghraouy qu’il avait fait prison­ nier. Ensuite, il conquit encore le Temsna, et là il apprit qu’il y avait sur les terres situées au bord de la mer un grand nombre de tribus de Berghouata, qui étaient infidèles et vouées au culte des idoles.

    ____________________ 1 Massa ou Messa, ville située à l’embouchure de l’Oued Sous, peuplée de Ber­ bères, de Maures et d’environ trois mille juifs. 2 Partie des Chyhytes.

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    HISTOIRE DES INCURSIONS D’ABD ALLAH BEN YASSYN CONTRE LES IDOLÂTRES BERGHOUÂTA ; LEUR FAUSSE LOI. LEUR RELIGION IGNOBLE ET INSENSÉE.

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    Quand Abd Allah ben Yassyn arriva au pays de Temsna, il apprit que, sur les bords de la mer, vivaient des tribus Berghouata en nombre considé­ rable, et que ces tribus étaient idolâtres, infidèles, perverties, et suivaient une détestable religion ; on lui raconta que les Berghouata ne descendaient ni d’un seul père, ni d’une seule mère, mais que c’était un mélange de plusieurs tribus berbères, réunies dans le temps sous les ordres de Salah ben Thryf, qui prétendait. être prophète et vint fixer sa résidence à Temsna, sous le règne de Hischam ben Abd el-Malek ben Mérouan ; il était originaire (que Dieu le maudisse !) de Bernatha, forteresse de la province de Chedouna (Sidonia), en Andalousie, et ses premiers disciples furent appelés Bernathy, dont les Arabes firent Berghouaty, d’où leur nom de Berghouata. Salah ben Thryf, le prétendu prophète, était un scélérat, de race juive, descendant des Ouled Chemaoum ben Yacoub (à lui le salut !) ; et avait surgi, en effet, à Bernatha, en Andalousie. De là il était allé en Orient, et s’était instruit chez Obeïd elMoutazly el-Kadary, auprès duquel il s’occupa de magie et acquit beaucoup d’art ; alors il revint au Maghreb et s’établit à Temsna où il trouva une popu­ lation de Berbères ignorants, aux yeux desquels il fit briller l’Islamisme en leur prêchant la continence et la piété. Puis il commença à s’emparer de leur esprit et de leur affection par sa magie, son éloquence et les tours de toute espèce dont il les émerveillait, au point que ces Berbères ne tardèrent pas à croire à ses vertus et à sa sainteté, qu’ils en firent leur chef et suivirent ses conseils dans toutes leurs affaires, se soumettant à ses ordres et à ses défenses. Ce fut alors qu’il se prétendit prophète, et prit le nom de Saleh elMoumenyn (le vertueux parmi les Croyants), leur disant : «Je suis bien le Saleh el-Moumenyn(1) dont Dieu a parlé dans son livre chéri, qu’il a fait des­ cendre à notre seigneur Mohammed (que Dieu le couvre de sa miséricorde et du salut !)» et en même temps il établit une religion qu’ils adoptèrent. C’était en l’an 125. Cette hérésie, instituée par Salah ben Thryf, consistait à le reconnaître pour prophète, à jeûner pendant le mois de radjeb, et à manger pendant le ramadhan, à faire dix prières, dont cinq pendant la nuit et cinq pendant le jour. Chaque musulman était tenu de faire un sacrifice le 21 de moharrem ; il leur prescrivait dans les ablutions de se laver le nombril et les hanches, de prier en remuant la tête seulement sans se prosterner le front contre terre, excepté dans la dernière rikha, pendant laquelle ils devaient se

    ____________________ 1 Koran, chap. LXXVI : la Défense, vers. 4. Mais si vous vous joignez contre le Prophète, sachez que Dieu est son protecteur, que Gabriel, que Saleh el-Moumenyn (le vertueux parmi les Croyants) et des anges lui prêteront aussi assistance.»

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    prosterner cinq fois ; de dire, en commençant à manger ou à boire besm Yakess, (au nom de Yakess), prétendant que cela voulait dire besm Allah (au nom de Dieu) ; de payer la dîme de tous les fruits; il leur permettait d’épou­ ser autant de femmes qu’ils voulaient, à l’exception de leurs cousines, avec lesquelles il leur défendait de se marier ; ils pouvaient répudier et reprendre leurs femmes mille fois par jour si bon leur semblait, les femmes n’étant jamais défendues ; il leur ordonnait de tuer le voleur partout où ils 1e trou­ veraient, prétendant que le sabre seul pouvait le purifier de sa faute ; il leur permit de payer le prix du sang avec des bœufs, il leur défendit la tête de toute espèce d’animaux et les volailles comme des choses sales et répu­ gnantes. Quant aux coqs, attendu qu’ils indiquaient les heures de prière, il était défendu de les tuer et d’en manger sous peine de rendre la liberté à un esclave ; il leur prescrivait encore de lécher la salive, de leur gouverneur en guise de bénédiction ; et, en effet, lorsqu’il crachait dans la paume de leurs mains, ils léchaient religieusement ces crachats, ou ils les emportaient soigneusement à leurs malades pour assurer la guérison. Il leur fit un Koran pour lire leurs prières dans leurs mosquées, prétendant que ce Koran lui avait été inspiré et envoyé par Dieu très-haut. Celui qui mettait en doute un seul de ces préceptes était infidèle. Le Koran de Ben Thryf avait quatre­ vingts chapitres, qui se nommaient pour la plupart des noms des prophètes ; il contenait les chapitres suivants : Adam, Noé, Job, Moïse, Aaron, Asbath, les douze tribus, Pharaon, les fils d’Israël, le coq, la perdrix, la sauterelle, le chameau, Harout et Marout(1), Eblis, la résurrection, les merveilles dit monde. Il pré tendait que ce livre renfermait la science suprême ; il pres­ crivait encore de ne point se laver après le coït, à moins que ce ne fût un coït criminel. Mais nous avons déjà parlé plus complètement de ces Ber­ ghouata et de leurs rois dans notre grand ouvrage intitulé : Zohrat el-Bous­ tan fi Akhbar el-Zeman ou Deker el-Moudjoub bi mâ ouakâ fi el-Oudjoud, «Fleurs des jardins sur l’histoire des temps anciens, et récits des faits qui se produisent dans ce monde.» L’auteur de ce livre (que Dieu, lui pardonne !) continue son récit: Lorsque Abd Allah ben Yassyn fut informé de l’état d’ignorance et des erreurs des Berghouata, il vit qu’il fallait commencer par leur déclarer la guerre, et il se mit en campagne avec son armée de Morabethyn pour les attaquer. Les Berghouata avaient alors pour émir Abou Hafs Omar ben Abd Allah ben Aby el-Ansâry ben Aby Obeïd ben Moukhled ben Elyas ben Salah ben Thryf el-Berghouaty, le faux prophète.Il y eut entre les deux partis une guerre terrible. et sanglante. Beaucoup de monde périt de part, et d’autre ; et

    ____________________ 1 «Ce sont les démons qui enseignent .aux hommes la magie et la science qui étaient descendues d’en haut sur les deux anges de Babel - Harout et Marout.» (Koran, chap II, vers. 96.)

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    c’est dans un de ces combats que finit Abd Allah ben Yassyn el-Djezouly, le chef et le directeur des Morabethyn. Couvert de blessures sur le champ de bataille, il fut transporté, dans son camp ; respirant à peine, il fit rassem­ bler immédiatement les cheikhs et les chefs Almoravides et leur dit : «Mora­ bethyn ! vous êtes dans le pays de vos ennemis, et je vais mourir aujourd’hui sans doute ; prenez garde d’être lâches ou faibles et de vous laisser découra­ ger ! Que la vérité vous ne l’un à l’autre ; soyez frères en l’amour de Dieu très-haut, et gardez-vous de la discorde et de l’envie dans le choix de vos chefs, car Dieu donne la puissance à qui bon lui semble(1), et charge celui qui lui plaît d’entre ses esclaves d’être son lieutenant sur la terre ! Je vais me séparer de vous ; choisissez donc celui qui vous gouvernera, qui veillera sur vos intérêts, conduira vos armées, combattra vos ennemis, partagera le butin entre vous et percevra vos aumônes et vos dîmes.» Les Morabethyn décidèrent à l’unanimité de nommer Abou Beker ben Omar le Lemtouna, que ben Yassyn leur avait précédemment donné pour chef avec l’assentiment des cheikhs Senhadja. Abd Allah ben Yassyn mourut le soir même, jour du dimanche 24 djoumad el-aouel 451 (1059 J. C.). On l’ensevelit dans un endroit nommé Kerifla, et on bâtit une mosquée sur sa tombe. Abd Allah ben Yassyn était très-austère, et pendant tout le temps qu’il resta au Maghreb, il ne mangea point de viande et ne but point de lait, car les troupeaux n’étaient pas purs (allel) à cause de la profonde ignorance du peuple. Ben Yassyn ne vivait que de gibier; mais cela ne l’empêchait point de voir un grand nombre de femmes; chaque mois il en épousait plusieurs et s’en séparait successi­ vement ; il n’entendant pas parler d’une jolie fille sans lai demander aussi­ tôt en mariage. Il est vrai qu’il ne donnait jamais plus de quatre ducats de dot. Voici un signe de sa bénédiction. Les Morabethyn qui le suivirent dans ses expéditions au Soudan se trouvèrent un jour sans eau et sur le point de mourir de soif. Abd Allah ben Yassyn, ayant lait ses ablutions avec du sable, récita deux rikha et implora le Très-Haut. Les Morabethyn, se confiant à sa prière, reprirent courage, et quand il l’eut terminée il leur dit : «Creusez l’endroit sur lequel j’ai prié, ils creusèrent, et à un empan de profondeur ils trouvèrent une eaux douce et fraîche dont ils se désaltérèrent ainsi que leurs animaux, et remplirent leurs autres. Cette bénédiction dont il était revêtu lui permit aussi, entre autres choses, de jeûner depuis le premier jour de sa venue dans le Maghreb jusqu’à sa mort. (Que Dieu lui fasse miséricorde !) Et la principale de ses bonnes œuvres fut d’introduire chez tout un peuple le Sonna et la réunion (dans les mosquées), qu’il affermit en décrétant que celui qui manquerait à la prière dans les mosquées recevrait vingt coups de nerf, et que celui qui en manquerait une partie en recevrait cinq coups.

    ____________________ 1 Koran, chap. II ; la Vache, vers. 248.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

    CONTINUATION DU RÈGNE DE L’ÉMIR ABOU BEKER, LE SENHADJA, LE LEM’TOUNA.

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    L’émir Abou Beker ben Omar ben Thlekakyn ben Ouayaktyn, le Lemtouna, le Mhamoudy, eut pour mère Safya, femme libre de Djedâla. Nommé par Abd Allah ben Yassyn et confirmé par les chefs des Mora­ bethyn, Senhadja et autres Kabyles, son autorité se trouvait être parfaite­ ment établie ; son premier acte fut de faire ensevelir Abd Allah ben Yassyn; aussitôt après, il réunit son armée et, mettant sa Confiance en Dieu pour ses combats et pour toutes ses affaires, il se porta contre les Berghouata avec la ferme résolution de les exterminer. Les Berghouata, battus, prirent la fuite devant lui; mais les Morabethyn, s’élançant à leur poursuite, firent prison­ niers tous ceux qu’ils ne massacrèrent pas, et leur déroute fut complète. Quelques-uns à peine parvinrent à s’échapper dans les bois ; les autres embrassèrent l’Islamisme, et, depuis lors jusqu’à ce jour, il n’est plus resté de trace de leur fausse religion. L’émir Abou Beker réunit les biens et les dépouilles des vaincus à Aghmât(1), et y demeura jusqu’au mois de safar 452. Alors il se remit en campagne avec son armée et accompagné d’une foule innombrable de Sen­ hadja, de Djezouly et de Masmoudy, et il conquit le pays de Fezaz, ses mon­ tagnes, les terres des Zenèta et les villes du Mekenèsa. De là il se porta contre la place forte de Louata, en fit le siège, et y entra par la force des armes. Il y fit un massacre considérable de Beny Yfran, et détruisit la ville, qui ne s’est plus relevée jusqu’à ce jour. Les événements eurent lieu à la fin du mois de raby el-tâny 452. Après ses exploits de Louata, Abou Beker retourna à Aghmât, où il s’était précédemment marié avec une femme nommée Zyneb bent Ishac el-Houary, négociant originaire de Kairouan. Cette femme était résolue, intelligente, douée d’un sens droit et d’opinions justes, prudente et versée dans les affaires, à tel point qu’on la surnommait la Magicienne. L’émir était auprès d’elle à Aghmât depuis trois mois, quand un envoyé du pays du Sud vint lui annoncer que le Sahara était en révolu­ tion. Abou Beker était un saint homme, d’une abstinence entière, et qui ne supportait pas que l’on attaquât des Musulmans et que l’on fît couler leur sang inutilement ; il résolut, en conséquence, d’aller lui-même au Sahara pour rétablir l’ordre et faire la guerre aux infidèles du Soudan. Au moment de partir, il se sépara de sa femme en lui disant : «Ô Zyneb ! tu es un être accom­ pli de bonté et de beauté extrêmes ; mais je dois te quitter et m’en aller au Sahara pour faire la guerre sainte et gagner le salut du martyr et les grandes

    ____________________ 1 Aghmât, grande ville jadis fortifiée et florissante, n’ayant pas plus aujourd’hui de cinq mille cinq cents habitants, dont mille Juifs environ, située à une journée sud du Maroc, au pied de l’Atlas, sur le chemin du Tafilelt.

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    récompenses de Dieu. Tu n’es une faible femme, et il te serait impossible de me suivre et de vivre dans ces déserts ; c’est pourquoi je te répudie. Quand le terme fixé sera passé, marie-toi avec mon cousin Youssef ben Tachefyn, car il est mon lieutenant dans le Maghreb.» S’étant ainsi séparé de Zyneb, l’émir sortit d’Aghmât et traversa le pays de Tedla jusqu’à Sidjilmessa, où il entra et resta quelques jours pour orga­ niser le gouvernement. Au moment de quitter cette ville, il fit venir son cousin Youssef ben Tachefyn et le nomma émir du Maghreb ; il l’investit de pouvoirs absolus et lui ordonna d’aller faire la guerre à ce qui restait des Maghraoua, des Beny Yfran et des Kabyles, ZenèTa et Berbères. Les Cheïkhs des Morabethyn reconnurent la souveraineté de Youssef parce qu’ils savaient qu’il était religieux, vertueux, courageux, résolu, entrepre­ nant, austère, et qu’il avait l’esprit juste. Il rentra donc au Maghreb avec la moitié de l’armée des Morabethyn, et l’émir Abou Beker ben Omar partit, avec l’autre moitié pour le Sahara; cela eut lieu dans le mois dou’l kâada, an 453 (1061 J. C.). Youssef ben Tachefyn épousa Zyneb, excellente conseillère d’état, qui lui valut, par sa publique habile, la conquête de la plus grande partie du Maghreb; elle mourut en 464 (1071 J. C.). L’émir Abou Beker arriva au Sahara, apaisa les révoltés et, purifia le pays ; ensuite Il rassembla une grande armée et se mit en campagne pour courir sur les pays du Soudan, où il combattit jusqu’à l’entière soumission de toute cette contrée, qui n’a pas moins de trois mois de marche. De son côté, Youssef ben Tachefyn conquit la plupart des villes du Maghreb, et y affermit de plus en plus sa puissance. L’émir Abou Beker, ayant appris l’ex­ tension que prenait le royaume de son cousin, et toutes les conquêtes que Dieu lui avait accordées, quittai le Sahara et se mit en marche pour venir le remercier et le remplacer ; mais Youssef, devinant ses projets, demanda conseil à sa femme Zyneb, qui lui répondit : «Youssef, votre cousin ; est un saint homme qui ne veut pas répandre le sang ; dès que vous le rencontre­ rez, manquez aux égards qu’il était habitué à rencontrer chez vous, ne lui montrez ni politesse modestie, et recevez-le comme votre égal. En même temps, offrez-lui quelques riches cadeaux, des étoffes, des vêtements, de la nourriture et des objets utiles et curieux; offrez-lui en beaucoup, car, dans le Sahara, tout ce qui vient d’ici est rare et précieux.» En effet, à l’appro­ che de l’émir Abou Beker ben Omar vers les états d’Youssef, celui-ci sortit au-devant de lui et, l’ayant rencontré en chemin, il le salua de cheval, brus­ quement et sans descendre de sa monture. L’émir, jetant les yeux sur ses troupes, fut frappé de leur grand nombre : «Youssef, lui dit-il, que faites­ vous donc de cette armée ? — Je m’en sers contre quiconque est mal inten­ tionné contre moi,» lui répondit-il.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    Dès lors Abou Beker conçut des doutes sur ce salut fait à cheval et sur cette réponse; mais apercevant, aussitôt mille chameaux chargés venir vers lui : «Qu’est-ce que cette caravane ?» dit-il. Et son cousin lui répondit : «Ô prince, je suis venu vers vous avec tout ce que j’ai de richesses, d’étoffes, de vêtements et de provisions de bouche pour que vous n’en manquiez pas dans le Sahara.» A ces morts, l’émir comprit tout à fait, et lui dit : «Ô Youssef, descendez de cheval pour entendre mes recommandations :» Ils descendi­ rent tous deux ; on leur mit des tapis à terre et ils s’y étendirent. L’émir reprit : «Ô Youssef, je vous ai donné le pouvoir, et Dieu m’en tiendra compte; crai­ gnez Dieu et pensez à lui dans votre conduite, envers les Musulmans ; que vos bonnes œuvres me donnent la liberté en l’autre monde et vous l’assurent à vous-même. «Veillez avec soin sur les intérêts de vos sujets, car vous aurez à en répondre devant Dieu. Que le Très haut vous rende meilleur; qu’il vous accorde son aide et vous dirige dans la bonne voie et dans la justice envers votre peuple, car c’est lui qui me remplace ici pour vous et vos sujets.» Alors il retourna au Sahara et y passa sa vie à faire la guerre aux infidèles jusqu’à ce qu’enfin, blessé dans un combat par une flèche empoisonnée, il mourut martyr (que Dieu lui fasse miséricorde !), dans le mois de châaban le sacré ; an 480 (1087 J. C.), après avoir étendu sa domination sur le Sahara jusqu’au Djebel Deheb (montagne d’or), dans le Soudan. Et c’est ainsi que le pouvoir échut entièrement. à Youssef ben Tachefyn.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR YOUSSEF BEN TACHEFYN, LE LEMTOUNA, SA VIE ET SES GUERRES.

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    L’émir des Musulmans Youssef ben Tachefyn ben Ibrahim ben Tarkout ben Ouartakthyn ben Mansour ben Mesâla ben Oumya ben Outasela ben Talmyt et-Hamiry, le Senhadja, le Lemtouna, descendant d’Abd Chems ben Ouatil ben Hamyar ; sa mère était Lemtouna, cousine de son père et se nommait Fathma bent Syr fils de Yhya ben Ouaggâg ben Ouartakthyn sus­ nommé. Voici le portrait de Youssef : teint brun, taille moyenne, maigre, peu de barbe, voix douce, yeux noirs, nez aquilin, mèche de Mohammed retom­ bant sur le bout de l’oreille, sourcils joints l’un à l’autre, cheveux crépus. Il était courageux, résolu, imposant, actif, veillant sans cesse aux affaires de l’état, et aux intérêts de ses villes et de ses sujets, entretenant avec soin ses forteresses, et toujours occupé de la guerre sainte, aussi Dieu le soutenait et lui donnait la victoire ; généreux, bienfaisant, il dédaignait les plaisirs du monde; austère, juste et saint, il fut modeste jusque dans ses, vêtements ; quelque grande que fût la puissance que Dieu lui donna, il ne se vêtit jamais qu’avec de la laine à l’exclusion de toute autre étoffe ; il se nourrissait d’orge, de viande et de lait de chameau, et s’en tint strictement à cette nourriture

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    ET ANNALES DE LA VILLE DE FÈS.

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    jusqu’à sa mort. (Que Dieu lui lasse miséricorde !) Le seigneur lui donna un vaste royaume en ce monde, et permit que le khotbah fût lu en son nom en Andalousie, et au Maghreb sur mille neuf cents chaires. Son empire s’étendit depuis la ville d’Afragha(1), première ville des Francs, la plus reculée à l’est de l’Andalousie, jusqu’à l’extrémité des provinces de Schantarin et d’As­ chbouna(2), sur l’océan, à l’occident de l’Andalousie, sur Une étendue de trente-trois jours de marche en longueur, et environ autant en largeur. Dans le Maghreb il possédait, depuis l’Adoua de Djezaïr, Beny Mezghanna(3) jus­ qu’à Tanker d’une part, et jusqu’à l’extrémité du Sous el-Aksa et des mon­ tagnes d’or, dans le Soudan. Dans aucune de ses possessions, sa vie durant, on ne paya d’autres impôts, droits ou tributs, dans les villes un dans les cam­ pagnes, que ceux ordonnés par Dieu et prescrits dans le Koran et le Sonna, c’est-à-dire l’aumône, la dîme, la Djezya. (tribut) des sujets infidèles et le cinquième du butin fait en guerre sainte; il réunit ainsi plus d’argent que jamais souverain n’en avait amassé avant lui. On dit qu’à sa mort il se trou­ vait dans le bit el-mâl 13,000 mesures (roubah) de monnaies d’argent et 5,040 roubah de monnaies d’or. Il confia la justice aux kadys et abrogea toutes les lois qui n’étaient pas musulmanes. Chaque année il faisait le tour de ses provinces pour inspecter les affaires de ses sujets ; il aimait les fekhys, les savants et les saints, il s’en entourait, et leur demandait leurs conseils qu’il estimait beaucoup. Pendant toute sa vie, il les combla d’honneurs et leur alloua des traitements sur les fonds du bit el-mâl. Un excellent carac­ tère, une grande modestie, et des mœurs très-douces complétaient toutes ses vertus, et comme l’a dit le fekhy, le secrétaire Abou Mohammed ben Hamed, dans une poésie dédiée à ce prince et à ses enfants : «c’était un roi possédant la plus haute noblesse des Senhadja descendants d’Hamyr, et quand on possède, comme eux, toutes les vertus, on devient humble, modeste, et l’on se couvre le visage(4).» Youssef ben Tachefyn naquit dans le Sahara, l’an 400 (1006 J. C.), et mourut l’an 500 (1106 J.C.), à l’âge de cent; ans. Son règne, au Maghreb, date du jour où l’émir Abou Beker le nomma son lieutenant, et finit à sa mort, c’est-à-dire qu’il dura quarante-sept ans, de l’an 453 à 500. Son surnom était; Abou Yacoub, et plus habituellement on le nommait l’Émir. Lorsqu’il conquit l’Andalousie, et après la bataille de Zalâca, où Dieu

    ____________________ 1 Aujourd’hui Fraga, à 50 milles de Lérida. 2 Santarem et Lisbonne. 3 Les îles des fils de Mezghanna. Aujourd’hui Alger. 4 Allusion à l’usage du Litham, voile, espèce de bandeau dont les Lemtouna, fraction des Senhadja el-Moulethemyn (les voilés), se couvraient le visage; comme le font encore de nos jours, sur la lisière du Sahara, les Touareg, qui descendent également des Senhadja.

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    abaissa les rois des Chrétiens, tous les émirs de l’Andalousie et les princes présents à cette guerre le reconnurent pour souverain. Ces rois étaient au nombre de treize, et ils le, proclamérent Amir el-Moumenyn. Youssef ben Tachefyn est le premier des souverains du Maghreb qui prit ce titre de Prince des Croyants par lequel, depuis lors, il commença ses lettres, dont les premières furent lues en chaire dans les villes de l’Adoua et de l’An­ dalousie pour annoncer la nouvelle de la victoire de Zalâca et tout ce que Dieu lui avait accordé de butin et de conquêtes. A partir de cette époque, il fit, battre une nouvelle monnaie, sur laquelle étaient gravés ces mots, Il n’y a de Dieu que Dieu, et Mohammed est l’envoyé de Dieu, et an-dessous: Youssef ben Tachefyn, émir des Musulmans, et en exergue : Celui qui veut une religion autre que l’lslam, Dieu ne le recevra pas, et au dernier jour, il sera parmi les perdants(1). Sur le revers de la pièce était gravé, L’émir Abd Allah el-Abessy, prince des Croyants, et en exergue, la date et le lieu de la fabrication. L’émir Youssef ben Tachefyn eut cinq fils : Aly, qui lui succéda, Temym, Abou Beker, El-Mouâz et Ibrahim, et deux filles, Kouta et Ourkya. Lorsque Abou Beker ben Omar lui donna le commandement du Maghreb et le revêtit de pouvoirs absolus, en 453, il quitta la ville de Sidjilmessa, et arriva à l’Oued Moulouïa ; là il examina son armée et y compta quarante mille Morabethyn, dont il confia une partie à quatre généraux, dont voici les noms : Mohammed ben Temym el-Djedély, Amran ben Soliman el-Mes­ soufy, Medreck el-Talkany et Syr ben Aby Beker et Lemtouna ; il donna à chacun d’eux le commandement de cinq mille hommes de leurs tribus, et il les fit marcher en avant pour aller combattre ce qui restait dans le Maghreb de Maghraoua, Beny Yfran et autres tribus berbères en état de révolte. Sui­ vant, leurs traces, il envahit lui-même, l’une après l’autre, toutes les villes et les tribus du Maghreb. Les uns fuyaient à son approche, les autres se soumettaient ou étaient vaincus après quelques combats, et c’est ainsi qu’il ne revint à Aghmât qu’après avoir tout subjugué. C’est alors qu’il épousa Zyneb, répudiée par son cousin Abou Beker ben Omar, et qui fut le soutien de sa prospérité. L’an 454, vit les affaires de Youssef ben Tachefyn se forti­ fier au Maghreb et sa renommée grandir. Il acheta, à un propriétaire de Mas­ mouda, le terrain de la ville de Maroc, et s’y établit sous une tente, auprès de laquelle il fit bâtir une mosquée pour la prière, et une petite kasbah pour y déposer ses richesses et ses armes ; mais il ne l’entoura point de murs. Quand on commença la construction de la mosquée, il se couvrit de mauvais vêtements et travailla lui-même au mortier et à la bâtisse avec les maçons, et cela par humilité et modestie. (Que Dieu lui accorde le pardon et utilise le

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     1 Koran. chap. III : la famille d’Imran, v. 79.

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    but de ses travaux !) L’endroit où Youssef travailla ainsi se nomme aujourd’hui Sour el-Kheyr à Maroc, et est situé au nord de la mosquée des Ketoubyn (marchands de livrées). L’emplacement de Maroc étant sans eau, on y creusa des puits et l’on s’en procura à peu de profondeur ; les habitants s’établirent ainsi sans murs d’enceinte ; on en construisit en huit mois sous le règne d’Aly, fils de Youssef, l’an 526. Plus tard, l’émir des Musulmans Abou Youssef Yacoub el-Mansour ben Youssef ben Abd el-Moumen ben Aly el-Koumy, l’Almohade, régnant au Maghreb, embellit Maroc de construc­ tions nouvelles et de citernes. Cette ville fut sans interruption la capitale des Morabethyn, et après eux des Mouaheddyn (Almohades) jusqu’à la fin de leur règne, où le siège du gouvernement fut transféré à Fès. Dans ladite année 554, Youssef organisa ses armées, augmenta le nombre de ses généraux, et conquit un grand nombre de villes ; il institua l’usage du tambour et des enseignes dans ses troupes; envoya des gouver­ neurs munis de nominations écrites dans les chefs-lieux, et créa des légions de Aghzâz et d’arbalétriers pour en imposer aux Kabyles du Maghreb. Avec ces corps nouveaux, son armée comptait cette année-là cent mille cavaliers des tribus Senhadja, Djezoula, Masmouda et Zenèta. S’étant mis à leur tête, il se dirigea du côté de Fès, et il rencontra sur son chemin des corps nombreux et formidables de Kabyles Zouagha, Lemaya, Loueta, Sedyna, Sedrâta, Meghyla, Behloula, Médiouna et autres qui demandaient l’attaque. Il y eut entre lui et ces tribus une terrible guerre, qui eut leur défaite pour issue ; les vaincus se réfugièrent dans la ville de Médiouna ; mais Youssef, arrivant sur leurs traces, s’en empara d’assaut, détruisit ses murs et y mas­ sacra plus de quatre mille hommes ; puis il s’avança vers Fès, et s’établit auprès de cette ville, après en avoir soumis tous les environs. C’était à la fin de l’an 454. Youssef demeura campé en cet endroit pendant quelques jours, et étant parvenu à s’emparer du gouverneur de la ville, Bekâr ben Brahim, il le fit mourir. Marchant alors sur Soforou, il y entra immédiatement par la force du sabre et y massacra les Ouled Messaoud el-Maghraoua, qui étaient les maîtres de cette ville et la gouvernaient. Revenant aussitôt à Fès, il en fit le siége et s’en empara pour la première fois; c’était en 455. Youssef resta quelques jours dans cette capitale où il établit un gouverneur Lemtouna, et il partit pour le pays de Ghoumâra ; mais à peine se fut-il éloigné de Fès et avancé chez les Ghoumâra, les Beni Manser ben Hamed, arrivant d’un autre côté, s’emparèrent, à leur tour de cette ville et tuèrent le gouverneur Lemtouna. En cette même année, El-Mehdy ben Youssef el-Keznany, chef de la province de Mekenèsa, reconnut la souveraineté de Youssef ben Tachefyn, et fit sa soumission aux Morabethyn ; Youssef le laissa gouverneur de sa

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    province et lui ordonna de se mettre en campagne à la tête de ses troupes pour combattre les tribus du Maghreb. El-Mehdy fit ses préparatifs et partit avec son armée de la ville de Ghousedja pour rallier Youssef ben Tachefyn; mais, à cette nouvelle, Temym ben Manser el-Maghraoua, qui gouvernait Fès, craignant que les Morabethyn ne devinssent trop forts contre lui, sortit en toute hâte de la ville pour lui couper le chemin, à la tête d’une armée de Maghraoua et de Zenèta. Il l’atteignit, en effet, en route et l’attaqua. Le combat fut terrible; El-Mehdy ben Youssef fut tué, son armée fut disper­ sée, et Temym ben Manser envoya sa tête au gouverneur de Septa (Ceuta) nommé Soukra el-Berghouaty. - Les habitants de Mekenèsa envoyèrent aus­ sitôt un message à Youssef ben Tachefyn pour lui apprendre la perte de leur émir, et lui offrir leur pays. Youssef accepta et envoya de temps en temps des détachements de Morabetllyn pour harceler Temym ben Manser et faire des riazas sur ses terres. Celui-ci, voyant sa position devenir de plus en plus difficile par la prolongation d’une guerre qui occasionnait la famine en ne permettant plus aux denrées du dehors d’entrer à Fès, rassembla toute son armée de Maghraoua et de Beny Yfran, et fit, à leur tête, une sortie contre les Morabethyn. Il fut vaincu et tué dans le combat, ainsi que la majeure partie de ceux qui l’entouraient. El-Kassem ben Mlolammed ben Abd er-Rahman ben Brahim ben Moussa ben Aby el-Afya le Zenèta, s’érigea aussitôt à la place de Temym ben Manser comme gouverneur de Fès, et réunit à son tour les tribus Zenèta pour marcher contre les Morabethyn. Il les rencontra à l’Oued Syffy, et les défit après de grands combats où la majeure partie de leur cavalerie fut détruite. Cette nouvelle parvint à Youssef pendant qu’il assiégeait la forteresse de Madhy dans le Fezaz, et il abandonna aussitôt les opérations, laissant un corps de Morabethyn suffisant pour continuer le siège. (Ce siége dura neuf ans, et les Morabethyn finirent par entrer dans la place sans coup férir, en 465.) Ce fut en 456 que Youssef partit de .la forte­ resse de Madhy; il se rendit chez les Beny Merassa, dont l’émir était alors Yaly ben Youssef, les envahit, en massacra une grande partie, et s’empara de leur pays. De là il alla dans le pays de Fendoula, qu’il conquit entière­ ment. En 458 (1065 J. C.), il s’empara des terres de Ouargha, et, en 460, il subjugua tout le pays de Ghoumâra, ainsi que les montagnes du Rif jusqu’à Tanger. En 462, Youssef ben Tachefyn marcha sur Fès avec toute son armée. Après un siége rigoureux, il entra par la force des armes dans cette capitale, et y massacra tout ce qu’elle renfermait de Maghraoua. de Beny Yfran, de Mekenèsa et de Kabyles Zenèta. Il en fit un tel carnage que les rues et les places étaient couvertes de cadavres. Plus de trois mille hommes furent mis à mort dans les mosquées El-Kairaouyn et El-Andalous. Les survivants pri­ rent la fuite dans les environs de Tlemcen. Telle fut la seconde prise de Fès

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    par Youssef ben Tachefyn. Il y entra le jeudi, deuxième jour de djoumad el­ tâny, an 462. Une fois maître de la ville, son premier soin fut de la fortifier et da la réparer. Il fit abattre les murs qui séparaient les deux Adoua El-Andalous et El-Kairaouyn, de façon à n’en faire qu’une seule et même ville. Il ordonna de bâtir des mosquées dans les faubourgs et dans tous les passages, et lors­ qu’il trouvait une rue sans mosquée, il adressait des reproches à ses habi­ tants et leur enjoignait d’en construire une immédiatement. Il fit également bâtir des bains, des fondouks, des moulins, et réparer et embellir les bazars. Youssef ben Tachefyn passa ainsi un an environ, àFès; au mois de, safar 463 (1070 J. C.), il se mit en campagne pour les pays de la Moulouïa, et il conquit les forteresses d’Ouatat. En 464, il réunit autour de lui les émirs du Maghreb et les cheïkhs des Zenèta, des Masmouda, des Ghoumâra et de toutes les tribus berbères. Ces cheïkhs, en arrivant, reconnaissaient sa sou­ veraineté, et, il leur donnait à chacun des vêtements et de l’argent. Il sortit ensuite à leur tête pour parcourir les provinces du Maghreb et inspecter les affaires de ses sujets et la conduite des gouverneurs et de leurs préfets; il améliora ainsi beaucoup de choses. En 465, il s’empara par la force des armes de la ville de Demna, située sur les confins de Tanger, et il conquit, le Djebel Ghaloudan. En 467 (1074 J. C.), il se rendit, maître des monts Ghyata, Beny Mekoud et Beny Rehyna, dont il fit périr un grand nombre d’habitants ; ensuite il divisa ses états du Maghreb en plusieurs commande­ ments ; il nomma Syr ben Abi Beker gouverneur de Mekenèsa et des pays de Meglâla et Fezaz ; Omar ben Soliman gouverneur de Fès et ses dépen­ dances; Daoud ben Aycha gouverneur de Sidjilmessa et du Draa ; et son fils Temym gouverneur d’Aghmât, de Maroc, des pays du Sous el-Aksa, de Masmouda, de Tedla et de Temsna. A cette époque (467, El-Moutamed ben Abbed, émir de Séville, adressa un message à Youssef ben Tachefyn pour l’inviter à venir faire la guerre sainte en Andalousie, et pour lui demander du secours. Youssef lui répondit : «Je ne puis le faire tant que je ne posséderai pas Tanger et Ceuta.» Ben Abbed lui conseilla alors de marcher avec ses troupes sur ces villes, tandis que lui-même y enverrait des bâtiments pour les bloquer, jusqu’à ce qu’il les eût prises, et Youssef commença dès lors ses préparatifs pour cette expédition. En 470 (1077 J. C.), il envoya son général Salah ben Amran avec douze mille cavaliers Morabethyn et vingt mille cavaliers Zenèta et autres, avec ordre de marcher sur Tanger. Quand cette armée arriva dans les environs de la ville, le gouverneur Soukra el-Berghouaty, vieillard de quatre-vingt­ six ans, sortit à sa rencontre à la tête de ses troupes ; et, à la vue de l’en­ nemi, il s’écria : «Par Dieu ! le Peuple de Ceuta n’entendra pas le tambour

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    des Morabethyn tant que je serai en vie !» Les deux armées se rencontrè­ rent sur les bords de l’Oued Mina, à quelque distance de Tanger. Le combat s’engagea; Soukra fut tué et ses troupes furent détruites. Les Morabethyn entrèrent à Tanger; mais il leur restait encore à prendre Ceuta, qui était gou­ vernée par Dhya el-Doula Yhya, fils de Soukra. Néanmoins le kaïd Salah ben Amran écrivit à Youssel ben Tachefyn pour lui annoncer sa victoire. En 473 (1079 J. C.), Youssef envoya son kaïd Mezdely pour occuper la ville de Tlemcen. Ce général s’y rendit à la tète de vingt mille Morabethyn, s’en empara, et, aussitôt entré, il fit mourir le fils de l’émir de cette ville, Maly ben Yala el-Maghraoua. Il revint ensuite auprès de Youssef qu’il trouva à Maroc. L’année suivante 473 (1080 J. C.), Youssef ben Tachefyn renouvela la monnaie dans toutes ses possessions, et la fit frapper en son nom. A cette même époque, il s’empara des villes d’Agersyf, de Melila et de tout le Rif; il prit également et détruisit la ville de Takrour, qui ne s’est plus relevée depuis. En 474 (1081 J. C.), il se porta sur Oudjda, dont il s’empara, ainsi que des environs et des terres des beny Iznaten. Poursuivant son expédition il prit Tlemcen, Tenès, Oran, et se rendit maître des montagnes Ouancherys et de tout le Chélif jusqu’à Alger, Mors il retourna à Maroc, où il fit son entrée dans le mois de raby el-tâny 475 (1082 J. C.). Il reçut là une nouvelle lettre d’El-Moutamed ben Abbed qui l’informait de la misérable situation de l’Andalousie, envahie, en grande partie, par les ennemis. qui occupaient les villes et les forteresses, et il terminait en le priant, de venir lui prêter secours et assistance. Youssef lui répondit : «Si Dieu me donne Ceuta, je viendrai chez vous et je combattrai les ennemis de tout mon cœur et de toutes, mes forces.» En cette année-là, Alphonse (que Dieu le maudisse !) se mit en marche à la tête d’une armée innombrable de Chrétiens, Francs, Bechquen, Djlellka(1), etc. et parcourut l’Andalousie, s’arrêtant dans chaque pays et devant chaque ville pour saccager, détruire, tuer et faire des prisonniers ; se transportant ainsi de point en point, il s’approcha de Séville qu’il assié­ gea pendant trois jours, et il détruisit un grand nombre de villages dans l’est de l’Andalousie; il saccagea Chedounah (Sidonia) et les environs, et arriva enfin jusqu’à Djezyra Târyf (Tarifa), où, faisant entrer les pieds de son cheval dans la mer, il s’écria : «Voici enfin l’extrémité de l’Andalousie, que je viens de re soumettre aussi. Alors il revint vers la ville de Sarkousta (Sara­ gosse), dont il entreprit le siège en jurant qu’il ne s’en irait point avant de s’en être emparé, et que la mort seule pourrait l’en empêcher. C’était la ville qu’il avait à cœur de prendre la première de toutes celles de l’Andalou­ sie. L’émir qui la commandait, El-Moustayn ben Houd, lui offrit de fortes

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     1 Biscaïens et Galliciens.

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    sommes d’argent qu’il refusa en lui répondant : «L’argent et la ville, tout est à moi !» En même temps il détacha différents corps d’armée pour assiéger et bloquer simultanément tous les chefs-lieux de l’Andalousie. Enfin, en 477 (1084 J. C.), il s’empara de la ville de Thlythla (Tolède). En voyant cela, les émirs et les grands de l’Andalousie convinrent d’un commun accord d’ap­ peler à leur aide Youssef ben Tachefyn, et ils lui adressèrent un message pour l’appeler chez eux, afin de combattre et chasser l’ennemi qui assié­ geait, leurs villes. Plusieurs lettres écrites dans le même sens, c’est-à-dire demandant secours pour les Musulmans contre les Infidèles, étant parvenues à Youssef, celui-ci envoya son fils El-Mouâz à la tête d’une forte armée pour s’emparer de Septa (Ceuta). El-Mouâz fit le siége de cette place et y entra victorieux dans le mois de raby el-tâny, an 477. Youssef reçut la nouvelle à Fès, et entreprit aussitôt de grands préparatifs de guerre. Il rassembla les Kabyles du Maghreb pour célébrer la victoire de Ceuta, et il se mit, immé­ diatement en route pour se rendre dans la ville conduise et passer de là en Andalousie. C’est. alors que Moutamed ben Abbed, voyant, d’un côté, qu’Alphonse s’était emparé de Tolède, de ses environs, et qu’il avait redou­ blé les rigueurs de son siége contre Saragosse, et apprenant, d’un autre côté, que Youssef avait conquis Ceuta, se mit en mer et passa dans l’Adoua pour redoubler ses instances auprès d’Youssef ben Tachefyn. Il le, rencontra sur la route de Tanger, à l’endroit nommé Belyouta, à trois jours de marche de Ceuta, et il lui donna des nouvelles de l’Andalousie ; il lui exposa la terreur et la faiblesse des habitants, ses craintes et le mal qu’Alphonse et ses armées faisaient aux Musulmans, qui ne rencontraient partout que la mort ou la cap­ tivité. Enfin, il le prévint du projet de ce prince de s’emparer de Saragosse. Youssef lui répondit : «retournez dans votre pays et préparez-vous ; j’arri­ verai bientôt avec l’aide de Dieu.» L’émir Ben-Abbed rentra donc en Anda­ lousie, et Youssef arriva à Ceuta, où il mit en ordre le gouvernement et les affaires. Il fit préparer ses navires et rassembla ses soldats. De toutes parts il lui arrivait du monde. Les Kabyles venaient en troupes du Sahara, du Sud, du Zab et du Maghreb. Il commença alors à embarquer son armée, et il est impossible de dire le nombre d’hommes qui passèrent ainsi en Andalousie. Quand toute cette armée fut débarquée sur l’autre bord, à El-Hadra (Algézi­ ras), Youssef s’embarqua. lui-même avec un nombre considérable de Kaids des Morabethyn, de guerriers et de saints. Dès qu’il fut monté à bord du navire, il leva les mains en priant le Très-Haut et disant : «Ô Dieu, si vous savez que cette traversée dont être utile aux Musulmans, facilitez-moi le passage de la mer, et, dans le cas contraire, faites que ce voyage soit diffi­ cile et pénible au point de me forcer à retourner ici.» Dieu lui facilita le pas­ sage, qui fut très-prompt. Il eut lieu le Jeudi, à midi, 15 de raby el-aouel, an 479(30 juin 1086 J. C.). L’émir débarqua à Algéziras (El-Hadra) et y fit, sa

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    prière du Douour. Il y trouva Moutamed ben Abbed et tous les émirs et les grands de l’Andalousie qui l’attendaient. A la nouvelle dit passage en Andalousie de l’émir des Musulmans Youssef ben Tachefyn, Alphonse se retira de Saragosse et se porte à sa ren­ contre pour l’attaquer.

    HISTOIRE DU PASSAGE EN ANDALOUSIE DE L’ÉMIR DES MUSULMANS YOUSSEF BEN TACHEFYN POUR FAIRE LA GUERRE SAINTE ET RÉCIT DE LA BATAILLE DE ZALACA.

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    L’auteur de ce livre (que Dieu lui fasse miséricorde !) a écrit : «Aus­ sitôt que, Youssef ben Tachefyn, arrivant sur les traces de son armée, fut débarqué, la nouvelle en parvint à Alphonse, et ébranla son courage et sa résolution. Il se retira de Saragosse et adressa immédiatement des messages à Ben Radmyr(1) et, à Berhâmes(2) (que Dieu les maudisse !) En ce moment, Ben Radmyr assiégeait la ville de Tartoûcha (Tortose), et Berhânes assié­ geait Valence ; ils accoururent joindre leurs forces à celles d’Alphonse, qui demanda également des secours dans les pays de Kachtela (Castille), de Djalikia (Galice) et de Biouna (Bayonne), d’où il lui arriva bientôt des armées innombrables de Chrétiens. Dès qui’Alphonse eut réuni ces troupes infidèles et qu’il les eut, mises en ordre, il marcha en avant à la rencontre d’Youssef ben Tachefyn et des armées musulmanes. Youssef, de son côté, quitta en toute hâte El-Hadra pour s’avancer contre les Infidèles ; il expédia à l’avant-garde, son général Abou Soliman Daoud ben Aycha, avec dix. mille cavaliers Morabethyn, et il les fut suivre de près par El-Moutamed ben Abbed, accompagné des émirs de l’Andalousie à la tête de leurs troupes. Au nombre de ces émirs figuraient Ben Smâdah, maître d’El-Merya (Almeria); Ben Habous, maître de Grenade; Ben Mousselma, maître des dernières fron­ tières (aragonaises) ; Ben Dânoum, Ben el-Afthas et Ben Ghazoun. Youssef leur ordonna d’accompagner El-Moutamed ben Abbed, afin que toutes les troupes de l’Andalousie ne fissent qu’une seule et même armée, et que les Morabethyn formassent la leur à eux seuls. Ceci réglé, les marches s’effec­ tuèrent dans un tel ordre, qu’aussitôt que l’armée d’El-Moutamed quittait un campement, Youssef y arrivait avec ses colonnes. Ils s’avancèrent tous ainsi jusqu’à Tartoûcha, (Tortose), où ils restèrent pendant trois jours, et c’est là que Youssef ben Tachefyn adressa une lettre à Alphonse, pour lui offrir trois partis à prendre : payer tribut, embrasser l’Islamisme, ou faire la guerre. À. La réception de cette lettre, Alphonse se mit dans une grande colère, et, plein d’orgueil, il répondit à l’envoyé de Youssef : «Dis à l’émir, ton maître, de

    ____________________ 1 Ben Radmyr, fils de Ramire ; don Sanche, roi d’Aragon. 2 Berhânes, don Sanche, roi de Navarre.

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    ne pas se déranger, et que je viendrai le trouver moi-même.» Youssef s’avança donc et Alphonse aussi jusque dans les environs de la ville de Bathaliouch (Badajoz), où Youssef fixa son camp, à l’endroit nommé Zalaca; El-Moutamed et les autres émirs, arrivés les premiers, avaient campé au delà d’une colline qui les séparait d’Youssef, pour en imposer davantage à l’Infi­ dèle. Les armées ennemies n’étaient séparées que par le fleuve de Badajoz, dont les uns et, les autres buvaient l’eau. Cette situation dura trois jours, durant lesquels les émissaires allaient et venaient, entre les deux camps, jus­ qu’à ce que l’on fut tombé d’accord pour fixer la bataille au lundi 14 du mois de radjeb, an 479 (1086). Sitôt après cette convention, El-Moutamed envoya un courrier à Youssef pour l’engager à se tenir sur ses gardes et prêt au combat, parce que les ennemis étaient rusés et traîtres. Le jeudi soir, 10 de radjeb susdit, Ben Abbed prépara ses colonnes et rangea son armée. Il plaça des cavaliers sur un mont élevé pour épier l’ennemi et ses mouve­ ments, et lui-même ne suspendit sa surveillance qu’à l’aurore du vendredi. Mais, tandis qu’il achevait la prière du matin, pour laquelle il était un peu en retard, les cavaliers qu’il avait postés en vedette arrivèrent en toute hâte et lui apprirent que l’ennemi s’étant mis en mouvement et se portait contre les Musulmans avec une armée nombreuse comme des nuées de sauterelles. A l’instant, Ben Abbed transmit la nouvelle à Youssef, qui se trouvait déjà prêt au combat, et avait également mis en ordre de bataille ses légions, durant cette nuit où personne ne dormit. Youssef fit aussitôt avancer son kaïd, ElMoudhafar Daoud ben Aycha, à la tête d’une forte troupe de Morabethyn et de volontaires. Ce Daoud ben Aycha était sans égal pour la résolution, le courage et la persévérance. De son côté, l’infidèle ennemi de Dieu, Alphonse, partagea son armée en deux corps, et s’avança à la tête de l’un d’eux, contre l’émir des Musulmans Youssef. Ayant rencontré l’avant-garde sous les ordres du kaïd Ben Aycha, le combat s’engagea, il fut sanglant, et les Morabethyn eurent à déployer la plus grande résignation, car le maudit les écrasa par le nombre de ses soldats, et ils furent presque tous détruits, non toutefois sans avoir porté tant de coups, que les fils des lames de leurs sabres étaient devenus comme des scies, et que leurs lances avaient volé en éclats. La seconde partie de l’armée des maudits se porta sous les ordres de Berhânes et de Ben Radmyr, contre le camp de Ben Abbed qu’elle écrasa. Tous les chefs andalous s’enfuirent vers Bathaliouclh, et il n’y eut que Ben Abbed qui, ferme avec ses soldats, soutint la bataille avec acharnement, en prenant patience, cette grande patience, que les hommes généreux ont à déployer contre la guerre des méchants. Youssef ben Tachefyn, en apprenant la défaite des chefs de l’Andalousie et la résistance héroïque opposée par El-Montamed et par Daoud ben Aycha, envoya sur-le-champ à leur secours

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    son kaïd Syr ben Abou Beker à la tête des Arabes Zenéta, Mesmouda, Ghou­ mâra et de tous les Berbères qui étaient au camp. Ensuite, il s’élança lui­ même avec les troupes Lemtouna, des Morabethyn et: les Senhadja contre le camp d’Alphonse, et il ne s’arrêta que lorsqu’il y eut pénétré. En ce moment-là Alphonse était absent et occupé à combattre Daoud ben Aycha. Youssef incendia le camp et massacra les fantassins et les cavaliers qu’Al­ phonse avait laissés pour garde, et dont quelques-uns à peine purent pren­ dre la fuite et arriver jusqu’à lui, poursuivis par l’émir des Musulmans, qui marchait victorieux, enseignes déployées, tambour battant, et précédé par ses troupes de Morabethyn qui abattaient les Infidèles avec leurs sabres et s’abreuvaient de leur sang. Alphonse, surpris à cette vue, s’écria : «Qu’est-ce donc cela ?» On lui répondit que son camp était brûlé et pillé, que ses gardes avaient été massacrés, et ses femmes faites prisonnières. Il fit aussitôt volte­ face pour attaquer l’émir des Musulmans qui, de son côté, se précipita sur lui. La bataille s’engagea, et elle fut telle, que jamais on n’en avait vu de pareille L’émir des Musulmans, monté, sur une jument, parcourait les rangs des Croyants pour les exciter et leur donner le courage et la patience néces­ saires à la guerre sainte ; il disait : «Ô Musulnnans ! soyez, forts et patients dans cette guerre sainte, contre les infidèles ennemis de Dieu : celui qui d’entre vous mourra ira au paradis comme un martyr, et celui qui ne mourra pas gagnera de grandes récompenses et un riche butin.» Et certes, les Musul­ mans combattirent ce jour-là comme combattent ceux qui aspirent au mar­ tyre et qui ne craignent point la mort ! Cependant, El-Moutamed ben Abbed, qui résistait encore avec ses compagnons, commençait à désespérer de la vie. Ignorant ce qui venait de se passer, il fut surpris de voir les Chrétiens reculer et s’enfuir, et il se figura que c’était lui qui venait enfin de les vaincre. «En avant donc contre les ennemis de Dieu !» s’écria-t-il, et aussitôt tous ses compagnons reprirent courage. Bientôt aussi, le kaïd, Syr ben Abou Beker, arrivant sur les lieux avec les Kabyles du Maghreb, Zeinèta, Mesmouda et Ghoumâra, fondit sur les Chrétiens, dont la défaite fut complète. En apprenant la victoire de l’émir des Croyants, les corps de troupes musulmanes qui avaient pris la fuite revinrent à Bathaliouch (Badajoz), et la nouvelle, courant de camp en camp, ranima tous les cœurs contre Alphonse, qui soutint le combat : jusqu’au cou­ cher du soleil. Quand il vit, le maudit, que la nuit arrivait, que son armée était, presque totalement détruite, et qu’il ne pouvait rien espérer contre la résistance et la résolution des Morabethyn, il prit la fuite en déroute, avec cinq cents cavaliers environ, qui se cachaient dans les chemins détournés, tandis que : les Morabethyn les poursuivaient en les tuant à coups de sabre, et les détruisant un à un, comme les pigeons détruisent quelques grains

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    parsemés dans un vaste champ, jusqu’à ce que les ténèbres viennent les séparer de leur pâture. Les Musulmans passèrent toute cette nuit-là à cheval, tuant ou faisant prisonniers leurs ennemis, ramassant du butin, et rendant grâce au Très-Haut de la victoire qu’il leur avait donnée. Ils firent la prière du matin sur le champ de bataille. Cette défaite des ennemis de Dieu fut la plus grande de toutes les victoires, car elle coûta la vie aux rois, aux guer­ riers et aux protecteurs des infidèles ; un seul s’échappa, et ce fut Alphonse le maudit, qui prit la fuite, couvert de blessures et escorté de cinq cents cava­ liers blessés comme lui, ont dont quatre cents environ restèrent en route. En rentrant à Tolède, Alphonse n’avait plus avec lui que cent cavaliers, compo­ sés de ses domestiques et des gens de sa suite. Cette bataille bénie eut lieu le vendredi 12 de radjeb de l’année (479. Environ trois mille Musulmans furent tués en combattant, et ce sont là autant d’hommes pour lesquels Dieu a amis le comble aux bienfaits qu’il leur avait déjà dispensés, en leur accordant la mort des martyrs ! L’émir des Musul­ mans ordonna que l’on coupât les têtes des Chrétiens tués, ce que l’on fit; et, lorsqu’on les eut amassées devant lui, il y en avait un tel nombre, qu’on eût dit une montagne. L’émir envoya dix mille têtes à Séville, et autant à Saragosse, à Murcie, à Cordoue et à Valence; de plus, il en expédia quarante mille au Maghreb, où elles furent réparties dans les différentes villes, pour y être exposées aux regards des hommes, invités par cette vue à rendre grâce à Dieu pour cette grande victoire et pour ses bienfaits. On dit que le nombre des Chrétiens qui furent tués à Zalaca s’élevait à quatre-vingt mille cava­ liers et deux cent mille fantassins ; il ne s’échappa qu’Alphonse avec cent cavaliers. C’est ainsi que Dieu abaissa les sociétaires(1) en Andalousie, et ils ne relevèrent plus leur tête durant soixante ans. C’est aussi à partir de ce jour, où le Très-Haut fit briller l’Islam et donna une preuve d’affection à son peuple, que Youssef ben Tachefyn prit le titre d’émir el-Moumenyn (prince des Croyants). L’émir écrivit sa nouvelle victoire aux villes du Maghreb, et à Temym ben el-Mouâz, maître de la Mehdïa. L’on fit de grandes réjouis­ sances partout, en Andalousie, dans le Maghreb, en Afrique, et l’union de l’Islamisime se cimenta. Les hommes firent des aumônes et donnèrent la liberté à des esclaves, en actions de grâce envers Dieu très-haut, bienfaisant et généreux. Voici quelques passages des lettres écrites par l’émir Youssef ben Tachefyn aux villes de l’Adoua : «Louanges à Dieu très-haut, qui garantit la victoire à ceux qui suivent la religion qu’il a choisie ! qu’il couvre de sa miséricorde et du salut notre Seigneur Mohammed, le plus vertueux de ses

    ____________________ 1 Sociétaires, ceux qui associent d’autres dieux à Dieu. C’est cette association que les musulmans croient voir dans la Sainte-Trinité.

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    Prophètes, la plus noble et la plus honorable de ses créatures. L’ennemi, roi des Chrétiens (que Dieu le maudisse !), que nous avions mis en demeure en rapprochant notre camp du sien de choisir une des trois choses, l’islamisme, le tribut ou la guerre, a choisi la guerre, et a fixé avec nous le jour de, l’at­ taque au lundi 15 de radjeb, en nous disant : Vendredi est jour de fête pour les Musulmans, samedi pour les Juifs, dont le nombre est grand parmi nos soldats, et dimanche pour nous, les Chrétiens. Nous nous mîmes ainsi d’ac­ cord; mais le maudit ne tint pas ses engagements, et fit le contraire de ce qu’il nous avait dit. Heureusement que sachant combien ce peuple est traître et manque à sa parole, nous fîmes de notre côté les préparatifs du combat, et nous mîmes les espions sur pied pour épier les mouvements. En effet, nous reçûmes l’avis, au point du jour du vendredi 12 de radjeb, que le maudit s’avançait avec son armée contre les Musulmans qu’il croyait surprendre. Mais les guerriers et les cavaliers des Croyants, au contraire, s’avancèrent courageusement vers l’ennemi, et commencèrent l’attaque les premiers ; ils refondirent sur les Chrétiens avant que les Chrétiens fondissent sur eux, tombant sur eux comme le vautour tombe sur sa proie, comme le lion tombe sur sa victime. Nos drapeaux, heureux et victorieux, se déployaient partout, dans la mêlée, contre Alphonse le maudit; et quand le Chrétien eut senti la victoire de nos troupes et de nos enseignes, quand il se vit assailli par l’éclair de nos sabres, enveloppé par les nuées de nos lances et foulé aux pieds de nos chevaux, il se groupa autour de son roi Alphonse, et se battit en désespéré dans une dernière attaque que les Morabethyn accueillirent avec courage et loyauté. Le vent de la guerre soufflait avec violence ; il tombait une pluie continuelle de coups de sabres et de lances le sang coulait à tor­ rents; re et la victoire bien-aimée descendit du ciel sur les amis de Dieu. Alphonse prit la fuite, blessé au genou, accompagné seulement de cinq cents cavaliers, derniers débris d’une armée de quatre-vingt mille cavaliers et deux cent mille fantassins, que Dieu avait fait tomber sous le coup de la mort subite. Il se sauva (que Dieu le maudisse !) sur une montagne des environs, du sommet de laquelle il contempla avec douleur son camp livré partout à l’incendie et au pillage. Homme sans résignation, il ne pouvait supporter cette vue ; impuissant, désormais, à réparer ses désastres, il se mit à proférer des imprécations et des blasphèmes, et il se sauva à travers les ténèbres de la nuit.» L’émir des Musulmans, au contraire, couvert par la grâce de Dieu, était debout au milieu de ses cavaliers victorieux, sous l’ombre de ses dra­ peaux flottants et glorieux dans la guerre sainte, et entouré de ses nombreux soldats. Il remercia le Très-Haut de l’avoir ainsi favorisé selon ses désirs ; il permit le pillage du camp ennemi, et sa destruction après que ses guerriers

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    en eurent enlevé, les trésors, et cela sous les yeux même d’Alphonse, qui regardait comme un homme ivre, et en se mordant les doigts de douleur et de colère. Les chefs de l’Andalousie qui avaient pris la fuite revinrent l’un après l’autre à Bathaliouch (Badajoz), où se réunirent. aussi tous les fuyards qui craignaient la honte. Un seul avait résisté, et c’est Abou el-Kassem el-Mou­ tamed ben Abbed, le plus habile des grands et des kaïds de l’Andalousie. Il arriva vers l’émir, faible, harassé, avec un bras cassé, et il le félicita de cette grande victoire et de ces hauts, faits. Alphonse se sauva à la faveur des ténèbres, n’ayant ni repos ni sommeil, et perdant quatre cents cavaliers tués en route sur cinq cents qui s’étaient échappés avec lui ; il ne lui restait plus que cent hommes lorsqu’il entra à Tolède. Grandes louanges soient rendues à Dieu pour cela ! Cette grâce immense et ce don magnifique du Très-Haut furent accor­ dés le vendredi 12 de radjeb de l’an 479, correspondant au 23 octobre, et, en preuve de cela. Aben Lebâna a dit : «C’est le vendredi qu’a eu lieu cette bataille, j’étais présent; qui pourra la décrire !» Et Aben Djemhour a dit aussi : «Ne savez-vous pas que le jour où les Chrétiens vinrent en masse était un vendredi, et que le vendredi est le jour des Arabes ?» Les grands de l’Andalousie qui assistèrent à la bataille de Zalaca n’ont laissé aucune trace assez louable pour pouvoir être décrite, à l’exception de Ben Abbed, qui résista avec une fraction de son arme et reçut six blessures en se battant avec bravoure. C’est lui qui dit à un de ses enfants : «O Abou Hachem ! les coups de lance m’ont brisé, mais Dieu m’a donné la force de supporter mes blessures : Au milieu de la poussière du combat, j’ai pensé à vous, et ce souvenir m’a préservé de prendre la fuite.» L’émir des Musulmans Youssef reçut, ce jour-là, la nouvelle de la mort de son fils, Abou Beker, qu’il avait laissé malade à Ceuta ; il en éprouva un vif chagrin et revint en toute hâte à l’Adoua, où il ne serait pas retourné de sitôt sans cet événement; il entra dans sa capitale du Maroc et il y séjourna jusqu’en 480, au mois de raby el-tâny, où il se mit en marche pour faire une tournée dans le Maghreb, dans le but d’examiner les affaires de ses sujets, de s’occuper des intérêts musulmans, et de contrôler la conduite des kaïds et des kadys. En 481 (1088 J. C.), l’émir passa en Andalousie pour la seconde fois pour y faire la guerre sainte : voici pourquoi : Alphonse (que Dieu le maudisse!), après s’être un peu refait de sa déroute, de ses blessures et de la perte de son armée, établit ses retranchements à Lebyt(1), château-fort voisin de la province de Ben Abbed, où il laissa de

    ____________________ 1 Lebyt ou Loubyt, aujourd’hui Aledo.

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    nombreux cavaliers et arbalétriers, auxquels il donna l’ordre d’assaillir le pays de Ben Abbed de préférence à tout. autre, parce que c’était lui qui avait appelé l’émir Youssef en Andalousie. En effet, hommes et chevaux envahirent les serres de Lebyt, et chaque jour les Chrétiens couraient tuant ou faisant prisonniers tous ceux qu’ils rencontraient, ainsi que c’était leur profession. Cet état de choses effrayait et chagrinait considérablement Ben Abbed qui, n’en prévoyant, pas la fin, se décida à passer la mer et vint à l’Adoua pour s’entendre avec l’émir des Musulmans ; il rencontra Youssef à la Mamoura, près de l’Oued Sebou, et lui exposa ses plaintes au sujet du fort Lebyt et le tort que cela faisait aux Musulmans; enfin il lui demanda du secours et l’émir promit de le lui porter lui-même. Ben Abbed s’en revint alors en Andalousie, et Youssef le suivit de près. L’émir des Musulmans s’embarqua à Kessar el-Medjâz, et il débarqua à Algéziras où Ben Abbed vint le recevoir avec mille bêtes de somme chargées de munitions et de pro­ visions de bouche. A Algéziras, Youssef écrivit aux émirs de l’Andalousie pour les convier à la guerre sainte. «Notre rendez-vous, leur disait-il, sera au fort Lebyt, où nous nous rencontrerons tous.» Après cela, il se mit en marche; il sortit d’Algéziras au mois de raby el-aouel, an 481, et se dirigea vers Lebyt ; mais aucun des émirs à qui il avait écrit ne vint le rejoindre, à l’exception d’Abd el-Azyz, maître de Murcie, et de Ben Abhed, maître de Séville. Ces deux émirs se joignirent à lui sous les murs de Lebyt, et ensemble ils commencèrent à battre et à bloquer cette place, pendant que Youssef envoyait chaque jour des détachements faire des incursions sur les terres des Chrétiens. Le siége du château-fort Lebyt dura quatre mois, pen­ dant lesquels on se battait à chaque instant, la nuit comme le jour. Enfin la saison d’hiver arriva, et, de plus, l’émir Abd el-Azyz se prit de querelle avec Ben Abbed. Celui-ci ayant porté plainte à l’émir des Musulmans, Youssef appela son kaïd ben Aby Beker et lui ordonna de s’emparer de la personne d’Abd el-Azyz et de l’arrêter. Aby Beker exécuta cet ordre et vint remettre à Ben Abbed l’émir de Murcie enchaîné ; mais l’armée dudit émir Abd elAzyz, se voyant sans chef, se révolta, et, se dispersant dans les campagnes avec ses kaïds, intercepta les convois de provisions, et la disette ne tarda pas à s’étendre sur le camp des Musulmans. Alphonse, apprenant. ces circons­ tances, se mit aussitôt en marche vers Lebyt avec une armée innombrable ; mais Youssef, n’attendant point son approche, prit les devants par Lourca et arriva à Almeria, où il s’embarqua pour l’Adoua, le cœur plein de cour­ roux contre les émirs andalous, qui n’étaient point venus le rejoindre au fort Lebyt, comme il le leur avait écrit. Après le départ de Youssef et son retour à l’Adoua, Alphonse ayant continué sa marche arriva à Lebyt ; il en tira les Chrétiens qui avaient échappé à la mort, et il les conduisit à Tolède. Lors­ que la forteresse fut évacuée, Ben Ahbed y entra. La garnison de Lebyt se

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    composait de douze mille Chrétiens, sans compter les femmes et les enfants, quand Youssef vint, l’assiéger ; et ils moururent tous de faim ou de leurs blessures, à l’exception d’une centaine qu’Alphonse vint délivrer, comme il a été dit. Youssef resta dans l’Adoua jusqu’en 483 (1090 J. C.), et pour la troi­ sième fois, il passa en Andalousie pour faire la guerre sainte ; il arriva jus­ qu’à Tolède, où il assiégea Alphonse ; il endommagea les murailles, il abattit les arbres et saccagea les environs ; aucun des émirs de l’Andalousie ne lui vint en aide, et cela le remplit d’indignation. Aussi, après avoir battu Tolède, il s’en vint à Grenade, qui était alors gouvernée par Abd Allah ben Balkyn ben Bâdys ben Habous. Cet émir avait fait la paix avec Alphonse et l’avait aidé contre Youssef en lui fournissant de l’argen ; de plus, il s’était renfermé et fortifié chez lui, ce qui fit dire à un poète : «Il bâtit sur lui-même sans honte, comme le ver à soie, mais il ne sait pas ce qu’il adviendra de cette bâtisse si la puissance, de Dieu ne lui est point propice.» Lorsque Youssef arriva à Grenade, Ben Balkyn lui ferma ses portes à la figure, et il fit alors le siège de cette ville ; ce siège dura deux mois, au bout desquels Balkyn, ayant obtenu l’aman, livra la place. Une fois maître de Grenade et de ses environs, Youssef envoya à Maroc Balkyn, ex-émir de Grenade, et son frère Temym, ex-émir de Malaga, avec leurs harems et leurs enfants, et il leur fit une pension jusqu’à leur mort. Ben Abbed, à la nouvelle des conquêtes de Youssef, fut saisi de crainte et se tint à l’écart; bientôt les rapports et les accusations aigrirent contre lui l’humeur de l’émir des Musulmans, qui retourna mécontent à l’Adoua, dans le mois de ramadhan le grand, an 483. Youssef, arrivé à ,Maroc, envoya son kaïd Syr ben Aby Beker el-lemtouna en Andalousie, dont il lui conférait le gouvernement absolu, sans lui donner, cependant, aucun ordre relativement à Ben Abbed. Aby Beker se rendit d’abord dans les environs de Séville, pensant que Ben Abbed, instruit de son passage ; viendrait à sa rencontre en route pour lui offrir l’hospitalité. Au lieu de cela, Ben Abbed, à la nouvelle de son approche, se renferma dans la place, et ne lui fit offrir ni hospitalité ni quoi que ce fût. Syr ben Aby Beker se décida alors à lui envoyer un message pour l’engager à se soumettre et à lui livrer le pays ; mais El-Moutamed ayant formellement rejeté ces propo­ sitions, Syr lui déclara la guerre et l’assiégea. En même temps, il détacha à Gyan (1) son kaïd Bathy, qui assiégea cette place et s’en empara pour les Morabethyn. Syr annonça cette victoire à Youssef et donna ordre au kaïd Bathy de continuer et d’aller attaquer Cordoue. Cette ville était alors gouver­ née par le fils de Moutamed el-Mamoun ben Abbed. El-Bathy arriva sur lui avec sa troupe de Morabethyn et s’empara de la place, où il entra victorieux,

    ____________________ 1 Gyan ou Djyan, Jaen.

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    le mercredi 3 de safar, an 484 (1091 J. C.). Il conquit ensuite successivement les places de Byasa, Oubeda, Bilât, El-Madour, Seghyra et Skoura(1), le tout dans ledit mois de safar, à la fin duquel il ne restait plus à ben Abbed que Kermouna(2) et Séville. Le kaïd El-Bathy ben Ismaël se retrancha à Cordoue, et il envoya un kaïd Lemtouna à la tête de mille cavaliers pour restaurer et fortifier Kalat-Babah(3), kasbah des Musulmans. De soit côté, Syr ben Aby Beker marcha sur Kermouna et, s’en empara, le samedi matin 17 de raby el­ aouel de ladite année 484. Ben Abbed, se voyant de plus en plus compromis et menacé, envoya demander du secours à Alphonse (que Dieu le maudisse!) en lui promettant, s’il l’aidait à chasser les Lemtouna, de lui donner Tarifa et ses dépendances. Alphonse lui envoya aussitôt son général El-Kermech(4) à la tête d’une armée de vingt mille cavaliers et quarante mille fantassins. A la nouvelle de l’approche des Chrétiens, Syr fit un choix de dix mille cava­ liers parmi ses meilleurs guerriers, et les envoya à la rencontre de l’ennemi Sous le commandement de Brahim ben Ishac el-Lemtouna. Les deux armées engagèrent la bataille près de la forteresse d’El-Madour; elle fut sanglante; un grand nombre de Morabethyn furent tués, mais Dieu leur donna la vic­ toire, et ils finirent par disperser le petit nombre de Chrétiens qu’ils n’avaient pas massacrés. Cependant Syr ben Aby Beker poursuivit le siége de Séville avec ses autres kaïds Lemtouna, et il finit par enlever la place à Ben Abbed, après lui avoir donné l’aman pour lui, sa famille et ses serviteurs. Syr les expédia tous à l’émir des Musulmans, qui les fit conduire à Aghmât, où ils moururent. L’entrée de Syr ben Aby Beker à Séville, prise au nom des Mora­ bethyn, eut lieu le dimanche 22 de radjeb 484. Dans le mois de chaâban de la même année., les Morabethyn s’emparèrent de la ville de Nebra. Au mois de chouel, le kaïd Youssef ben Daoud ben Aycha conquit la ville et la province de Murcie, et fit part de sa victoire à l’émir des Musulmans. Cet Youssef, sans reproche aux yeux de Dieu, fut vénéré par tout le monde. Dans cette même année, le kaïd Mohammed ben Aycha se porta contre Alméria avec un corps de Morabethyun, et, à son approche, le gouverneur de cette ville, Mouâz el-Doula ben Samadhy, prit la fuite par mer, en lfrîkya, avec sa famille et ses trésors. Mohammed ben Aycha annonça cette nouvelle con­ quête à l’émir des Musulmans, et c’est ainsi que Youssef conquit cinq royau­ mes en Andalousie dans l’espace d»un an et demi. Les cinq rois vaincus sont: ben Abbed, Ben Habous, Abou el-Ahouas, ben Abd el-Azyz et Abd Allah ben Aby Beker, émir de Gyan, d’Ablat el Assidja(5).

    ____________________ 1 Aujourd’hui Baeza, Ubeda, Albacète, El-Modovar, El-Sukheira el Seguro. 2 Carmona. 3 Calatrava. 4 El-Kermech, Gomez. 5 Niebla et Ecija.

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    En 485 (1092 J. C.), Youssef ben Tachefyn donna ordre à son kaïd Ben Aycha de se porter à Daniéta(1). Ben Aycha s’y rendit aussitôt et s’en empara, ainsi que de Châtyba(2). Ces, deux, villes appartenaient à Ben Aycha, qui s’enfuit en les abandonnant. Ben Aycha, continuant ses conquêtes, s’em­ para alors de Chekoura, puis de Valence, qui lui fut livrée par la fuite du gou­ verneur de cette ville, El-Kadyr Aben Dylchoun, qui commandait un grand nombre de Chrétiens. Ben Aycha écrivit alors à l’émir des Musulmans pour lui faire part de ses victoires. En 486, les Morabethyn conquirent la ville de Fraga à l’orient de l’Andalousie, et c’est ainsi que l’émir Youssef ben Tachefyn, ne cessant d’envoyer ses généraux et ses années pour faire la guerre sainte aux Chré­ tiens, reversa tous leurs chefs, et conquit l’Andalousie entière. En 496 (1102 J. C.), il conféra le gouvernement de ses conquêtes à son fils Aly, qui établit le siége de sa royauté à Cordoue, où il fut proclamé par tous les chefs Lem­ touma, par les cheïkhs et les docteurs, dans le mois dou’l hidjâ. Aly était resté jusqu’alors à Ceuta, où il avait été élevé. Vers la fin de l’année 498 (1104 J. C.), l’émir des Musulmans tomba malade, et sa maladie, qui le prit à Maroc, alla toujours en empirant jusqu’à sa mort, qui eut lieu le 1er de moharrem de l’an 500 (que Dieu lui fasse miséricorde !). Il vécut environ cent ans, et son règne dura, depuis son entrée à Fès l’an 462, jusqu’au jour de sa mort, c’est-à-dire trente-huit ans, ou même plus de quarante ans si l’on compte à partir du jour où l’émir Abou Beker ben Omar l’avait nommé son lieutenant au Maghreb.

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR ALY BEN TACHEFYN AU MAGHREB ET EN ANDALOUSIE.

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    Aly ben Youssef ben Tachefyn ben Ibrahim ben Tarkout ben Ouarta­ kathyn ben Mansour ben Messala ben Oumya ben Ouasela ben Talmyt le Senhadja, le Lemtouna, surnommé Abou el-Hassan, était fils d’une captive chrétienne nommée Kamrâ (lune), et surnommée Fadh el-Hassen (perfec­ tion de beauté). Il naquit à Ceuta, en l’an 477 ; son teint était blanc, ses joues colorées; sa taille haute, son visage ovale, ses dents écartées, son nez aquilin, sans favoris, yeux noirs, cheveux frisés. Il eut pour fils Tachefyn qui lui succéda, Abou. Beker et Syr ; il eut pour secrétaire Abou Moham­ med Achefath. Conformément à la volonté de son père, il prit les rênes du gouvernement le jour même de la mort de Tachefyn à Maroc, et il reçut le titre d’émir des Musulmans, le 3 de moharrem, an 500, à l’âge de vingt-trois ans.Il tint sous sa domination tout le Maghreb, depuis la ville de Bedjaïa(3)

    ____________________ 1 Denia. 2 Aujourd’hui Xativa. 3 Bougie (Algérie).

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    jusqu’au Sous el-Aksa inclusivement, depuis Sidjilmessa jusqu’au Djebel el-Dheb (montagnes d’or) dans le Soudan; de plus, toute l’Andalousie orien­ tale et occidentale, et les îles du Levant, Myourka (Majorque), Mynourka (Minorque), Yabysa (lviçai). Le Khotbah fut prononcé en son nom dans deux mille trois cents chaires environ. Son empire s’étendit même sur des pays que son père n’avait jamais gouvernés ; mais si toutes les affaires pros­ pérèrent en ses mains, on le dut beaucoup aussi à la bonne organisation et au bon état des finances qui lui avaient été léguées. Dès le début, il gouverna selon la justice et il fortifia ses villes ; il ouvrit les portes des prisons, il répandit de l’argent et il établit de bonnes institutions dans les provinces; en un mot, il suivit les traces de son père, et comme lui il prospéra. Il retira le commandement de Cordoue des mains de l’émir Abou Abd Allah ben elHadj pour le donner au kaïd Abou Abd Allah Mohammed ben Aby Zelfa ; il conquit Tolède et remporta une grande victoire sur les Chrétiens à la porte d’El-Kantara(1). On raconte qu’au moment de mourir Youssef le recouvrit de son manteau, et que c’est ainsi présenté par son frère Aby Thaher Temym, qui le conduisait par la main, qu’il fut proclamé souverain par les Mora­ bethyn, auxquels Temym aurait dit : «Allons ! levez-vous et saluez l’émir des Musulmans !» Tous ceux qui étaient présents, Lemtouna et Senhadja, cheïkhs et docteurs des Kabyles s’inclinèrent devant leur nouveau maître, et aussitôt que la proclamation fut accomplie à Maroc, Aly expédia des cour­ riers dans tout le Maghreb et en Andalousie pour annoncer la mort de son père et son avènement. Bientôt, les félicitations et les députations lui arrivè­ rent de tous les côtés; il n’y eut que la ville de Fès qui s’abstint. Cette ville était gouvernée par le neveu d’Aly, Yhya ben Aby Beker, nommé émir par son grand-père ; aussi, en apprenant la mort d’Youssef son oncle, et l’avè­ nement de son cousin, il fut tellement contrarié qu’il refusa de reconnaître le nouveau souverain, en se faisant appuyer par quelques fractions des Lem­ touna, dont les kaïds suivirent son exemple. A cette nouvelle, l’émir des Musulmans Aby ben Youssef partit de Maroc et marcha sur Fès, mais à, peine était-il arrivé dans les environs de cette ville, que son neveu, saisi de crainte, et certain que toute résistance lui serait impossible, prit la fuite et lui abandonna la place. La fuite de Yhya et l’entrée à Fès de l’émir des Musul­ mans Aly eurent lieu le mercredi, huitième jour de raby el-tâny, an 500. On raconte que Aly, en s’approchant de Fès, s’arrêta dans la ville de Meghyla(2), située aux environs de cette capitale, et adressa une lettre à son neveu pour

    ____________________ 1 Nom d’une des portes de Cordoue. 2 Il existe encore des Meghyly, soit des descendants de Meghyla, à Salé, mais la ville est inconnue et les vestiges de son emplacement sont à chercher.

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    lui reprocher sa conduite et l’engager à faire comme, tout le monde, en se soumettant; il joignit à cette lettre une invitation formelle aux cheïkhs de la ville de reconnaître sa souveraineté. A la lecture de ce message, Yhya fit un appel général à la résistance des habitants, qui refusèrent de le défen­ dre, et c’est alors que, se sentant abandonné, il quitta la ville et s’enfuit vers Mezdely, gouverneur de Tlemcen. Celui-ci, qui venait lui-même porter son adhésion à l’émir des Musulmans, rencontra Yhya en route sur les bords de la Moulouïa, et après l’avoir salué et s’être mis au courant de ce qui venait de se passer, il lui dit : «Viens avec moi, retourne vers l’émir et je te réconcilierai avec lui.» A leur arrivée à Fès, Mezdely lit cacher Yhya dans le quartier de Oued Chedrouh, et se présenta à l’émir qu’il salua et proclama. Aly l’ayant accueilli avec joie, il se hasarda de lui parler d’Yhya et lui avoua qu’il l’avait ramené sous sa sauvegarde. «Qu’il soit pardonné, lui répondit l’émir, l’aman lui est accordé.» Yhya se présenta alors, et Aly, ayant reçu sa soumission, lui offrit de choisir l’une des deux résidences de l’île Majorque ou du Sahara. Yhya préféra se rendre au Sahara, d’où il passa dans l’Hedjaz pour faire son pèlerinage de la Mecque. A son retour, il revint chez son cousin pour le sup­ plier de le garder à sa cour à Maroc, et cela lui fut accordé. Il resta longtemps; mais l’émir ayant fini par s’apercevoir qu’il cherchait à le trahir et à le ren­ verser, le fit arrêter et l’exila à Algérisas, où il finit ses jours. En 501 (1107 J. C.), l’émir Aly retira le gouvernement du Maghreb à son frère Temym ben Youssef, et le confia au kaïd Abou Abd Allah ben elHadj, qui commanda Fès et tout le pays durant six mois, au bout desquels il fut, à son tour, remercié et envoyé à Valence, dans l’orient de l’Andalousie, d’où il passa ensuite à Saragosse. En 502 (1108 J. C.), eut lieu l’affaire d’Akelych(1) avec les Chrétiens. Temym ben Youssef était alors général en chef de l’armée musulmane, et gouvernait Grenade. C’est de cette ville qu’il partit pour aller courir sur les terres des Chrétiens. Étant arrivé sous les murs de la forteresse d’Akelych, habitée par une forte garnison de Chrétiens, il en fit le siège et y pénétra. Les Chrétiens, s’étant retranchés dans la kasbah, expédièrent un courrier à Alphonse, qui se mit aussitôt en mouvement. Au moment de son départ, sa femme l’arrêta en le suppliant d’envoyer son fils à sa place à la rencontre de Temym. «Observez, lui dit-elle, qu’il est plus convenable d’opposer à Temym, fils de l’émir des Musulmans, votre fils Chandja(2), fils de l’émir des Chrétiens !» Alphonse, se rendant à cet avis, envoya donc Chandja à la tête d’une grande armée de guerriers qui s’avança promptement jusque sens les murs d’Akelych. A la nouvelle de l’approche des Chrétiens,

    ____________________ 1 Château d’Uclès. 2 Chandja, l’infant dom Sancho, fils d’Alphonse et de Zaïda.

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    Temym manifesta le désir d’éviter le combat, en évacuant la place; mais Abd Allah ben Mohammed ben Fâtyma et Mohammed ben Aïcha, ainsi que quelques autres kaïds Lemtouna, le dissuadèrent, et lui rendirent l’espoir et le courage, en lui affirmant que l’ennemi n’avait pas plus de trois mille cava­ liers et qu’il était loin encore. Temym crut à leurs paroles ; et, le soir même, les Chrétiens fondaient sur lui par nombreux milliers ; il voulut fuir, ne se sentant point capable de combattre, mais il était trop tard, et il ne pouvait déjà plus avancer, ni reculer, lorsque les kaïds Lemtouna se précipitèrent sur l’ennemi, auquel ils livrèrent un combat désespéré et tel qu’on n’en avait jamais vu de pareil. Dieu très-haut renversa l’ennemi et donna la vic­ toire aux Musulmans. Le fils d’Alphonse fut tué ainsi que vingt-trois mille Chrétiens environ. Les Musulmans entrèrent à Akelych par la force de leurs sabres, et un grand nombre de Croyants périrent à l’assaut (que Dieu leur fasse miséricorde !). En apprenant ce désastre, Alphonse ressentit un tel chagrin qu’il tomba malade et mourut vingt jours après. Temym envoya un courrier à son père Aly pour lui annoncer cette victoire. Dans la même année, Mohammed ben el-Hadj sortit de Valence et se rendit à Saragosse, dont il s’empara, et expulsa Ben Houd. Il fit part de sa conquête à l’émir des Musulmans, et il ne sortit plus de Saragosse que pour aller en expédition du côté de Barcelone, où il fut tué en l’an 508 (1114 J. C.). Durant tout son règne à Valence et à Saragosse, il n’avait cessé d’inquiéter les Chrétiens et de leur prendre leurs terres. (Que Dieu lui fasse miséricorde !) Dans sa dernière expédition, il parcourait les campagnes avec ses kaïds Lemtouna, et il enlevait des troupeaux entiers qu’il envoyait chez lui par les grandes routes, tandis qu’il prenais, les sentiers les plus courts pour rentrer dans les domaines des Musulmans. Un jour, ayant ainsi renvoyé la plus grande partie de son monde avec le bétail butiné, il s’aventura sur un chemin excessive­ ment ardu et étroit, au point de ne donner passage qu’à une personne après l’autre. Arrivé à la moitié de sa course, l’émir Ben el-Hadj se trouva pris au milieu de difficultés énormes, et enveloppé par des Chrétiens qui l’atta­ quèrent vigoureusement. Ne pouvant reculer, il combattit jusqu’à, son der­ nier soupir. (Que Dieu lui fasse miséricorde !) Tous ses compagnons périrent également, à l’exception du seul kaïd Ben Mohammed ben Aycha, qui, à force de ruse et de détours, parvint à gagner les terres des Musulmans. A la nouvelle de ce désastre, l’émir des Musulmans fut consterné ; il remplaça Ben el-Hadj par le gouverneur de Murcie, Abou Beker ben Brahim ben Tafe­ lout, qui reçut ainsi simultanément le commandement de Valence, Tortose, Fraga et Saragosse. Abou Beker sortit de Murcie avec son armée et se rendit à Valence, où il rassembla toutes les troupes de la province et celles de Saragosse. S’étant mis à leur tête, il se porta dans les environs de Barcelone, qu’il dévasta pendant

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    vingt jours, abattant les arbres, incendiant les champs et renversant les villa­ ges. C’est alors qu’arriva Ben Radmyr avec une nombreuse armée, compo­ sée de soldats de Bsyt(1), de Barcelone et du pays d’Arbouna(2). La bataille fut sanglante, la plus grande partie des Chrétiens périrent ainsi que sept cents Musulmans environ. En 503 (1109 J. C.), l’émir Aly ben Youssef passa en Andalousie pour faire la guerre sainte; il s’embarqua à Ceuta, le jeudi 15 de moharrem, emmenant avec lui plus de cent mille cavaliers, et se rendit directement à Cordoue, où il séjourna un mois avant de rentrer en campagne ; il commença par s’emparer de la ville de Thalabout(3), qu’il emporta à l’assaut, ainsi que vingt-sept châteaux forts des environs de Tolède ; il conquit également Mad­ jrêt et Oued el-Hidjâra(4), et, étant arrivé à Tolède, il l’assiégea et, dévasta les campagnes ; durant un mois il ne fit que détruire, puis il revint à Cordoue. En 504 (1110 J. C.) et dans le mois dou’l-kaâda, l’émir Syr ben Aby Beker conquit les villes de Santarem, Badajoz, Oporto, Evora, Lisbonne; et toute la partie occidentale de l’Andalousie ; il ,annonça ses victoires à l’émir des Musulmans. Ce général mourut et fut enterré à Séville dans le courant de l’année 507 (1113). Il eut pour successeur Mohammed ben Fatyma, qui gouverna Séville jusqu’à sa mort, en 510. En 507, l’émir Mouzdaly assiégea Tolède et s’en empara ; il prit d’as­ saut la forteresse d’Ardjyna(5), dont il massacra la garnison, et emmena en captivité les femmes et les enfants. A cette nouvelle, le roi des Chrétiens, Berhânes, marcha contre lui ; mais Mouzdaly, n’ayant point jugé à propos de l’attendre, se mit en chemin pendant la nuit et arriva à Cordoue avec un immense butin. Après avoir ravitaillé Rahêna et les environs et y avoir mis des garnisons, l’émir Mouzdaly, ayant appris que Zend Gharsys, maître de l’Oued el-Hidjâra, assiégeait Médina Sâlem, se porta vers lui en toute hâte; mais Zend Gharsys, à son approche, abandonna le siège et prit la fuite avec une si grande précipitation qu’il abandonna tout, tentes, armes et bagages, dont Mouzdaly s’empara. Cet émir mourut (que Dieu lui fasse miséricorde!) en l’an 510 sur les terres des Chrétiens, auxquels il faisant la guerre. L’émir des Musulmans, ayant appris sa mort, le remplaça, à Cordoue, par son fils Mohammed ben Mouzdaly, qui ne gouverna que trois mois, ayant comme son père trouvé la mort en combattant pour Dieu. En 509 (1115 J. C. ), l’émir Aly ben Youssef conquit les îles orientales de l’Andalousie(6).

    ____________________ 1 Albacète. 2 Narbonne, 3 Talaveira. 4 Madrid et Guadalaxara. 5 Arjona, ville située entre Cordoue et Jaen. 6 Iles Baléares.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    En 511 (1117 J. C.) , Abd Allah ben Mouzdaly, gouverneur de Valence et de Saragosse, se rendit à Grenade, dont le fils de Radmyr (que Dieu le maudisse !) ravageait les environs. Abd Allah lui livra combats sur combats, jusqu’à ce qu’il l’eût chassé du pays, et rentra à Saragosse, où il mourut un an après. Saragosse étant alors restée sans maître, Ben Radmyr accourut pour l’assiéger, tandis que, de son côté, Alphonse arrivait pour bloquer Lérida ,avec une armée considérable de Chrétiens. A cette nouvelle, l’émir des Musulmans écrivit aux émirs de l’Andalousie pour leur donner ordre de se rassembler auprès de son frère Temym, roi de toute l’Andalousie orien­ tale, afin d’aller avec lui porter secours à Saragosse et à Dérida. Abd Allah ben Mouzdaly et Abou Yhya ben Tachefyn, roi de Cordoue, arrivèrent à la tète de leurs soldats, et Temym, sortant de Valence, se joignit à eux avec les Lemtouna, et se mit en marche pour Lérida. Après une sanglante bataille, Alphonse, vaincu, prit la fuite en abandonnant Lérida, qu’il n’avait pu pren­ dre, malgré tous ses efforts et une perte de plus de dix mille hommes. Temym revint, vainqueur à Valence; mais Ben Radmyr, ayant appris la défaite d’Alphonse, demanda du secours aux Francs pour prendre Sara­ gosse, et les Francs arrivèrent à lui comme une pluie de guêpes et de saute­ relles ; ils commencèrent par cerner la ville, et, ils construisirent de petites tours, en bois qu’ils placèrent sur des roues, de façon à les rapprocher de plus en plus de la place ; ces tours portaient vingt machines de guerre, qui devaient tôt ou tard leur assurer la prise de la place. Le blocus dura ainsi jusqu’à ce que la population, réduite à la famine et ayant péri en grande partie d’inanition, demanda et obtint de Ben Radmyr une trêve, pour lui lais­ ser le temps de se procurer du secours ; mais nul secours n’étant venu, les habitants lui livrèrent la ville à la fin du délai convenu, et ils s’en allèrent à Murcie et à Valence ; c’était en l’an 512. Les Chrétiens entrèrent donc à Saragosse et la gouvernèrent. Une, armée de douze mille cavaliers, que l’émir dès Musulmans avait expédiée de l’Adoua, arriva trop tard le décret de Dieu s’était accompli. En 513 (1119 J. C.), Ben Radmyr s’empara d’une partie de l’est de l’Andalousie ; il emporta la forteresse d’Ayoub (1), qui était la plus forte de tout l’Orient, et il se dirigea ensuite vers le nord. En apprenant ces mou­ vements, l’émir des Musulmans Aly ben Youssef passa en Andalousie pour faire la guerre sainte, et inspecter les places et les forts ; ce fut son deuxième voyage en Espagne ; il s’y rendit avec un très-grand nombre de Morabethyn et de volontaires arabes, Zenèta, Mesmouda et Berbères. Arrivé à Cordoue, il campa sous ses murs avec son armée, et il reçut la visite de tous les grands de l’Andalousie, auxquels il demanda des renseignements précis et détaillés sur la situation du pays ; il destitua Ben Rochd de ses fonctions de kady à Cordoue, parce qu’il ne s’était pas présenté, donnant pour excuse qu’il était

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    occupé à l’étude des livres de la science, et il le remplaça par Abou el-Kas­ sem ben Houmyd. L’émir des Musulmans se dirigea d’abord sur la ville de Samberya(1), dont il s’empara, et il partit de là pour ravager toute la partie de l’ouest ; il dévasta les, campagnes, renversa les villages et les édifices, tuant les Chrétiens, les faisant prisonniers ou les forçant de se renfermer dans leurs forteresses. En 515 (1121 J. C.) , l’émir revint à l’Adoua laissant à son frère Temym le gouvernement de toute l’Andalousie, que celui-ci conserva jus­ qu’à sa mort, en 520. Son successeur, l’émir Tachefyn ben Aly, passa à cette époque en Andalousie avec cinq mille cavaliers, et, s’étant mis à la tête de toutes les troupes andalouses, il porta la guerre sainte dans la province de Tolède, dont il prit les forteresses à l’assaut et dévasta les environs. Puis il battit Les Chrétiens qui s’étaient réfugiés à Fahs Sebbat, et en fit un grand massacre ; il conquit trente forteresses dans la partie du couchant, et il fit part de ses victoires à son père. En 528, il fit une expédition contre Cantara Mahmoud, qu’il prit d’assau ; en 530 (1135 J. C.), il dispersa les troupes chrétiennes à Fahs Attya et il en fit périr une grande partie. En 531 (1136 J. C.), il emporta d’assaut la ville de Kerky(2), dont il massacra toute la garni­ son. Enfin, en 532 (1137 J. C.) il quitta l’Andalousie et retourna en Afrique après avoir subjugué Chkounia(3), d’où il ramena six mille prisonniers dans l’Adoua. Il vint à Maroc, où il fut reçu en grande pompe, et se présenta à son père l’émir des musulmans qui l’accueillit avec bonheur et Joie. En 533, l’émir Aly ben Youssef proclama lui-même la souveraineté de son fils Tachefyn, qui lui succéda à sa mort, en l’an 537 (1142 J. C.).

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR DES MUSULMANS TACHEFYN BEN ALY BEN YOUSSEF BEN TACHEFYN EL-LEMTOUNY.

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    L’émir des Musulmans, Tachefyn ben Aly ben Youssef ben Tachefyn el-Senhadja el-Lemtouny, surnommé Abou-Amar, et, selon d’autres, Abou el-Moudz, était fils d’une captive chrétienne, nommée Dhoou el-Sebah (lumière du matin, aurore). Conformément au vœu manifesté par son père vivant, il lui succéda, et sa proclamation eut lieu le 8 de radjeb an 537 ; époque de grands troubles et de l’apparition des Mouahedoun (Almohades) dont l’éclat, la force et la puissance s’étendirent sur tout le pays, de l’Adoua. Lorsque Abd el-Moumen ben Aly sortit de Tynmal(4) pour conquérir le Maghreb, Tachefyn quitta Maroc, dont il laissa le commandement à son fils

    ____________________ 1 Santiberia. 2 Caracâil. 3 Ségovie. 4 Tinoumal, Tînznâl, ville dans le Djebel-Deren (Atlas), à vingt lieues sud de Maroc.

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    se mit à sa poursuite ; d’étapes en d’étapes, de combats en combats, il arriva jusqu’à Tlemcen, où il se retrancha, et où Abd el-Moumen l’enveloppa. Les Almohades étaient campés dans un défilé entre la ville et la montagne, Tachefyn fit une sortie et alla camper avec son armée senhadja dans la plaine près de l’Oued Saf-saf. Bientôt ses soldats, impatients, voulurent commen­ cer l’attaque, mais Tachefyn leur dit de bien se Garder d’engager le combat sur la montagne, et qu’il fallait attendre que l’ennemi descendit lui-même dans la plaine. Refusant de suivre ces conseils, ils se précipitèrent sur la montagne et ils furent culbutés par les Almohades, qui les mirent complè­ tement en déroute. Tachefyn prit la fuite et arriva à Oran. Il avait laissé le commandement de Tlemcen à son khalife Mohammed, connu sous le nom d’El-Chyour. Abd el-Moumen, de son côté, ayant chargé son khalife Yhya heu Youmar de continuer le siége de Tlemcen, se dirigea vers Oran à la pour­ suite de Tachefyn ; celui-ci, se sentant cerné, fit une sortie de nuit contre les Almohades, mais il se trouva en présence d’un si grand nombre d’ennemis, cavaliers et fantassins, qu’il prit la fuite. Il se dirigea sur une haute montagne dont le sommet penchait sur la mer, et dans sa course, croyant aller toujours vers son camp du coté d’Oran, il se précipita du haut de ce sommet, et il expira. Cet événement eut lieu durant une nuit sombre et pluvieuse, la vingt­ septième du Mois de ramadhan, an 539. Son cadavre fut retrouvé le lende­ main sur le rivage par les Almohades, qui coupèrent la tête et l’expédièrent à Tynmal, où on la pendit à un arbre. Telle fut la fin des Morabethyn. L’émir Tachefyn n’eut pas une heure de repos et fit constamment la guerre depuis le jour de son avènement au pouvoir jusqu’à sa mort. (Que Dieu lui fasse misé­ ricorde !) Il régna deux ans et un mois et demi. Et c’est Dieu qui avait voulu que les choses arrivassent ainsi, car ni n’y rien en dehors de sa volonté, et lui seul est adorable !

    DATES ET ÉVÉNEMENTS REMARQUABLES DE LA PÉRIODE DES LEMTOUNA, DE L’AN 462 A L’AN 540.

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    Les Lemtouna étaient un peuple des campagnes, religieux et honnête ; ils surent conquérir un immense empire en Andalousie et au Maghreb, dont ils régularisèrent le gouvernement, et ils firent la guerre sainte. Ben Djenoun rapporte que les Lemtouna étaient religieux, charitables, justes, et que leur culte était pur ; qu’ils gouvernèrent l’Andalousie depuis le pays des Francs jusqu’à l’Océan, et le Maghreb depuis la ville de Bedjaïa jusqu’au Djebel el-Dheb du Soudan. .Leur règne fut tranquille et ne fut troublé par aucune révolte, ni dans les villes, ni dans les campagnes ; on fit les khotbah en leur nom dans plus de deux mille chaires. Leurs jours furent heureux, prospères et tranquilles, et durant leur période l’abondance et le bon marché firent tels, que pour un demi-ducat on avait quatre charges de blé, et que les autres grains

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    ne se vendaient ni ne s’achetaient: Il n’y avait ni tribut, ni impôt, ni contri­ bution pour le gouvernement, si ce n’est l’aumône et la dîme. La prospérité s’augmenta toujours, le pays se peupla, et chacun put s’occuper librement de ses propres, affaires. Leur règne fut exempt de mensonge, de fraude et de révolte, et ils furent chéris par tout le monde jusqu’au moment où ElMehedy, l’Almohade, se leva contre eux en 515. Les dates remarquables de leur époque furent les suivantes : 462 (1069 J. C. ), conquête de Fès et prise, du gouvernement du Maghreb. 463 (1070 J. C.) , conquête des forteresses Ouatat du pays de la Mou­ louïa. 464 (1071 J. C.), mort d’El-Moutamed ben Abbed ben el-Khady Mohammed ben Ismaël Abbed, roi de Séville, auquel succéda son fils Mohammed ben Moutamed ben Abbed. 465 (1072 J. C.), Youssef ben Tachefyn conquit Sedareta et Sofrou. 467 (1074 J. C.), au mois dou’l-hidja, apparition d’une comète au Maghreb. — Youssef ben Tachefyn prit d’assaut la ville de Tahadart, prés de la Moulouïa, et tua son émir Kassem ben Aby el-Afya, dont il détruisit l’armée jusqu’au dernier homme ; il s’empara aussi du gouvernement de Tanger; mort de l’émir de cette ville, Sarkout el-Berghouaty. 471 (1078 J. C.), éclipse totale de soleil, le lundi à l’heure du Zouel (vers dix heures du matin), vingt-huitième jour du mois; jamais on n’avait vu une éclipse pareille. - Alphonse conquit la ville de Couria, dont il chassa les Musulmans. 472 (1079 J. C.), conquête d’Oudjda et des montagnes environnantes par Youssef. - Au mois de, raby el-tâny, un épouvantable tremblement de terre, comme jamais on n’en avait ressenti au Maghreb, renversa les tours, les minarets et les édifices, et une infinité de personnes périrent sous les ruines ; les secousses se répétèrent nuit et jour depuis le premier de raby el­ aouel jusqu’au dernier jour de djoumad el-tâny.- Au mois de dou’l-kaâda le peuple de Tolède se souleva contre son émir, El-Kadyr ben Danoun, dont il massacra les ministres et la plus grande partie des gardes. El-Kadyr ne dut son salut qu’à la fuite, et il emmena avec lui ses femmes jusqu’au fort Kanaka, où il se réfugia. 474 (1081 J. C. ), prise de la ville de Tlemcen par Youssef. - Mort du fekhy El-Haffyd (zélé) Abou Thaleb Mekky, inspecteur des marchés et chef des préteurs de Cordoue. - Naissance du kady Abou Abd Allah Mohammed el-Asbagh, connu sous le nom de Ben Menâsef, auteur du poème de l’Ar­ jouaza. - En djoumad el-aouel, mort du Mokaddem Abou Djafar ben Houd, émir de Saragosse; son fils Youssef el-Moutamed lui succéda. 497 (1103 J. C.), mort du fekhy El-Haffyd Abou Abd Allah Moham­ med el-Thaleb, auteur de plusieurs ouvrages. L’auteur du livre intitulé

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    El-Techaouif raconte que Abou Djabel mourut en 503, et qu’il fut enterré dans le monastère situé au sortir de la porte Yasilyten de Fès. Abou Djabel fut un grand sage qui vit au Caire Abou el-Fadhl Abd Allah ben Hassan elDjouhâry. Il était boucher de profession ; son teint était noir, mais ses traits étaient réguliers et pleins de sincérité ; cœur pur, vertueux et craignant Dieu. On raconte que le Kadhyr(1) (à lui salut !) lui apparut quarante ans après qu’il se fut entièrement voué à Dieu, pour lui annoncer que le Très-Haut avait dési­ gné sa place parmi les Abdâl, qui sont les colonnes de la Foi. Abou Djabel est célèbre par ses longs voyages. 514 (1120 J. C.), El-Mehdy paraît au Maghreb et rencontre Abd elMoumen ben Aly, qu’il s’adjoint sur la route du Levant. 519 (1125 J. C.), affaiblissement des Lemtouna. dont la dispersion commence ; défaits par El-Mehdy et les Almohades venus du Djebel Deren, ils perdirent leur puissance en Andalousie, et bientôt ils ne purent se soute­ nir nulle part ; les Almohades, s’agrandissant de plus en plus, leur enlèvent toutes leurs possessions. 521 (1127 J. C.), et le 19 raby el-aouel, mort du kady le fekhy Abou el-Oualyd el-Badjy, à Séville, où il n’exerçait déjà plus ses fonctions. 539 (1144 J. C.), le kady Ben Hamyd chasse les Almoravides de Cor­ doue avec l’aide du peuple.

    HISTOIRE DU RÈGNE DES ALMOHADES, ET DE LEUR ÉLÉVATION COMMENCÉE PAR MOHAMMED BEN TOUMERT, APPELÉ LE MEHDY.

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    L’auteur du livre (que Dieu lui soit propice !) a dit que El-Mehdy, qui fonda le règne de la dynastie d’Abd el-Moumen au Maghreb el-Aksa, était, d’après les historiens des deux empires, Mohammed ben Abd Allah ben Abd er-Rhaman ben Houd ben Khâlyd ben Temân ben Adnân ben Sofyan ben Sfouan ben Djebyr ben Yhya, ben Athâ ben Ryâh ben Yassar ben elAbbès ben Mohammed ben el-Hassan ben Aly ben Aby Thaleb. (Que Dieu l’agrée!) Quelques historiens et Ben Methrouh el-Kaïssy, entre autres, disent qu’il s’était lui-même arrogé cette généalogie chérifienne ; qu’il était de la tribu d’Hargha, fraction des Masmouda, et connu sous le nom de Moham­ med ben Toumert el-Harghy; d’autres disent qu’il était de la tribu des Djen­ fysa ; Dieu seul sait la vérité de tout cela. Dans les premiers temps de sa vie El-Mehdy était un homme pauvre, étu­ diant la science et la doctrine, et doué d’une grande intelligence. Il s’en alla dans le Levant pour continuer ses études. Là, il se mit à fré­ quenter les principaux docteurs, qui l’instruisirent dans les hautes sciences, et,

    ____________________ 1 El-Khadhyr, Khedr ou Khidr, désigné dans le Koran ( chap. XVIII), par l’Inconnu, est un personnage mystérieux que les Musulmans regardent comme un prophète ayant acquis l’immortalité en buvant de l’eau de la fontaine de la Vie qu’il avait découverte.

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    entre autres, celles des traditions du Prophète de Dieu (que le Seigneur le comble de ses bénédictions !), et celles des notaires et des légistes. Parmi la réunion des savants où Mehdy acquit toutes ses connaissances se trouvait le cheikh, l’imam incomparable, le célèbre Abou Harnyd el-Ghazâly (que Dieu lui lasse miséricorde et l’agrée !) auquel il s’attacha pendant trois ans. ElGhazâly, en voyant El-Mehdy pour la première fois, devina son avenir, et, lorsqu’il fut sorti, il dit à ses disciples : «Il n’y a pas de doute que ce Berbère ne devienne souverain du Maghreh el-Aksa et qu’il n’y fonde un vaste et puissant empire. Il porte en lui tous les signes décrits dans les traditions.» El-Mehdy, avant eu connaissance de cette prédiction, et quelques-uns de ses compagnons lui avant, dit, que le docteur l’avait même trouvée dans son livre, se consacra entièrement aux leçons d’El-Ghazâly, qu’il suivit jusqu’à ce qu’il n’eût plus rien à apprendre. Et c’est alors qu’il partit pour suivre la destinée que le Très-Haut avait dictée. L’auteur du livre continue son récit. Mohammed el-Mehdy, confiant dans le secours de Dieu, quitta le Levant pour porter en Occident la loi du Seigneur et le Sonna du Prophète (à lui le salut !). Il se mit en route le premier de raby el-aouel, an 510, et il parcourut les diverses villes de l’Afrique et du Maghreb, prêchant partout la vertu, l’abstinence et le mépris des choses de ce monde. Il arriva ainsi jusqu’aux Tchours de Tadjoura, aux envierons de Tlemcen, où il s’arrêta. C’est là qu’il rencontra Abd el-Moumen ben Aly, qui suivit ses leçons et adopta ses doctrines. Quand El-Mehdy pensa que son disciple était suffisamment instruit, il lui fit part de son dessein de s’emparer de l’Empire, et celui-ci l’ayant approuvé, lui jura fidélité et s’engagea à lui être soumis en tout Ils partirent ensemble pour le Maghreb el-Aksa. El-Mehdy, était sans égal pour l’éloquence et les connaissances des traditions et des. sciences; son instruction était profonde, et dans ses ser­ mons au peuple il affirmait qu’il était l’imam El-Mehdy l’annoncé, et devant reparaître à La fin du monde. Il disait que sa mission était de remplacer sur la terre le règne de l’iniquité par celui de la justice, qu’il découvrirait une à une les turpitudes des Morabethyn ; qu’il les détruirait comme des infidèles, et ne laisserait trace de leur gouvernement. C’est ainsi qu’il allait de souk en souk, prêchant la vertu et anathématisant le vice ; brisant les instruments de musique et jetant le vin partout où il le rencontrait. Enfin, arrivé à Fès, il descendit dans la mosquée de Tryana, où il demeura jusqu’en 514, occupé à l’étude de la science. Alors il se rendit à Maroc, sachant bien que ce ne serait que dans cette capitale qu’il pourrait se faire connaître. L’émir Aly ben Youssef ben Tachefyn régnait à Maroc lorsque Mehdy y arriva obscurément et alla s’établir dans une mosquée accompagné d’Abd el-Moumen, qui avait entrevu un brillant avenir en-restant avec lui. Bientôt il se mit à parcourir les marchés et les places de la ville en prêchant la vertu et condamnant, le vice,

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    détruisant les instruments de musique et les boissons défendues, et tout cela sans ordre ni permission de l’émir des Musulmans, de ses kadys ou de ses ministres. Aly ben Youssef, apprenant ce qui se passait, ordonna que l’on lui amenât El-Mehdy et, en le voyant si Misérablement vêtu, il lui fit des reproches et lui dit : «Qu’est-ce que l’on m’a donc appris sur ton compte? — El-Mehdy lui répondit : «Ce que tu as appris, ô émir, c’est que je suis un pauvre fakyr qui pense à l’autre monde et point du tout à celui-ci, où je n’ai que faire, si ce n’est de prêcher de faire le bien et de fuir le mal ; et cela n’est-ce pas toi qui devrais le faire ? Toi qui, bien au contraire, es la cause du mal, lorsque ton devoir est de pratiquer les préceptes du Sonna et que tu as le pouvoir de les faire pratiquer aux autres ! Le crime et l’hérésie apparaissent partout dans tes états, et cela est bien contraire aux ordres de Dieu qui veut, que l’on suive le Sonna. Fais ton devoir, car, si lu le négliges, c’est toi-même qui auras à rendre compte à Dieu de toutes les fautes commises dans ton empire, et Dieu en a puni beaucoup pour de pareils méfaits, ceux dont il a dit: Ils ne se repentaient point du mal qu’ils commettaient(1).» L’émir Aly, en entendant cela, fut saisi de crainte et se mit à réfléchir, le front penché vers la terre; il reconnût la justesse de tout ce qui venait de lui être dit, et lorsqu’il releva les yeux vers ses ministres, il leur ordonna de convoquer tous les­ docteurs et les tholbas de la ville, ainsi que les cheikhs des Lemtouna et des Morabethyn. Ceux-ci, ayant-bientôt rempli la salle du conseil, essuyèrent les plus vifs reproches et comprirent que l’émir des Musulmans avait reçu les ordres et les inspirations, d’El-Mehdy. Aly leur dit enfin : «Je vous ai convoqués pour que vous vous livriez à l’examen de cet homme, et si vous lui reconnaissez la science, nous nous soumettrons à lui ; si, au contraire, vous le convainquez d’imposture, et nous le punirons comme il le mérite.» Aussitôt les conversations et les commentaires s’engagèrent et se multipliè­ rent de plus en plus. El-Mehdy savait d’avance qu’on nierait sa science et ses vertus. L’émir, s’apercevant bientôt que rien ne se faisait au milieu de tant de bruit, dit à l’assemblée : «Cessez donc vos injures et vos calomnies, et choisissez quelques-uns de vos savants pour discuter avec lui, en se guidant sur le Livre de Dieu, et l’on verra ce qui en est.» Ils cherchèrent alors dans le conseil les plus instruits des docteurs versés dans les Hadits et la science; niais il ne s’en trouva aucun capable de discuter avec El-Mehdy, qui dit au premier qui se présenta : «O fekhy, c’est toi qui es chargé de porter la parole au nom de tous les autres, eh bien ! dis-moi si les voies de la science sont limitées ou non ?» Le fekhy lui répondit : «Oui, elles sont limitées au Livre, au Sonna et à ses commentaires.» Mehdy lui répliqua : «Je t’ai demandé si les règles de la science sont limitées ou non ; réponds à cela seulement, car

    1 Koran, ch. V : La table, vers. 82.

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    il est de règle de répondre à la question qui est posée.» Le fekhy ne comprit pas ce qu’il voulait dire par là et se tut. «Dis-aloi alors, reprit El-Mehdy, quelles sont les sources du bien ou du mal ?» Et, comme à la première ques­ tion, le fekhy ne sut que se taire. «Allons, dit El-Mehdy, si ni toi ni tes com­ pagnons une pouvez me répondre, je vais donc vous instruire.» Et comme ils continuèrent tous à garder le silence, il commença son explication : «Les sources du bien et du mal, dit-il, sont au nombre de quatre : la science, qui est la source du droit chemin ; l’ignorance, le doute et l’opinion, qui sont les sources du mal. Alors il entreprit de leur énumérer les règles de la science en termes techniques qu’ils n’entendaient pas ; si bien qu’ils ne purent pas répondre un mot à son sermon, auquel ils n’avaient rien compris. Aussi, voyant que cet homme possédait un si haut savoir, ils se sentirent, humiliés, et, dévorés par l’envie et par la honte de se voir ainsi surpassés, ils se tour­ nèrent vers l’émir et lui dirent : «Ô prince des Croyants ! cet homme est un hérétique furibond, fourbe et menteur, et si vous le tolérez davantage, il cor­ rompra toute la population.» L’émir chassa donc de la ville El-Mehdy, qui se rendit au cimetière et fixa sa demeure au milieu des tombeaux. Quelques tholbas vinrent pour s’instruire auprès de lui ; puis d’autres, et bientôt il se vit entouré d’une boule nombreuse, avide de ses leçons et ses bénédictions. Alors il. avoua sa qualité et son but de détruire les Almoravides. Il se mit à prêcher à ses disciples que les Almoravides devaient être traités comme des infidèles corporels, et que, quiconque savait que Dieu était unique dans son règne, était obligé de leur faire la guerre avant même de la faire aux Chrétiens et aux Idolâtres. Plus de quinze cents hommes se rangèrent à ses prescriptions. L’émir des Musulmans, en apprenant ces détails, et s’étant assuré que El-Mehdy attaquait ouvertement le gouvernement des Almora­ vides qu’il traitait d’infidèles dans ses propres états, et que son parti s’aug­ mentait toujours, lui envoya un messager pour le chercher et lui dit : «Ô homme ! crains Dieu pour toi-même, rappelle-toi que je t’ai défendu de ras­ sembler du monde et que je t’ai chassé de la ville ! Je t’ai obéi, lui répondit El-Mehdy, puisque je suis sorti de la ville pour aller vivre au cimetière, où j’ai dressé ma tente au milieu des tombeaux. J’ai travaillé ainsi pour mériter les récompenses de la vie future, mais toi-même garde-toi des paroles des pervers.» Cette réponse exaspéra l’émir des Musulmans, qui fut sur le point de le faire arrêter ; mais Dieu le protégea, car Dieu ne commande que ce qui est écrit par son ordre. Invité à se retirer, El-Mehdy prit le chemin de sa tente ; mais à peine fût-il parti, l’émir des Musulmans éprouva un si grand regret de l’avoir laissé échapper, qu’il s’écria, en s’adressant à ceux qui l’en­ touraient : «Quel est celui d’entre vous qui me l’apportera sa tête ?» Un des

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    adeptes de Mehdy, ayant entendu ces paroles, courut en toute hâte pour pré­ venir son maître, qu’il rejoignit sur le seuil de sa tente et qu’il aborda en chantant ce verset : Ô Moïse ! les grands délibèrent pour le faire mourir, quitte la ville, je te le conseille en ami(1). Il répéta cela trois fois de suite, et il se tut. Mehdy comprit et partit à marche forcée, au point qu’il arriva le jour même à Tynmâl. Cela eut lieu dans le courant du mois de chouel de l’an 514. El-Mehdy s’arrêta en cette ville, où il fut bientôt rejoint par ses dix compagnons on disciples, dont voici les noms : Abd el-Moumen ben Aly, Abou Mohammed el-Bechyr, Abou Hafs, Abou Hafs ben Yhya ben Byty. Abou Hafs Omar ben Aly ben Aznadjy, Soliman ben Khalouf, Ibrahim ben Ismaël el-Hezredjy, Abou Mohammed Abd el-Ouahed el-Khadhry, Abou Amrân Moussa ben Thoumâr, et Abou Yhya ben Bouhyt. Ces dix personna­ ges furent les premiers qui adoptèrent les doctrines de Mehdy, qu’ils procla­ mèrent le vendredi 15 ramadhan, an 515, à la suite de la prière du Douour. Le lendemain, El-Mehdy se rendit à la mosquée de Tynmâl avec ses dix compagnons armés de leurs sabres, et, étant monté en chaire, il fit un sermon à l’assistance, à Laquelle il déclara qu’il était l’imam El-Mehdy l’annoncé, avant pour mission de ramener la justice sur la terre, qu’il couvrirait de ses actions éclatantes, et il termina en invitant le peuple à lui prêter serment de fidélité. En effet, tous les, habitants de Tynmâl proclamèrent le nouvel imam, auquel se soumirent également les tribus circonvoisines et les Kaby­ les des montagnes. Alors Mehdy envoya ses compagnons prêcher dans le pays, et il expédia dans toutes les directions des hommes dont il connaissait les principes, avec mission de répandre partout la renommée du vertueux imam, dont le but n’était point d’acquérir les biens de ce monde. C’est ainsi que les populations vinrent de tous côtés pour le proclamer et le couvrir de bénédictions, et que sa puissance s’accrut considérablement. Il prenait note de toutes les tribus dont il recevait la soumission, et les nommait ElMouâhedoun (Almohades, unitaires). Il leur donnait le Thouâhîd (doctrine de l’unité) écrit en langue berbère, et divisé en versets, en sections et en chapitres pour en faciliter l’étude, et il leur disait : «Quiconque ne suivra pas ces maximes ne sera point Almohade, mais bien un infidèle avec lequel on ne fera pas sa prière, et on ne mangera pas la chair des animaux tués par ses mains. Ce Touâhîd se répandit chez tous les Mesmouda, qui le chérirent bientôt à l’égal du Koran bien-aimé, tant ils étaient ignorants dans leur reli­ gion et dans les choses du monde. El-Mehdy sut si bien se les attacher par sa douceur et par son éloquence, qu’ils finirent par ne rien reconnaître en dehors de lui. Ils invoquaient son nom en toute occasion et même en com­ mençant leurs repas ; dans toutes les chaires on priait au nom de Mehdy

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     1 Koran, chap. XXVIII : L’histoire, vers. 19.

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    l’imam impeccable. Un nombre considérable d’hommes ayant embrassé sa nouvelle doctrine, El-Mehdy divisa le commandement entre ses dix disci­ ples, et forma un conseil de cinquante compagnons choisis, pour l’aider à soutenir son imamat et veiller aux affaires des Musulmans. L’affluence des tribus vers lui continuant toujours, le khotbah se fit en son noie, et bientôt il put compter plus de vingt mille Almohades des tribus Mesmouda et autres. Alors il. commença à prêcher la guerre sainte contre les Almoravides avec tant de vigueur et de persuasion, que les Almohades jurèrent de lui obéir en combattant jusqu’à la mort. Il choisit entre les plus valeureux dix mille hommes, dont- il confia le commandement à Aabou Mohammed el-Bechyr, auquel il remit un pavillon blanc, et il expédia cette armée contre la ville d’Aghmât. En apprenant ces mouvements, l’émir des Musulmans Aly ben Yous­ sef envoya à la poursuite des Almohades un corps de ses troupes d’élite, sous le commandement de Ahouel, général Lemtouna. Cette armée fut battue et Ahouel Akeltmoum fut tué; les Almohades poursuivirent les Lemtouna, sabres en mains, jusque sous les murs de Maroc, où leurs débris se réfugiè­ rent. Ils assiégèrent cette place pendant quelques jours, au bout desquels, ils furent forcés de se retirer dans les montagnes devant le nombre toujours croissant des Lemtouna. Ces faits eurent lieu le 3 du châaban le sacré, an 516 (1122 J. C.), et la renommée d’El-Mehdy s’étendit de plus en plus dans le Maghreb et en Andalousie. Il divisa le butin fait sur les Lemtouna entre ses soldats Almohades, en leur récitant ces paroles du Koran : Dieu vous avait promis de vous rendre maîtres d’un riche butin, et il s’est hâté de vous le donner(1).

    HISTOIRE DES CAMPAGNES D’EL-MEHDY CONTRE LES LEMTOUNA.

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    L’auteur du livre (que Dieu lui soit propice !) a dit : A la suite de la défaite de l’armée de l’émir Aly ben Youssef, la puissance d’El-Mehdy grandit encore. Après avoir monté la plus grande partie de ses soldats sur des chevaux enlevés aux Almoravides et les avoir exhortés à la guerre contre les impies, il se mit en campagne avec toutes ses troupes almohades et il se dirigea vers Maroc. Arrivé au mont Ydjelyz, non loin de cette ville, il y établit son camp, et pendant trois ans, de 516 à 519, il ne cessa de battre les environs et de harceler journellement les Lemtouna. Ne voulant pas prolon­ ger davantage son séjour en cet endroit, il se rendit à l’Oued Nefys, dont il suivit les bords en se faisant reconnaître par toutes les populations des plai­ nes et des montagnes et, entre autres, par les tribus de Djermyoua. Il soumit également la tribu de Radjeradja, à laquelle il apprit à connaître Dieu très­

    ____________________ 1 Koran, chap. XLVIII : La victoire, vers. 20.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    haut et les lois musulmanes. Il se rendit ensuite chez les Mesmouda, et il battit tous ceux qui ne voulurent pas de bon gré reconnaître ses ordres et sa domination. Il conquit une grande étendue de pays et la majeure partie des tribus Mesmouda. Il revint alors à Tynmâl, où il resta deux mois pour laisser reposer son armée. Quand il se remit en campagne, il se trouvait être à la tête de trente mille hommes, et il se porta sur Aghmât et les tribus de Hazradja dont les habitants, s’étant réunis à un grand nombre de Hachem, de Lemtouna et autres, marchèrent contre lui. Les deux armées se rencontrèrent et, la bataille fut sanglante ; là victoire resta aux troupes almohades, qui cul­ butèrent l’ennemi et en firent un grand carnage. El-Mehdy distribua le, butin à ses soldats et se mit à parcourir les tribus du Deren, faisant périr ceux qui refusaient de se soumettre et accueillant avec, bonté ceux qui venaient au­ devant de lui. C’est ainsi qu’il conquit tous les châteaux et les forteresses du Deren, et qu’il soumit les tribus de Hentâta, de Djenfysa, Hargha et autres. Après cela il revint à Tynmâl pour s’y reposer quelque temps, et, ayant ras­ semblé lies Almohades, il leur donna ordre de se préparer pour aller atta­ quer la ville de Maroc et faire la guerre sainte à tous les Almoravides qui s’y trouvaient. Il donna le commandement en chef de l’expédition à Abd elMoumen ben Aly, qui se mit aussitôt en marche. Arrivé à Aghmât, Abd elMoumen se trouva, en présence de l’émir Abou Beker ben Aby Youssef, qui était à la tête d’une nombreuse armée de Lemtouna, Senhadja, Hachem et autres, les deux armées se livrèrent des combats sanglants pendant huit jours de suite, au bout desquels le Dieu très-haut donna la victoire aux Almoha­ des. L’émir Abou Beker partit en déroute, et Abd el-Moumen se mit à sa poursuite, massacrant tous les Almoravides qu’il atteignait. Leurs derniers débris se réfugièrent à Maroc, dont ils fermèrent les portes à la face des Almohades, qui après trois jours de siège, s’en revinrent à Tynmâl. Ces évé­ nements eurent lieu dans le mois de radjeb, an 524. El-Mehdy sortit de la ville pour recevoir ses soldats victorieux, et, après les avoir salués et leur avoir manifesté sa satisfaction, il leur énuméra toutes les conquêtes qui leur restait à faire, et les prévint que sa mort était proche et qu’il ne passerait pas l’année. A cette nouvelle les Almohades fondirent en larmes, et, en effet, l’imam fut aussitôt pris du mal qui allait l’emporter. Abd el-Moumen ben Aly remplit les fonctions d’imam durant la maladie d’El-Mehdy, qui empira toujours jusqu’à sa mort, le jeudi 25 ramadhan de l’année 524.

    RÉCIT DE LA MORT D’EL-MEHDY, QUE DIEU LUI FASSE MISÉRICORDE ET L’AGRÉE !

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    Quelques historiens racontent que El-Mehdy fit un rêve avant sa mort. Dans ce rêve il vit un homme debout sur le seuil de sa chambre et qui lui dit en

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    vers : «Il me semble, avoir vu déjà périr le maître de cette demeure, et ses derniers vestiges être perdus dans l’oubli. El-Mehdy répondit : C’est ainsi, en effet, que s’en vont toutes les choses humaines ; les plus nouvelles sont bientôt anéanties, et tout ce que nous croyons être la vérité a sa fin. L’homme reprit : Fais du bien sur cette terre parce que tu vas la quitter; et, comment répondras-tu aux questions qui te seront faites ? El-Mehdy répondit : Je pro­ testerai que Dieu est en vérité, et cette parole les vaut toutes. L’homme lui dit alors : prépare-toi à la mort, car tu mourras bientôt, et ce que tu dois rencon­ trer s’approche. Mehdy répondit : Dis-moi, je t’en prie, quand cela aura lieu, afin que je hâte mes préparatifs. Et l’homme se mit à chanter : Trois jours encore après vingt nuits, et tu verras la fin de ta vie et de ta puissance. En effet, El-Mehdy mourut vingt-trois nuits après ce rêve. (Que Dieu lui fasse miséricorde !) On raconte que El-Mehdy, voyant son mal empirer, et comprenant que la mort était proche, fit appeler Abd el-Moumen pour lui dicter ses volontés. Il lui recommanda d’être attentif envers ses frères, et il lui remit le livre Djefr qu’il avait reçu de l’imam Abou Hamyd el-Ghazâly (que Dieu l’agrée !). Il lui ordonna de tenir sa mort secrète aussi longtemps qu’il fau­ drait pour cimenter l’union des Almohades; il lui désigna les vêtements dont il désirait être recouvert, et il lui ordonna de le laver, de l’ensevelir, de faire les prières et de l’enterrer lui-même et sans témoin, dans la mosquée de Tynmâl. Abd el-Moumen reçut toutes ces prescriptions en fondant en larmes à l’idée de cette séparation, et Mehdy mourut dans la matinée du jeudi 25 ramadhan le grand, an 524. Tout ceci est pris dans El-Bernoussy. Ben el-Hacheb, dans ses commentaires, place cette mort au mercredi 13 ramad­ han 524, comme quelques autres auteurs qui ont écrit que l’élévation d’ElMehdy et sa proclamation eurent lieu le premier samedi de moharrem, an 515 , et qu’il mourut le 13 ramadhan, an 524. D’après ceux-ci, le règne d’ElMehdy aurait duré huit ans, huit mois et treize jours ; mais les récits les plus exacts paraissent être ceux de Ebnou Sahab el-Salat, auteur du livre intitulé El-Menn bel Imâma (don de l’imamat) et de Abou Aly ben Rachyk de Murcie, auteur du Myzân el-Elm (poids de la science). Ces historiens rapportent que Mehdy fut proclamé le samedi 1er ramadhan 516, et qu’il mourut le mercredi 13 ramadhan 524. D’autres ont enfin prétendu qu’ils avaient lu eux-mêmes des autographes de l’émir des Musulmans Abou Yacoub Youssef ben Abd el-Moumen écrits en présence et même sous la dictée de Abd el-Moumen, et qui attestaient que le règne d’El-Mehdy avait duré trois mille cinq cent quatre-vingt-cinq jours, soit huit ans, huit mois et treize jours, à partir du samedi, jour de la proclamation, jusq’au mercredi, jour de sa mort.

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

    PORTRAIT, VIE ET PRINCIPAUX FAITS D’EL-MEDHY.

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    Mohammed, connu sous le nom d’El-Mehdy, fondateur du règne des Almohades, était d’une belle taille ; il avait le teint cuivré, le visage petit, les dents écartées, le nez fin, les yeux enfoncés, peu de favoris, le dessus de la main droite orné d’un tatouage. Il était. prudent, très-rusé, très-instruit, savant docteur ; il possédait les Hadits du Prophète (que Dieu le comble de bénédictions !). Zélé, connaissant les origines et les sciences théologiques, éloquent et capable de diriger les grandes affaires, énergique et sanguinaire, ne revenant jamais sur ses décisions, se connaissant mieux soi-même que personne ne le connaissait, très-actif et très-soigneux dans les affaires de son gouvernement, il rencontra des peuples ignorants et il se servit de cette igno­ rance au profit de sa cause ; les Mesmouda furent les premiers à le procla­ mer, et il leur donna ce Touâhîd en langue berbère, dont les lumières brillent aujourd’hui encore dans ces lieux-là. Il leur apprit qu’il était l’imam Mehdy annoncé comme devant paraître dans le cinquième siècle. Il leur dénonça les Almoravides comme infidèles, et il ordonna de leur faire la guerre sainte et de leur enlever femmes, enfants et propriétés ; il leur dit : «Quelques-uns s’appellent eux-mêmes émirs des Musulmans, mais leur vrai nom est Mou­ lethemyn les voilés, et ils sont, bien ce peuple décrit par le Prophète de Dieu (à lui bénédiction et salut !) comme devant être excludu paradis; hommes qui paraîtront à la fin du monde avec des queues comme les vaches, et dont les femmes seront ivres, nues, indécentes, et auront des bosses de chameau pour têtes.» C’est ainsi que El-Mehdy en imposait à ces peuplades crédules et ignorantes dont il frappait l’esprit par de tels récits. Voici un exemple, de sa fourberie, qui était aussi grande que sa cruauté : un jour, il enterra vivants quelques-uns de ses soldats en leur lais­ sant une petite ouverture pour prendre haleine, et il leur dit : «Quand on venus interrogera, vous répondrez que vous avez trouvé chez Dieu ce qui vous avait été promis ; que vous avez vu la châtiment préparé pour ceux qui refusent de combattre. les Lemtouna ; et qu’il faut faire tout ce que dit l’imam El-Medhy, parce que c’est la vérité. Quand vous aurez répondu cela, ajouta-t-il, je viendrai vous délivrer, et je vous ferai à chacun une position élevée.» Or, voici ce qui le préoccupait : les Almohades, ayant été battus dans une rencontre avec les Almoravides, venaient d’éprouver des pertes énormes qui-pouvaient faire le plus grand tort à leur cause, et c’est pour parer au découragement de ses soldats due Mehdy eut l’idée de revenir la nuit sur le champ de bataille et d’enterrer quelques-uns de ses hommes, comme il a été dit, au milieu des morts. Le lendemain, de retour au camp, il harangua les chefs Almohades. «Vous êtes braves et bons guerriers, leur dit-il, et votre cause est, celle de Dieu et de la justice ; préparez-vous donc à

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    combattre vos ennemis, et faites attention à vous ; agissez de concert; mais, si vous doutez de mes paroles, allez sur le champ de bataille et informez­ vous auprès de vos frères qui sont, morts, et ils vous diront eux-mêmes le prix que vous retirerez de vos combats.» Les chefs Almohades se rendirent aussitôt sur le champ de bataille, et ils s’écrièrent : «Ô nos compagnons morts ! dites-nous ce que vous avez trouvé chez. Dieu chéri.» Ils répondi­ rent : «Ce que nous avons trouvé chez Dieu très-haut, ce sont toutes sortes de biens, plus que ne peuvent en voir les yeux et en entendre les oreilles.» A cette réponse, ils revinrent en toute hâte au milieu de leurs tribus et racontè­ rent partout ce qu’ils venaient d’entendre. Tout le monde fut émerveillé, et El-Mehdy s’en alla aussitôt mettre le feu aux ouvertures qu’il avait laissées pour respirer à ceux qu’il avait enterrés et qu’il fit ainsi tous périr miséra­ blement, de crainte qu’en sortant de leurs tombeaux ils ne divulguassent l’artifice. Autre exemple de sa ruse et de son imagination : ne réussissant pas à apprendre le premier chapitre du Koran à une fraction des Mesmouda, qui ne pouvaient pas prononcer l’arabe, il compta les mots et appela chacun par un de ces mots ; ensuite, les faisant asseoir en rang, il demandait au premier: «Comment te nommes-tu ? El-Hamdou Lillah (louange à Dieu !). Et toi ? Rabb (maître). Et toi ? El-Alemyn (de l’univers),» et ainsi de suite jusqu’à la fin du premier chapitre El-Fatiha. Alors il leur disait : «Dieu ne vous agréera que lorsque vous réunirez tous ces noms en une seule phrase, et que vous la répéterez dans chaque partie de la prière.» Et c’est ainsi qu’il leur apprit le premier chapitre du Koran. Tel est le récit de l’auteur du livre intitulé ElMougharryb fi akhbâr moulouk el-Maghreb. (L’étranger, Histoire des rois du Maghreb.)

    HISTOIRE DU RÈGNE DU KHALIFE, L’ÉMIR DES CROYANTS, ABOU MOHAMMED ABD EL-MOUMEN BEN ALY EL-KOUMY, EL-ZENETY.

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    Abd el-Moumen ben Aly ben Yala ben Mérouan ben Nasser ben Aly ben Amer ben el-Amouaty ben Moussa ben Aoûn Allah ben Yhya ben Ouzd­ jeïa ben Stâfoun ben Nafour ben Metâla ben Houd ben Madghys ben Berber ben Bez ben Kyss ben Ghylân ben Moudhyr ben Nezâra ben Mahd ben Adnân. Telle est la généalogie d’Abd el-Moumen d’après les divers histo­ riens de sa vie et de son règne, qui prétendent l’avoir tirée d’un manuscrit de son petit-fils, Abou Mohammed Abd el-Ouahed. Dieu seul sait la vérité. Abd el-Moumen était Zenèta d’origine, et son père était potier. Tout jeune, il s’adonna à l’étude et à la lecture du Koran dans les mosquées; il fuit amené au Maghreb par El-Mehdy, qui le garda près de lui, et c’est ainsi que les décrets du Dieu très-haut s’accomplirent. Ce qui est certain dans son histoire,

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    c’est qu’il était Zenèta, de la tribu Koumya, et qu’il naquit à Tadjoura, endroit situé à trois milles du Port-Hœnyn(1). El-Mehdy l’avait désigné comme son successeur, et, à sa mort, gardée secrète selon ses ordres, Adb el-Moumen fut reconnu imam par les dix compagnons, qui unirent aussi compte de la familiarité qui avait toujours existé entre eux, et de ces paro­ les que Mehdy répétait souvent en chantant : «Ô mon élève ! tu réunis en toi toutes les qualités, et tous, tant que nous sommes, nous apprécions tes vertus, ta gaieté, ta générosité, ton noble cœur et ta belle figure !» Et, en effet, chacun connaissait ses vertus, sa conduite, sa religion, son énergie, sa parfaite instruction et son bon sens. On raconte aussi qu’à la mort d’El-Mehdy, chacun des dit compa­ gnons voulut lui succéder, et qu’étant tous de tribus différentes, chacun fit appel aux siens pour se faire élire khalife. Aussi il y eut des troubles et des divisions jusqu’à ce que les dix disciples, s’étant réunis en conseil avec les cinquante compagnons de l’imam, reconnurent que, pour ne point perdre leur position et leur crédit, il fallait se hâter de tomber d’accord, et c’est alors qu’ils proclamèrent Abd el-Moumen, qui était étranger, mais dont on connaissait la liaison intime avec El-Mehdy, qui lui avait toujours témoigné une si .grande affection. Ebnou Sahab et-Salat raconte, dans le El-Menn bel Imâma, qu’ElMehdy ayant ordonné que sa mort fût tenue secrète, Abd el-Moumen et ses dix compagnons se conformèrent à ce vœu et menèrent heureusement pendant trois ans toutes les affaires, et cela grâce à l’adresse et à l’instruc­ tion d’Abd el-Moumen dont voici, d’ailleurs, un trait : à la mort de son maître, il se procura un petit lionceau et un oiseau qu’il éleva comme il l’en­ tendit, mais si bien que le lion s’apprivoisa et devint son gardien, tandis que l’oiseau apprit à dire en bon arabe : «La victoire et la puissance appartien­ nent au khalife Abd el-Moumen, émir des Musulmans.» Lorsque l’éduca­ tion fut complète, il convoqua les cheïkhs Almohades et les Kabyles pour tenir conseil, et il ordonna à ses gens de lui dresser une. grande tente en dehors de la ville (Tynmâl) ; puis, ayant fait garnir l’intérieur de tapis, il plaça l’oiseau sur le support de la tente, et il prescrivit de lui amener le lion quand l’assemblée serait réunie, pour le lâcher au milieu des assistants. En effet, lorsque le conseil fut formé, Abd el-Moumen se leva pour faire la prière ; il adressa deux fois de suite des louanges à Dieu et pria pour le Pro­ phète (que le Seigneur le comble de bénédictions !), pour ses compagnons et pour l’imam El-Mehdy, dont il annonça la mort. Les assistants prièrent et pleurèrent abondamment en mémoire de leur imam; mais Abd el-Moumen fit cesser leurs cris et leurs sanglots en leur disant : «El-Mehdy est monté vers Dieu pour recevoir sa récompense ; faites donc taire votre douleur, et

    ____________________ 1 Aujourd’hui Nemours.

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    voyez à qui vous voulez remettre la direction de vos affaires; unissez vos voix en faveur de celui que vous désignerez pour succéder à l’imam, et tâchez de vous mettre d’accord, parce que vos divisions seraient la perte de votre puissance et la victoire de vos ennemis.» Au même moment, les cheïkhs commencèrent à délibérer ; mais le maître ayant sifflé, le lion parut et l’oiseau dit clairement en arabe : «La victoire et la puissance appartien­ nent au khalife Abd el-Moumen, émir des Musulmans.» Le lion, aussitôt lâché, bondit, en frappant le sol avec sa queue, et, faisant voir ses dents, il mit tous les assistants en fuite à droite et à gauche, à l’exception d’Abd elMoumen, qui resta seul impassible à sa place, où le lion, l’ayant aperçu, vint tout joyeux en remuant la queue. Les Almohades, enthousiasmés à cette vue, furent unanimes pour proclamer Abd el-Moumen ; ils disaient : «Devant choses pareilles il ne peut plus y avoir de discussions ni d’autre khalife que celui qui est l’objet de ces prodiges, celui pour qui un oiseau parle et dont le lion vient caresser les mains, d’autant plus que c’est lui que l’imam avait déjà désigné pour nous lire la prière, qui est la source de l’Islam. Agissons donc comme des compagnons du Prophète (que Dieu le comble de bénédictions !), dont le premier soin fut d’élire Abou Beker (que Dieu l’agrée!) à cause de sa vertu et de sa science, et aussi parce que c’était lui que le prophète, étant malade, avait désigné pour faire les prières. On le proclama, quoique, au nombre de ses compagnons, ce le Prophète eût des proches parents.» Certains écrivains ajoutent que-lorsque le lion vint à lui, Abd el-Moumen le caressa, lui passa les mains dans la crinière et lui dit de s’en aller. Le lion comprit l’ordre et se retira, et, s’il avait put parler, il aurait sûrement prononcé les louangés du Seigneur ! Les assistants, émer­ veillés, répandirent la nouvelle dans le monde entier où elle fut écrite sur les feuilles de l’histoire comme un vrai miracle et un signe évident. C’est à ce sujet qu’Abou Aly a dit en vers : «Le lionceau resta caché et ignoré jusqu’à ce qu’il devint lion lui même, et il allait vers son maître comme il aurait été vers son père. L’oiseau chanta la proclamation de sa puissance en présence de l’assemblée, et, tous ceux qui furent témoins dirent, Les signes sont apparents, et c’est toi qui succéderas à l’imam; mais cela datait déjà de longtemps !» La proclamation d’Abd el-Moumen ben Aly eut lieu le jeudi 14 ramadhan, an 524, par les dix compagnons d’El-Mehdy, et deux ans plus tard, le vendredi 20 de raby el-aouel 526, par tous les Kabyles, qui lui prê­ tèrent serment dans la mosquée de Tynmâl, après la prière. D’après d’autres récits, Abd el-Moumen fut proclamé, d’abord par les dix compagnons, puis par les cinquante cheïkhs, et enfin par tous les Almohades, sans en excepter un seul, qui jurèrent son bonheur et la perte des Almoravides. En effet, ses jours furent heureux, ses armées dispersèrent les

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    Lemtouna, auxquels il ravit l’empire du Maghreb ; il conquit l’Ifrîkya jus­ qu’à Barka, et l’Andalousie. Partout les khotbah furent faits en son nom. Dès qu’il eut assuré son gouvernement, il se mit en campagne contre ses ennemis; sa première expédition fut celle de Tedla; il sortit de Tynmâl le jeudi 24 de raby el-aouel, an 526, à la tête de trente mille Almohades, et il arriva à Tedla, qu’il livra au pillage, et dont il fit tous les habitants prison­ niers. Puis il enleva successivement les pays de Drâa, de Thyghar, de Fezez et d’Aghmât. Au mois de safar 534 (1139 J. C.), il entreprit une longue campagne durant laquelle il ne cessa de battre l’ennemi et de conquérir des villes, jus­ qu’en 541 (1146 J. C.) ; il commença par subjuguer tout le pays de Taza et les montagnes de Ghyata. Ses combats avec les Lemtouna ne discontinuè­ rent pas depuis le jour de sa proclamation jusqu’à la mort de l’émir Aly ben Youssef ben Tachefyn, et sous le règne de son fils Tachefyn, son succes­ seur. Après. être resté deux ans à Khernatha, en face de l’émir Tachefyn, combattant le jour et se reposant la nuit, Abd el-Moumen porta son camp vers le Djebel Ghoumâra ; Tachefyn l’ayant suivi, il s’arrêta sur les bords de l’Oued Thalyt, près de L’Aïn el-Kadym (la source antique), où il demeura deux mois, durant lesquels ses soldats, pour remédier aux rigueurs de la saison d’hiver, durent brûler les charpentes et les bois des maisons, et puis leurs tentes mêmes. Abd el-Moumen se mit alors en route pour Tlemcen, mais Tachefyn, ayant marché sans s’arrêter, le devança et se fortifia dans cette vile, de sorte qu’il dut se contenter de camper dans la vallée et de har­ celer l’ennemi, jusqu’au moment où il se décida à aller à Oran, en laissant une partie de sa troupe pour continuer le siége de Tlemcen. Tachefyn, de son côté, ayant confié la défense de la place à une garnison almoravide, se mit en marche pour Oran, et c’est en route qu’il tomba du sommet d’une mon­ tagne dans la mer et qu’il mourut. Abd el-Moumen occupa Oran et Tlemcen dans le mois de ramadhan, an 539. C’est ainsi que les faits sont racontés par l’auteur du Menn, el-Imâma. Ben Methrouh el-Keyssy a écrit qu’Abd el-Moumen, ayant été pro­ clamé à Tynmâl, se dirigea avec une armée Almohade vers Maroc en Chouel 526 , et qu’il en fit longtemps le siége ; de là il se rendit à Tedla, et après s’en être emparé, il vint à Salé, dont les habitants se rendirent, et où il entra le samedi 24 dou’1-hidja, de ladite année 526. En 527 il conquit Tâza, et en 528 il prit le titre d’émir des Musulmans ; en 529 il fit construire la ville de Rabat-Tâza (Tafersyft), et, depuis l’an 530 jusqu’en 539, il fit à Tachefyn une guerre sanglante qui ne se conclut qu’au siége de Tlemcen; Tachefyn, voyant sa position devenir de plus en plus mauvaise, s’en alla à Oran, où Abd el-Moumen, arrivant sur ses pas, le bloqua, tandis qu’un corps d’armée almohade continuait le siége de Tlemcen. Tachefyn, de plus en plus resserré

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    et menacé, tenta une sortie de nuit avec un petit nombre des siens pour sur­ prendre le camp d’Abd el-Moumen ; la nuit était très-sombre et son cheval le précipita du sommet d’une hauteur. Le lendemain matin son cadavre fut trouvé sur le bord de la mer, on lui coupa la tête et un la remit à Abd elMoumen, qui l’expédia à Tynmâl, où elle fut pendue à un arbre de Safsaf (peuplier). Abd el-Moumen rentra victorieux à Oran dans le mois de mohar­ rem, an 540. Le mois suivant, safar, il fit son entrée à Tlemcen prise d’as­ saut par les Almohades; les Almoravides se réfugièrent à Agadir, où ils se soutinrent jusqu’en 544, époque à laquelle les Almohades les en chassèrent également. El-Bernoussy rapporte qu’Abd el-Moumen conquit Tlemcen en 529, et qu’aussitôt après il envoya une armée de dix mille cavaliers Almohades en Andalousie, où ils débarquèrent sur la plage d’El-Khadera(1). Leur pre­ mière conquête en Espagne fut celle de la ville de Chérich(2), où ils entrè­ rent . sans coup férir. Le kaïd de cette place, Abou Kamar des Beni Ghânya, vint au-devant d’eux avec sa garnison de trois cents Almoravides pour pro­ clamer Abd el-Moumen et faire soumission. Aussi les Almohades nommè­ rent-ils les gens de Chérich les premiers Croyants, et ils leur laissèrent, à jamais leurs biens et leurs propriétés, pour lesquels ils n’eurent même plus à donner le quart des produits, comme cela se faisait dans toute l’Anda­ lousie. C’était à Chérich que les-souverains Almohades envoyaient chaque année ceux qui voulaient embrasser l’islamisme, et lorsque ceux-ci s’en allaient, il en arrivait d’autres. La conquête de Chérich eut lieu le premier dou’l hidja, an 539. Ben Ferhoun rapporte que les Almohades passérent en Andalousie dans le mois dou’l hidja 539, et qu’ils débarquèrent à Tarifa sous le com­ mandement du cheïkh Abou Amran Moussa ben Saïd. Ils furent accueillis par les habitants de Tarifa sans coup férir, et ils se rendirent à Algéziras où la population les appelait, et dont ils chassèrent en entrant, le jour même de l’Aïd el-kebyr, les Almoravides, qui s’enfuirent à Séville. En 540, Abd el-Moumen prit Fès après un long siège, à la fin duquel il imagina de barrer la rivière qui traverse la ville; ce qu’il fit moyennant bois et bâtisse. Lorsque l’eau ainsi arrêtée fut arrivée au niveau de la barrière et commença à déborder dans la plaine, il fit rompre la digue, et l’eau, se préci­ pitant en un seul torrent, renversa les remparts et emporta plus de deux mille maisons; une multitude de personnes périrent noyées, et la ville fut presque entièrement submergée. Les Almoravides demandèrent alors l’aman, mais, une fois maître de la place, Abd el-Moumen dit qu’il ne pouvait pas y avoir

    ____________________ 1 Algéziras. 2 Xérès.

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    d’aman pour les Morabethyn, et il les fit tuer comme des infidèles; il détrui­ sit la majeure partie des remparts cil disant : «Je n’ai pas besoin, moi, d’être défendu par des murs ; mes murs ce sont mon épée et ma justice.» Fès resta ainsi sans murailles jusqu’à l’époque où El-Mansour, petit-fils d’Abd elMoumen, les fit reconstruire, et elles ne furent achevées que par le fils de celui-ci, Mohammed el-Nasser, en l’an 600. En 540 susdit, les Almohades entrèrent à Séville, où on fit les khotbah au nom d’Abd el-Moumen ben Aly, ont ils s’emparèrent de Malaga. Abd el-Moumen fit construire les murs de Tadjerart, près Tlemcen, ainsi que la mosquée et les murs d’enceinte de cette ville. Il conquit à la même époque les pays de Doukâla. En 541 , vers le milieu de moharrem, Abd el-Moumen entra à Agbmât sans coup férir. A la fin de raby les Almohades prirent Tanger, et ils en chassèrent les Almoravides; le huit de chouel, samedi, Abd el-Moumen pénétra dans la ville de Maroc après de sanglants combats, et fit périr un nombre considérables d’Almoravides, ainsi que l’émir Ishac ben Aly ben Youssef ben Tachefyn, qu’il fit prisonnier d’abord, et massacra ensuite. Durant ce même mois toutes les tribus Mesmouda firent leur soumission, et le Maghreb entier fut ainsi acquis à Abd el-Moumen. En 542, un Saletin surnommé El-Messaty, dit El-Hâdy, dont le vrai nom était Mohammed ben Houd ben Abd-Allah, tisserand, et dont le père était brocanteur et marchand d’objets de rebut, se révolta contre Abd elMoumen, après l’avoir reconnu lors de la prise de Maroc, et se rendit dans les tribus de Temsna, où il se fit proclamer par la majeure partie des Mes­ mouda, de façon qu’il, ne resta bientôt plus que la ville de Maroc à Abd elMoumen dans cette partie du pays. L’émir des Musulmans envoya contre lui le cheïkh Abou Hafs à la tête d’une forte armée Almohade ; l’expédi­ tion se mit en marche de Maroc le premier dou’l kaada, et Abd el-Moumen l’accompagna jusqu’au Tensyft. Abou-Hafs atteignit El-Messaty au delà de Temsna et lui livra bataille. Le combat fut sanglant; le général Almo­ hade tua de sa propre main le rebelle, dont les soldats se dispersèrent en déroute. Cela eut lieu au mois dou’l hidja. Abou-Hafs, l’Almohade, fut sur­ nommé Syf Allah (épée de Dieu), comme Khalèd ben el-Oualyd. (Que Dieu l’agrée!) En. cette même. année une députation de personnages de Séville vint à Maroc pour reconnaître la souveraineté d’Abd el-Moumen ben Aly qui, occupé de la guerre d’El-Messaty, ne les reçut qu’un an après leur arrivée, le jour de l’Aïd el-kebyr, au sortir de la prière ; ils saluèrent l’émir tous ensem­ ble et ils le suivirent. Abd el-Moumen accueillit leurs hommages et demanda au kady Abou Beker ben el-Arby, qui faisait partie la députation, s’il ne s’était point trouvé avec El-Mehdy lorsqu’il étudiait chez El-Ghozâly. Le

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    kady lui répondit : «Non, je ne me suis point trouvé avec lui, mais j’ai entendu Ghazâly qui en parlait. Et que disait donc Ghazâly ? - Il disait que ce Berbère ne pouvait manquer de s’illustrer.» Abd el-Moumen congédia alors ses visiteurs et leur donna des titres d’exemption d’impôts. Ils partirent en djoumad el-tâny, an 543 (1148 J. C.). Au commencement de cette, même année, Abd el-Moumen ben Aly se rendit à Sidjilmessa, où il, entra sans coup férir et en donnant l’aman à la population. Puis il revint à Maroc où il resta quelque temps, et il se remit, en route pour Berghouata dont il défit les défenseurs dans un san­ glant combat; un très-petit nombre de fuyards échappèrent au carnage. A cette même, époque, les habitants de Ceuta se révoltèrent à l’instigation de leur kady El-Ayad ben Moussa, contre les Almohades qu’ils avaient reconnus et reçus dans leur ville ; ils les massacrèrent tous, et leurs chefs furent brûlés vifs. Après ce coup de main, le kady El-Ayad s’embarqua et se rendit auprès de Ben Ghânya pour le proclamer et lui demander un gouverneur ; Ben Ghânya envoya Saharaouy, commander Ceuta, et les choses restèrent ainsi pour le moment. Les Berghouata, apprenant qu’Abd el-Moumen marchait contre eux, adressèrent un message à Saharaouy pour l’appeler à leur secours contre Abd el-Moumen ; Saharaouy, s’étant donc mis à la tête de tous les Berghouata, fit éprouver un fort échec à Abd elMoumen; mais celui-ci, reprenant bientôt l’offensive, culbuta l’ennemi et le mit en déroute, massacrant ou faisant prisonniers tous ceux qui se lais­ saient atteindre. El-Saharaouy prit la fuite et demanda l’aman à l’imam, qui le lui accorda et dont il ne contesta plus la souveraineté. En apprenant ces nouvelles, les habitants de Ceuta, au désespoir, frappèrent dans leurs mains. Ils. écrivirent leur soumission et remirent l’acte aux cheïkhs et aux principaux de la ville, en les chargeant de le porter à Abd el-Moumen. L’imam leur accorda le pardon, à la condition que tous ces chefs et le kady El-Ayad iraient, résider à Maroc, et que les murs de Ceuta seraient démolis, ce qui fut fait immédiatement. Le mercredi 3 de djoumad el-aouel de cette année, Abd el-Moumen enleva à l’assaut là ville de Mekenès, assiégée depuis sept ans ; il massacra la plus grande partie de la garnison, et il prit le cinquième de tous les biens des habitants. Cette ville n’a plus été depuis lors jusqu’à ce jour qu’une place de commerce. Durant cette même année, les Almohades conquirent Cordoue, qui leur fut. livrée par. son gouverneur Yhya ben Aly ben Aycha, qui se rendit à Gre­ nade pour engager le gouverneur à chasser les Lemtouna, et à livrer la place aux Almohades comme il avait fait lui-même de Cordoue et de Carmona. Yhya mourut à Grenade le vendredi 14 de châaban, an 543, et il fut enterré à la kasbah, à côté du tombeau de Bâdys ben Djebous ; c’est enfin en 543

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    qu’Abd el-Mounten s’empara de la ville de Djyan(1), où le khotbah fut fait en sont nom. En 544, les Almohades s’emparèrent de la ville de Miliana, et il surgit un homme de Temsna, appelé Aby Terkyd, qui fut proclamé par les Ber­ ghouata et un grand nombre de Berbères avec, lesquels il fit la guerre aux Almohades, jusqu’au jour où il fut tué. Sa tête fut envoyée à Maroc, et un nombre considérable de Berbères périrent avec lui. En 545 (1150 J. C.), l’émir des Musulmans vint à Salé, et fit faire les travaux nécessaires pour y conduire les eaux de la source de Ghaboula par Rabat el-Fath. Il donna ordre aux gouverneurs de l’Andalousie de lui envoyer des députations. En conséquence, cinq cents cavaliers, kadys, doc­ teurs, prédicateurs, cheikhs et kaïds arrivèrent à Salé, où ils furent reçus à la distance d’environ deux milles de la villa par le ministre Abou Hafs et le secrétaire, le fekhy Abou Djafar ben Athya, accompagnés des cheikhs Almohades. Les visiteurs reçurent une hospitalité aussi généreuse qu’agréa­ ble, et trois jours après ils furent présentés à l’émir Abd el-Moumen ben Aly, qu’ils acclamèrent ; c’était, le 1er de moharem an 546. Ils furent introduits par le fekhy Abou Djafar, qui présenta d’abord les envoyés de Cordoue, au nom desquels le kady Abou el-Kassenn ben el-Hadj prit la parole; il donna à l’émir des détails précis sur la situation de Cordoue, et termina en disant : «O émir des Musulmans ! Alphonse (que Dieu le confonde !) a ruiné notre pays.» Après lui vint Abou Beker ben el-Djedy, qui prononça un long dis­ cours; puis chacun exposa successivement ses plaintes et ses vœux ; Abd elMoumen les écouta tous attentivement, satisfit à toutes leurs demandes, et les congédia en leur ordonnant de retourner chez eux. En 546 (1151 J. C:), Abd el-Moumen laissa le commandement. de Maroc à Abou Hafs ben Yhya, et entreprit une campagne dans l’est, pour s’emparer de Bedjeya(2). Il se rendit d’abord .à Salé, où il séjourna deux mois; de là il passa à Ceuta, pour faire croire qu’il allait en Andalousie, et, arrivé dans cette ville, il fit venir des députations de Séville et de Cordoue, et les principaux docteurs et généraux d’Espagne, auxquels il donna ses ins­ tructions, et qu’il congédia avec quelques présents. Ayant alors réuni toutes ses troupes, il se mit en marche pour El-Kassar Abd el-Kerym(3), et, à son arrivée, il passa en revue tous ses soldats, leur distribua de l’argent, et leur donna l’ordre de renouveler leurs provisions. Il se remit en route à travers les champs, et, laissant la ville de Fès à sa droite, il passa la Moulouïa et attei­ gnit Tlemcen où il s’arrêta une journée. De Tlemcen il arriva à Djézaïr(4), où

    ____________________ 1 Djyan, Jaén. 2 Bougie. 3 Al-Kassar. 4 Alger.

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    il entra sans coup férir, et en donnant l’aman aux habitants. Le gouverneur de cette ville prit la fuite et se rendit à Bedjeya, où il annonça la prochaine arrivéed’Abd el-Moumen au kaïd Ben Hamed, qui ne s’y attendait nulle­ ment. L’émir des Musulmans arriva bientôt devant cette place, dont la porte lui fut ouverte par Abou Abd Allah ben Mîmoun, connu sous le nom de Ben Hamdoun. Le gouverneur Ben Hamed prit la fuite par mer et se rendit à Bône, d’où il passa à Constantine. Ces événements eurent lieu dans le mois de dou’l kâada, an 547. En ladite année 546, le cheikh Abou el-Hafs passa en Andalousie, où Abd el-Moumen l’avait envoyé à la tête d’une armée considérable et accompagné de son fils Abou Saïd, pour faire la guerre aux Chrétiens, et leur enlever Alméria dont ils s’étaient emparés. Arrivés sous les murs de cette place, les Almohades entreprirent le siége avec vigueur, et l’émir Abou Saïd entoura son camp d’une muraille. Les Chrétiens d’Alméria demandèrent du secours à Alphonse, qui leur envoya El-Isselthyn et Ben Merdnîch avec de nombreuses troupes; mais toutes leurs tentatives et tous leurs efforts ayant été inutiles, ils prirent le parti de se retirer, ils ne revinrent plus. Abou Saïd s’empara alors, sans coup férir, d’Alméria, dont les habitants demandèrent et obtinrent l’aman par l’intermédiaire du ministre le secrétaire Abou Djafar ben Athya. En 547 (1152 J. C.), pendant qu’Abd el-Moumen prenait possession de Bedjeya, les Almohades enlevaient Constantine à Ben Hamdoun en don­ nant l’aman aux habitants qui proclamèrent Abd el-Moumen. Ben Hamdoun seul fut envoyé à Maroc, où l’émir lui fit donner des biens et une jolie rési­ dence. Abd el-Moumen resta deux mois à Bougie pour asseoir son gouver­ nement en ville et dans les environs, qu’il plaça sous le commandement des Almohades, et il revint à Maroc. En 548 (1153 J. C.), l’émir fit arrêter Yslîten, parent d’El-Mehdy, qu’on lui amena enchaîné de Ceuta, et qu’il fit tuer et crucifier à la porte de Maroc. Après cette exécution, il se rendit à Tynmâl pour visiter 1e tombeau d’El-Medhy. Il distribua de fortes sommes aux habitants, et fit agrandir et embellir la mosquée et, la ville. Il vint alors à Salé, où il finit l’année. En 549 (1154 J. C.), il désigna son fils Mohammed pour lui succéder après sa mort, disposition dont il fit part par écrit à tous les cheïkhs et les chefs de son empire. Puis il distribua comme il suit les principaux comman­ dements à ses fils : il donna Tlemcen et dépendances au Sid Abou Hafs, en lui ,adjoignant Abou Mohammed Abd el-Hakk et le fekhy Abou el-Hassem Abd el-Malek ben Ayach, qui fut plus tard le secrétaire des deux khalifes ; au Sid Abou Saïd le gouvernement de Ceuta et de Tanger, avec Ben Hassen pour lieutenant; au Sid Abou Yacoub Youssef le gouvernement de Séville et dépendances, et au cheïkh Abou Zyd ben Moudjyb celui de Cordoue et

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    dépendances. C’est après avoir pris ces dispositions que l’émir Abd el-Mou­ men apprit qu’à la nouvelle de la mort de Yslîten, qu’il avait fait tuer, Abd elAzyz et Aïssa, frères d’El-Medhy, étaient sortis de Fès pour marcher contre lui à Maroc, par le chemin d’El-Mâden (de la mine). Quittant aussitôt la ville de Salé, il s’en alla, à marché forcée, vers Maroc, en se faisant devancer par son ministre Abou Djafar ben Athya ; mais quand il se présenta, Abd el-Azyz et Aïssa, arrivés avant lui, avaient déjà tué le kaïd de la ville, Abou Hafs ben Yfryn. Aussi il ne voulut rien entendre et il les fit mourir sur la croix. Cette année-là se termina par la prise elle Lybla(1) par les Almoha­ des, après un long siège, qu’A’bd el-Moumen avait confié à son kaïd Abou Zakerya ben Youmar. Ce général, après avoir emporté la place à l’assaut, fit sortir les habitants de la ville, et, les ayant alignés en rangs, il les fit tous massacrer, sans en exempter les docteurs, au nombre desquels se trouvaient le fekhy ben Bathal, versé dans le Hadits, et le fekhy vertueux et pieux Abou Amer ben el-Djyd, qui fuit très-regretté. Le nombre des victimes de Lybla s’éleva à huit mille hommes de la ville et à quatre mille hommes des envi­ rons. Leurs lemmes, leurs enfants et leurs biens furent vendus ; mais tout cela fut fait sans ordres de l’émir, qui adressa les plus vifs reproches au kaïd Abou Zakerya, et lui signifia qu’il ne pouvait admettre ni excuser une pareille, conduite. Puis il envoya de Maroc des gardes pour l’arrêter, et on le lui amena enchaîné, le jour même de l’aïd el kebyr ; il le fit jeter en prison, où il resta longtemps ; mais rien de ce qu’il avait pris ne fut rendu aux habi­ tants de Lybla. En 550 (1156 J. C.), l’émir Abd el-Moumen ordonne de restaurer et de bâtir les mosquées dans tout son empire, et prescrivit à tous les gouver­ neurs et aux tolbas de l’Andalousie. et du Maghreb de punir le crime et, le faux témoignage, et de ne point s’écarter des principes du Hadits. En 551 (1156 J. C.), les Almohades s’emparèrent de Grenade où les khotbah furent faits au nom d’Abd el-Moumen ben Aly, auquel les habitants envoyèrent leur acte de soumission. L’émir leur expédia un gouverneur ; mais bientôt, violant leurs engagements, ils mirent à mort ce gouverneur à la place duquel s’élevèrent Ben Merdnîch, ben Houmouchk et Akrâ le chré­ tien. En 552 (1157 J. C.), l’émir des Musulmans donna ordre d’attaquer Grenade, et il confia l’expédition à ses fils Youssef et Othman, qui partirent avec un nombre considérable de soldats, assiégèrent la place et y entrèrent à l’assaut. Akrâ le chrétien et toute la garnison furent massacrés ; mais Ibrahim ben Hoummouchk et ben Merdnîch prirent la fuite. Ceci est écrit d’après le récit de Ben Metrouh. Ben Sabah el-Salat, de son côté, rapporte que la conquête de Grenade et la mort de Akrâ le chrétien eurent lieu en 557 ;

    ____________________ 1 Niebla.

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    mais Dieu seul qui est vrai connaît la vérité. En cette même année, l’émir fit jeter en prison son ministre Abou Djafar ben Athya, et après l’y avoir laissé quelque temps, il le fit mettre à mort au mois de chouel, et le remplaça dans ses fonctions par Abd el-Selam ben Mohammed el-koumy. Abd elMoumen avait, épousé la mère de cet Abd el-Selam, et en avait eu une fille qui avait été maniée à Abou Hafs avec lequel elle divorça, Après l’exécution de Abou Djafar, l’émir choisit, pour secrétaire Abd el-Malek ben Ayach, de Cordoue. En 553 (1158 J. C.), eut lieu l’expédition de la Mehdia; Abd el-Mou­ men enleva cette place aux Chrétiens et soumit toute l’Ifrîkya La Mehdïa, avant d’appartenir aux Chrétiens, était gouvernée par Hassen ben Aly ben Yhya ben Temym ben el-Mouaz ben Badys, qui en avait hérité de son père et de ses dieux ; elle lui fut prise par les ennemis chrétiens venus de Skylia (Sicile). Ces Chrétiens entrèrent à l’assaut à la Mehdïa après en avoir fait le siège, vers l’an 540, et ledit Hassen ben Aly prit la fuite et atteignit Alger, où il se réfugia. Lorsque Abd el-Moumen arriva à Alger avec son armée almohade, il y trouva Haseon ben Aly, qui vint au-devant de lui pour faire sa soumission. Abd el-Moumen l’accueillit et le ramena à Maroc, où il le garda auprès de lui jusqu’en 553, à l’époque où il fit son expédition dans l’est et conquit la Mehdïa, qu’il attaqua par terre et par mer, et qu’il ne cessa de battre qu’en 555, lorsqu’il l’eut enlevée aux Chrétiens. Telle est la version d’El-Bernoussy. Ben Djenoun raconte qu’Abd el-Moumen se mit en campagne, contre la Mehdïa, et sortit de Maroc dans la première période (décade) du mois de chouel de l’an 553 ; il laissa le commandement de cette capitale à Abou Hafs ben Yhya, assisté de son fils le Sid Abou el-Hassen ; il nomma également Abou Yacoub Youssef ben Soliman gouverneur de Fès et dépendances ; Sid Abou Yacoub, son fils, gouverneur de Séville, Cordoue et dépendances et de toutes ses possessions de l’ouest en Andalousie; et. enfin son autre fils, Abou Saïd, gouverneur de Grenade et dépendances. Il partit à la tête d’une armée innombrable, composée d’Almohades, de kabyles Zenèta, d’Aghzâz et d’arbalétriers, et il se dirigea vers l’orient. Dieu l’accompagna dans sa marche ; il traversa les terres du Zab et, de l’Ifrîkya, conquérant le pays et les villes, donnant l’aman ceux qui le demandaient et tuant les récalcitrants. Il arriva ainsi jusqu’à Tunis, dont il fit le siège pendant trois jours. Puis, lassant l’armée almohade pour continuer ce siège, il se rendit au Kairouan dont il s’empara; de là il conquit Sousa et Sfax, et il arriva à la Mehdïa, où il tomba sur les Chrétiens par terre et par mer, les battant sans relâche nuit et jour avec ses machines de guerre, et leur présentant, chaque matin de nouveaux soldats, jusqu’au moment où il entra dans la place et les massacra en nombre considérable.

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    En 554 (1159 J. C.), dans le mois de djoumad el-aouel, Tunis fut pris et les khotbah y furent faits au nom de l’émir Abd el-Moumen ben Aly, au moment où il s’emparait lui-même de la Mehdïa, dont le siége avait duré sept mois. C’est pendant cette année-là qu’Abd el-Moumen soumit toute l’Ifrîkya sans exception, depuis Barka jusqu’à Tlemcen; il divisa ses nouvel­ les conquêtes en provinces, à chacune desquelles il donna un de ses kaïds et un de ses kadys ; il régularisa son gouvernement par une bonne organisation, et il fit restaurer les villes et les ports. Ensuite il ordonna d’arpenter ses pos­ sessions d’Ifrîkya et du Maghreb. L’on mesura depuis Barka jusqu’au Bled Noul (Noun) dans le Sous el-Aksa, en fersagh (parasanges) et en milles, en long et en large, moins une superficie d’un tiers environ, occupée par les montagnes, les précipices, les fleuves, les marais, les forêts et le désert. Les pays arpentés furent divisés en fractions pour les contributions à payer en blé et en argent, et c’est la première, fois que cela fut fait au Maghreb. Selon quelques historiens, Abd el-Moumen serait entré dans la Mehdia le jour de l’Achoura, an 555. C’est durant cette année-là que l’émir des Musulmans ordonna de bâtir une ville sur le Djebel el-Fath(1) et de l’entourer de murs, ce qui fut fait. Les premiers fondements furent jetés le 9 de raby el-aouel, et les travaux furent terminés dans le courant du mois de dou’1 käada. Dans cette même année, Abd el-Moumen quitta l’Ifrîkya pour rentrer au Maghreb et se rendre à Tanger, d’où il avait l’intention de passer en Andalousie ; mais, arrivé à la Karya d’Oran, les Arabes de l’Ifrîkya lui ayant demandé de les laisser retourner à leurs affaires et dans leurs familles, il accéda à leurs désirs, et il ne retint auprès de lui, pour les conduire au Maghreb, que mille hommes de chaque tribu avec leurs femmes et leurs enfants, tous Arabes Hacheras. C’est dans ce voyage de retour qu’Abd el-Moumen bâtit la ville d’El-Betheha(2), et en voici la cause : Les Almohades, voyant que leur séjour dans le Levant se prolongeait indéfiniment, furent pris du désir de revoir leur pays et leurs familles, et formèrent un complot pour assassiner Abd el-Moumen pendant son sommeil. Un cheïkh, ayant eu connaissance de leur conspiration, accou­ rut auprès de l’émir pour le prévenir du danger, et il ajouta : «Permets-moi, ô émir, de prendre ta place cette nuit ; s’ils font ce qu’ils ont comploté, j’aurai ainsi sacrifié ma vie pour le bien des Musulmans et je trouverai ma récom­ pense chez Dieu, qui me rémunérera également pour mes bonnes intentions, si j’échappe à la mort.» En effet, le cheïkh se coucha dans le lit de l’émir et il fut étranglé. Le lendemain matin, Abd el-Moumen, après s’être éveillé et avoir fait sa prière, se souvint du cheïkh et se rendit dans sa tente, où il ne

    ____________________ 1 Gibraltar. 2 El-Betheha, ville sur la rive droite de l’Oued Mina, à 20 kilomètres du Chélif.

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    trouva plus qu’un cadavre. Il le prit et le chargea lui-même sur le dos d’une chamelle, qui se mit en route sans être conduite, allant tantôt à droite tantôt à gauche, jusqu’à un endroit où elle s’arrêta et s’agenouilla d’elle-même. Alors Abd, el-Moumen fit descendre le cadavre pour l’enterrer, et la cha­ melle resta agenouillée tout le temps qu’on creusa la fosse. On bâtit une koubbâ sur la tombe du cheïkh, et on y adjoignit une mosquée ; puis enfin, sur l’ordre de l’émir, on y construisit une ville alentour, dans laquelle il laissa dix personnes de chaque tribu du Maghreb. La mémoire de ce cheïkh devint célèbre dans toute cette partie du pays, et aujourd’hui encore ou se rend en pèlerinage à son tombeau. En rentrant à Tlemcen, l’émir fit arrêter son ministre Aly Abd el-Selam ben Mohammed el-Koumy, et le mit en prison, puis il s’en débarrassa en lui faisant boire un vase de lait empoi­ sonné, qui le tua dans la nuit. Quittant ensuite Tlemcen pour rentrer au Maghreb, il arriva à Tanger dans le mois de dou’l hidjâ, an 555. L’année suivante, 556 (1161 J. C.), Abd el-Moumen partit de Tanger et passa en Andalousie. Il débarqua au Djebel el-Fath, où il resta deux mois pour examiner la situation de l’Espagne. Les cheïkhs et les kaïds de l’Anda­ lousie étant venus lui rendre visite, il leur ordonna de porter la guerre dans l’ouest de la péninsule. Le cheïkh Abou Mohammed Abd Allah ben Aby Hafs partit de Cordoue avec une forte armée almohade, et vint s’emparer de la forteresse de Athernakech, aux environs de Bathaliouch(1), où il mas­ sacra tous les Chrétiens qui s’y trouvaient. Alphonse accourut en toute hâte de Thlytela(2) pour porter secours à cette, garnison, mais, lorsqu’il arriva, la perte des Chrétiens était consommée. Alors il attaqua les Almohades ; il fut défait par Dieu très-haut, et six mille de ses soldats périrent. Les Musulmans rapportèrent leur butin et les prisonniers à Cordoue et à Séville. Durant cette même année, les Almohades s’emparèrent de Bathaliouch, Tadja et Bayra(3), et ils enlevèrent la forteresse d’El-Kaysar(4). Le commandement de ces nou­ velles conquêtes fut confié à Mohammed ben Aly ben el-Hadj, et l’émir revint à Maroc. En 557 (1162 J. C.), l’émir donna ordre de fortifier toutes ses côtes, et de se préparer à faire la guerre aux Chrétiens par terre et par mer; il fit mettre quatre cents navires sur les chantiers ; savoir : cent vingt au port de la Mamoura ; cent à Tanger, Ceuta, Badis et autres ports du Rif ; cent en Ifrîkya, à Oran et au port Hœnin ; et quatre-vingts en Andalousie. En même temps il faisait réunir en masse des chevaux, des armures et des équi­ pements, et il ordonna à tous ses sujets de fabriquer des flèches ; on lui en

    ____________________ 1 Badajoz. 2 Tolède. 3 Badja et Evora. 4 Castro-Marino.

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    fournissait dix quintaux par jour; il eût été impossible de les compter. C’est pendant qu’il faisait trous ces préparatifs, que lui arriva de la tribu de Koumya une superbe armée de quarante mille cavaliers ; voici pourquoi : Lors de la conspiration des Almohades, qui coûta la vie au cheïkh, l’émir Abd el-Moumen n’ayant pu conserver aucun doute sur les dangers qu’il courait, pensa que ces dangers venaient surtout de ce qu’il était étranger, et n’avait autour de lui aucun confident ni garde de sa propre tribu ; alors il écrivit secrètement aux cheikhs des Koumy, en les invitant à venir à lui à cheval, avec tous les hommes de la tribu qui auraient atteint l’âge de puberté. En même temps, il leur envoya de l’argent et des vêtements. Les koumy se réunirent donc au nombre de quarante mille pour venir à Maroc servir de garde particulière à l’émir. Tout le Maghreb s’émut à l’apparition de cette armée, et, dès son arrivée à Oumm el-Rebya, les Almohades, saisis de crainte, allèrent en hâte prévenir Abd el-Moumen qui, faisant semblant de tout ignorer, donna ordre au cheïkh Abou Hafs de se porter au-devant de ces étrangers avec, les principaux cheïkhs Almohades et leurs hommes, pour leur demander ce qu’ils apportaient de nouveau. Les Almohades se mirent aussitôt en marche, et, arrivés à Oumm el-Rebya, ils dirent aux koumy : «Que le salut, soit avec vous ! Êtes-vous amis ou ennemis ?» Ceux-ci rendi­ rent le salut et répondirent : «Nous sommes de la tribu de l’émir des Musul­ mans Abd el-Moumen ben Aly le Koumy, le Zenèta, et nous venons pour lui rendre visite.» A cette réponse, Abou Hafs et ses compagnons retournèrent pour, informer l’émir, qui donna ordre à tous les Almohades d’aller à leur rencontre. Les Koumy arrivèrent ainsi à Maroc, et leur entrée fut un jour de fête. Abd el-Moumen les mit au deuxième rang, entre les gens de Tynmâl et ceux de sa suite, puis il les rapprocha de sa personne, et il finit par s’en faire tout à fait entourer quand il sortait. En l’an 558 (1163 J. C.), l’émir des Musulmans sortit de Maroc pour aller faire la guerre sainte en Andalousie, le jeudi 5 de raby el aouel ; arrivé à Rabat el-Fath, il fit un appel général aux armes au Maghreb, en Ifrîkya et dans le Sous, conviant tous les Kabyles à la guerre sainte. Un peuple entier répondit à cet appel, et plus de trois cent mille cavaliers Almohades, Arabes et Zenèta, vinrent se joindre à ses troupes qui ne comptaient pas moins de quatre-vingt mille cavaliers et cent, mille fantassins. A peine si le terrain était suffisant pour le camp, qui s’étendait aux environs de Salé, depuis l’Aïn Ghaboula jusqu’à l’Aïn el-Khamîs, et se déployait jusqu’au cap de la Mamoura. Mais au moment où l’émir achevait d’assembler et d’organiser cette immense armée, il tomba malade et une se releva plus. Sa maladie fut longue et douloureuse, et, lorsqu’il sentit que la mort approchait, il annula les dispositions qu’il avait prises en faveur de son fils Mohammed, qui ne lui

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    paraissait pas capable de gouverner un si grand empire. Il écrivit cet acte le vendredi 2 de Djoumad el-tâny, et expédia des courriers dans toutes les directions pour en faire part à ses sujets ; son mal s’accrut alors de plus en plus, et il succomba dans la nuit du vendredi 8 de djoumad el-tâny de ladite année. Selon d’autres, il mourut le mardi dans la nuit, à l’aube, le 12 dudit mois de djoumad el-tâny. Qu’il soit glorifié celui qui seul ne meurt jamais, qui ne sera jamais enseveli, et dont le règne n’a point de fin ! D’après Ben el-Khacheb, Abd el-Moumen vécut soixante-trois ans ; Ben Sahab el-Salat lui en donne ; soixante-quatre dans le Menn el-Imâma. Son corps fut transporté à Tynmâl, où il fut enterré à côté du tombeau de l’imam El-Mehdy. Son règne avait duré trente-trois ans, cinq mois et vingt­ trois jours, comme l’ont rapporté plusieurs historiens de son règne. Abd el-Moumen laissa un grand nombre d’enfants, dont voici les principaux : Abou Yakoub, qui lui succéda, et son frère utérin Abou Hafs, Mohammed le déshérité, Abd Allah, prince de Bougie, Othman, prince de Grenade, ElHassen, El-Houssein, Soliman, Yhya, Ismaël, Ibrahim, Aly, Yacoub, Abd erRahman, Daoued, Ayssa et Ahmed ; plus, deux filles, Aychâ et Safya. Au nombre de ses fils il faut citer encore le Sid Abou Amran, qui fut préfet de Maroc, et qui se distingua par ses connaissances en littérature et par une grande noblesse de caractère.

    PORTRAIT DE L’ÉMIR DES MUSULMANS ABD EL-MOUMEN BEN ALY ; SA CONDUITE ET SES QUALITÉS. QUE DIEU LUI FASSE MISÉRICORDE !

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    L’émir Abd el-Moumen gouverna sagement et sa conduite fut belle ; il n’eut point d’égal chez les Almohades pour les vertus, les sciences, la reli­ gion et l’art de monter à cheval. Son teint était blanc : et ses joues colorées, ses yeux noirs, sa taille haute, ses sourcils longs et fins, son nez aquilin, sa barbe épaisse ; éloquent, savant docteur, versé dans le Hadits du Prophète (que Dieu le comble de bénédictions !) ; il avait lu beaucoup, et il connais­ sait tous les écrits des savants sur les choses de la religion et du monde ; maître sur la grammaire et l’histoire, ses mœurs étaient irréprochables, son jugement sûr et solide ; il était généreux guerrier, entreprenant et imposant, fort et victorieux ; avec l’aide de Dieu il n’attaqua jamais un pays sans s’en emparer, ni une armée sans la vaincre. Il affectionnait particulièrement les lettrés et les docteurs, et il était, lui-même bon poète. On raconte qu’étant sorti un matin de bonne heure avec son ministre Abou Djafar ben Athya, pour aller passer la journée dans un de ses jardins de Maroc, il aperçut, en pas­ sant dans la rue et à travers le grillage d’une fenêtre, la figure d’une femme belle comme le soleil ses yeux s’étant rencontrés avec ceux de cette femme, il prononça ces vers : «La vue de cette grille et de ce visage m’a percé

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    le cœur, car il n’est pas possible de voir une pareille houri sans en être séduit.» Mais Abou Djafar lui répliqua en vers également : «Éloignez donc cette passion de votre cœur, car elle n’est point digne de vous, qui êtes l’épée victorieuse des Almohades.» En entendant ces mots, l’émir joyeux remercia son ministre Djafar et passa son chemin. Puis il lui témoigna de nouveau sa reconnaissance et lui donna un vêtement d’honneur et des biens considéra­ bles. Ce fait est rapporté par Ben Djenoun. Abd el-Moumen était doué d’un jugement aussi sain que sa puissance était grande. Il était si modeste qu’à le voir on aurait pu croire qu’il ne pos­ sédait absolument rien. Il n’aimait ni les plaisirs, ni les distractions, et il ne se reposait jamais. Il soumit le Maghreb entier ; il subjugua l’Espagne, et il enleva aux Chrétiens la Mehdïa en Afrique, et Alméria, Évora, Baëza et Bada­ joz en Andalousie. Il eut successivement pour secrétaires et ministres Abou Djafar ben Athya et son frère Athya ben Athya, Abd el--Selam ben Moham­ med el-Koumy, Abou el--Hassan ben Ayach, Medjmoun et Abd Allah, fils d’Habel, et enfin, son propre fils le sid(1) Abou Hafs et Edriss ben Djemâ son coadjuteur. Ses kadys furent Abou Amran Moussa ben Sahar, de Tynmâl, Abou Youssef Hadjedj ben Youssef, et enfin Abou Beker ben Mimoun, doc­ teur de Cordoue, qui fut celui, dit-on, qui fit ces vers à l’adresse d’un jeune homme d’Agmât, connu sous le nom d’Abou el-Kassem ben Tasyt. «Ô Abou el-Kassem ! j’aspire à toi comme au Paradis ; mais si je t’atteignais, je ne guérirais plus. L’élévation préserve du feu de l’enfer, et les larmes de la mer éteignent l’incendie ; et si j’étais Abraham ou Moïse, je ne craindrais ni le feu ni l’incendie !»

    RÈGNE DE L’ÉMIR DES MUSULMANS YOUSSEF BEN ABD EL-MOUMEN BEN ALY. QUE. DIEU LUI FASSE MISÉRICORDE !

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    L’émir des Musulmans Abou Youssef ben Abou Mohammed Abd elMoumen ben Aly el-Zenèty el-Koumy eut pour mère une femme légitime de son père nommée Aychâ et fille du fekhy le kady Abou Amran de Tynmâl. Il naquit le jeudi 3 de radjeb, an 533. Son visage était blanc et ses joues colo­ rées, taille haute, barbe blonde, très-chevelu, dents écartées, nez recourbé, visage ovale, se servant indifféremment de l’une ou l’autre main, plein de jugement, de bontés et de vertus, il n’aimait point faire verser le sang, agréa­ ble, capable et bon conseiller, il chérissait la guerre sainte. Lorsqu’il prit les rênes du khalifat, il adopta le gouvernement de son père dont il suivit les traces et la conduite. Il accumula de grandes richesses; il fut le premier des émirs Almohades qui passa la mer pour faire la guerre

    ____________________ 1 Sid, Cid, plus exactement Séyd (maître, seigneur), titre donné, sous les Almo­ hades, aux princes descendants d’Abd el-Moumen.

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    sainte, et il employa une partie de ses biens à augmenter le nombre et le bien­ être de ses troupes. Il affermit sa domination sur urne vaste étendue des deux Adouas et il embellit son royaume. Son empire s’étendait depuis Souïka Beni Matkouk, à 1’extrérnité de l’Ifrîkya, jusqu’aux dernières villes du Bled Noun dans le Sous el-Aksa ; et, en Espagne, depuis Tolède dans l’est, jusqu’à San­ tarem dans l’ouest. Tous les peuples compris dans ces limites lui payaient régulièrement les impôts ordinaires, et les finances s’accrurent prodigieuse­ ment sous son règne. Il assura la tranquillité des routes, il restaura les villes et les ports, et il régularisa l’administration de ses sujets dans les villes et dans les campagnes. Tout cela fut le résultat de sa conduite sage et juste, de sa sollicitude pour toutes ses possessions proches ou éloignées; il se faisait informer de partout de façon à ne rien, ignorer, et, souvent il s’en allait lui­ même sur les lieux pour s’assurer de ce qu’on lui rapportait. L’émir Youssef eut dix-huit enfants, savoir : Yacoub, surnommé ElMansour, qui lui succéda, Ishac et Yhya, Ibrahirn et Moussa, Edriss, Abd elAzyz, Abou Beker, Abd Allah, Ahmed, Yhya el-Seghyr, Mohammed, Omar et Abd er-Rahman, Abou Mohamnred Abd el-Ouahed le détrôné, Abd elHakk et lshac, et Talha. Son hadjeb (premier ministre d’état) fut son frère, le sid Abou Hafs. Ses ministres furent Abou el-Ola, Edriss ben Djâma et Abou Beker Yacoub. Ses kadys furent le fekhy Abou Youssef Hedjadj ben Youssef, le fekhy Abou Moussa Ayssa ben Amran, et le fekhy Abou el-Abbès ben Madhâ elKortouby (de Cordoue). Ses secrétaires furent : 1° Abou el-Hassen Abd el-Malek ben Ayach el-Kortouby, originaire d’Evora, auteur, homme d’esprit et de jugement, con­ naissant, le Hadits, les lois et les textes sacrés (que Dieu lui fasse misé­ ricorde!); 2° Abou el-Fadhl ben Zahar de Badjâ et surnommé Haschara, savant, vertueux et religieux. Il était le plus distingué rédacteur de son temps, et il fut aussi secrétaire de Mansour et de Nasser, fils et petit-fils de l’émir. Ses médecins furent le visir, le docteur Abou Beker ben Toufyl de l’Oued Ayâch (Guadix) , savant distingué dans l’art de la médecine et chirur­ gien remarquable, mort en 581 (que Dieu lui fasse miséricorde !); 2° le visir, le docteur Abou Merouan Abd el-Malek ben Kassem de Cordoue, excellent praticien ; 3° le docteur le célébre Abou el-Oualyd ben Rochd(1) que l’émir des Musulmans fit venir à Maroc, en 578, pour faire de la médecine, et qu’il envoya ensuite kady à Cordoue, où il fut connu sous le nom de Ben Rochd le zélé ; 4° le visir Abou Beker ben Zohr(2), qui venait de temps en temps à la cour et s’en retournait en Andalousie, jusqu’en 578, où il se fixa à Maroc avec

    ____________________ 1 Averroës. 2 Abenzoar.

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    toute sa famille. Il demeura dans cette capitale jusqu’à la guerre de San­ tarem, à laquelle il prit part, et il s’attacha alors à El-Mansour. C’était un savant en médecine, en littérature, excellent conseiller et versé dans le Hadits et les commentaires. A son sujet, Abenou el-Djedân a dit qu’il savait le livre de Sidi el-Boukhary par cœur d’un bout à l’autre ; qu’il était géné­ reux. et poète renommé. Il mourut (que Dieu lui fasse miséricorde !) à Maroc, le 21 dou’l hidjâ an 595, âgé de quatre-vingt-quatorze ans. Les fekhys qui formaient la suite de l’émir et qui passaient la soirée avec lui étaient : Abou Abd Allah ben Thafer et Abou Beker ben el-Djiddy. Abou Abd Allah ben Thafer était kady à Séville, lorsque l’émir l’envoya chercher pour le garder auprès de lui, et, plus tard, il lui confia la garde et la direction du trésor.

    PROCLAMATION ET VIE DE L’ÉMIR YOUSSEF. QUE DIEU LUI FASSE MISÉRICORDE !

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    Youssef fut proclamé émir après la mort de son père, le mercredi 11 djoumad el-tâny, an 558, et il mourut durant l’expédition de Santarem en Andalousie, le samedi 18 de raby el-tâny, an 580. Il vécut quarante-sept ans, et son règne dura vingt et un ans, un mois et quelques jours. D’après les notes d’un de ses fils, il aurait été proclamé de mardi 10 de djoumad el-tâny, le lendemain même de la mort de son père. Cependant, selon les historiens, et Ben el-Khâcheb, entre autres, on tint secrète la mort d’Abd el-Moumen à cause de l’absence de sort fils et successeur Youssef, qui se trouvait en Andalousie, et on ne publia l’événement que lorsque celui-ci fut-revenu de Séville. Le kady Abou Hadjedj Youssef Omar, historien de son règne, rap­ porte que Youssef fut d’abord proclamé par quelques personnes, et que ce ne fut que deux ans après la mort de son père, le vendredi 8 de djoumad el-tâny, an 560, qu’il fut reconnu par tout le monde, à l’exception de ses frères, le sid Abou Mohammed, émir de Bougie, et; le sid Abou Abd Allah, émir de Cordoue, qui refusèrent de lui faire soumission. Youssef parut ne pas faire attention à eux et se contenta d»abord du titre d’émir ; il ne prit celui d’émir des Musulmans que lorsque ses ordres furent reconnus partout. Ben Metrouh raconte de soir côté que, lorsque Abd el-Moumen mourut, son fils Youssef était à Séville, et que sa mort fut tenue secrète jusqu’à l’arrivée dudit Youssef à Salé, où il vint en toute hâte, et que c’est là qu’il fut pro­ clamé par tout le monde, à l’exception d’un petit nombre de personnes dont il ne tint pas compte. La première chose qu’il fit en prenant le gouvernement fut de licencier la grande armée qui était prête pour, aller faire la guerre sainte, et de renvoyer chacun dans sa tribu et dans ses foyers. Il donna des ordres pour que toutes les portes des prisons fussent ouvertes, il fit d’abon­ dantes aumônes et il prit le titre d’émir ; puis il alla à Maroc, où il convoqua

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    ses sujets à venir faire leur soumission ; ils arrivèrent de toutes parts de l’Ifrîkya, du Maghreb et de ]’Andalousie, excepté de Cordoue et de Bougie, qui étaient gouvernées par ses frères. Bientôt la nouvelle de son avènement fut, connue du mode entier. Il envoya ses kaïds dans les deux Adouas, et distriibua de l’argent aux Almohades et à toutes ses troupes. En 559 (1163 J. C.), ses frères, le sid Abou Mohammed, émir de Bougie, et le sid Abou Abd Allah, émir de Cordoue, vinrent, à lui soumis et repentants Pour le reconnaître accompagnés des cheikhs et des docteurs de leur pays. L’émir des Musulmans Youssef les accueillit avec bonté et leur fit des présents. En cette même année, Ben Derâ el-Ghoumary, natif de Senhadja Miftâh, s’insurgea et fit battre monnaie, sur laquelle il fit graver ces mots: De Derâ l’étranger, que Dieu lui accorde promptement la victoire ! Il fut proclamé, en effet, par un grand nombre de tribus de Ghoumara, de Send­ haja et de Ouaraba, et il bouleversa tourte cette partie du pays, il entra dans la ville de Tarda, dont il massacra la plupart des habitants et fit les autres prisonniers. L’émir des Musulmans envoya contre lui une armée Almohade, qui le tint en déroute et rapporta sa tête à Maroc. En 560 (1164 J. C.) eut lieu l’affaire de Djelâb, en Andalousie, entre le sid Abou Saïd ben Abd el-Moumen et Ben Merdinych, à la tête d’une armée chrétienne de treize mille hommes. Ben Merdnych fut défait; tous ses soldats périrent, et le sid Abou Saïd fit part de sa victoire à son frère Youssef. En 561 (1165 J. C.), l’émir des Musulmans donna ordre à son frère, le sid Abou Zakeria, gouverneur de Bougie, d’inspecter toute l’Ifrîkya, en lui recommandant d’agir avec justice et rigueur. En cette même année eut lieu la révolte de Youssef ben Mounkafad, qui surgit dans le Djebel Tyzyran, du pays de Ghoumara. En 562, l’émir entreprit une expédition à Ghoumara ; il défit Youssef ben Mounkafad et ses partisans et il envoya la tête du rebelle à Maroc; il fut alors proclamé par tout le pays de Ghoumara. En 563, la soumission étant générale dans tous les pays, Youssef prit le titre d’émir des Musulmans dans le mois de djoumad el-tâny. En 564, des députations arrivèrent vers lui, de tourtes parts, des pays d’Ifrîkya, du Maghreb et de l’Andalousie. Kadys, prédicateurs, docteurs, poètes, cheïlkhs et kaïds se présentèrent à l’émir pour le saluer et l’entretenir des affaires de leurs pays ; ils furent reçus à Maroc, où chacun apporta quel­ ques présents, suivant ses moyens, à l’émir, qui satisfit toutes leurs deman­ des et leur donna des lettres de recommandation pour leurs gouverneurs respectifs. Ils s’en retournèrent très-contents. En 565, l’émir des Musulmans envoya son frère, le sid Abou Hafs, en

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    Andalousie, pour faire la guerre sainte. Celui-ci s’embarqua à Kessar elDjouez et débarqua à Tarifa avec une armée de vingt mille Almohades et autres, à la tête de laquelle il marcha sur Tolède. En 566 (1170 J. C.), l’émir donna ordre de construire un pont sur le Tensyft, et les travaux commencèrent le dimanche 3 de safar; ensuite il passa en Andalousie pour en visiter les frontières et mettre ordre aux affaires; il arriva à Séville, où il demeura toute l’année, et où il reçut les députations des kaïds, des cheikhs et des kadys andalous, qui vinrent le complimenter et lui donner les détails de la situation. Quand l’année fut finie, il se mit en route et se dirigea vers Tolède, dont il saccagea les environs; il s’empara d’un grand nombre de châteaux dépendant de cette ville, fit périr une multitude de Chrétiens, enleva un butin considérable, et il rentra victorieux à Séville. En 567, l’émir des Musulmans, Youssef, commença à bâtir la mosquée ElMoharrem (la sacrée) à Séville, dans laquelle le premier khotbah fut pro­ noncé par le fekhy Abou el-Kassem Abd er-Rahman ben Khafyr el-Benyny, en dou’l hidjâ, soit onze mois après, tant les travaux furent rapidement ter­ minés. Dans cette même année, if fit construire un pont de bateaux sur le fleuve de Séville; les deux kasbah, intérieure et extérieure, de cette ville, les fossés qui entourent les remparts, la muraille de la porte de Djouhar, les quais, en pierre des d’eux côtés du fleuve et enfin l’aqueduc qui amenait en ville l’eau de la colline de Djaber. Il dépensa pour tous ces travaux. des sommes immenses, et il revint à Maroc dans le mois de châaban le sacré de l’année 571, après, être resté quatre ans dix mois et quelques jours en Andalousie. En 567, Mohammed ben Saïd ben. Merdnych, maître de l’orient de l’Espagne, étant mort, l’émir Youssef profita du moment pour se mettre en campagne ; il conquit entièrement toute cette partie du pays, et il retourna à Séville. En 568 (1172 J. C.), l’émir des Musulmans Youssef envoya son fils, le sid Abou Beker, courir sur les terres des Chrétiens. Ce prince s’avança jusque sous les murs de Tolède 4n battant et détruisant tout, et il fit des pri­ sonniers et un riche butin. Le général chrétien Sancho, connu sous le nom de Bou Berdha (l’homme à la selle, parce qu’il était monté sur une selle en soie brodée d’or et ornée de pierreries et de perles), fit une sortie et se présenta à l’armée d’Abou Beker, qui lui livra bataille. Sançho Bou Berdha fut tué et son armée fut taillée en pièces. Pas un de ces Chrétiens n’échappa à la mort, et ils étaient au nombre de trente-six mille : En 569, l’émir Youssef fit l’expédition de Karkouna (1) dans l’est de l’Andalousie ; il ravagea toute cette partie du pays, tuant les Chrétiens ou les faisant prisonniers, incendiant les village, dévastant les campagnes et abattant

    ____________________ 1 Tarragone.

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    les arbres, et il revint à Séville. En 570, l’émir des Musulmans épousa la fille de Mohammed ben Saïd ben Merdnych, et les noces furent d’une splendeur qu’on ne saurait décrire. En 571 (1175 J. C.) , l’émir passa dans l’Adoua et rentra à Maroc au mois de châaban; il y resta jusqu’à la fin de l’année 574. Alors, ayant appris que Ben Zyry s’était révolté à Kafsa, ville de l’Ifrîkya, il se mit en campa­ gne, et il arriva en 575 dans l’Ifrîkya, où il se porta aussitôt sous les murs de Kafsa(1); il assiégea et battit cette place sans relâche, jusqu’au montent où il l’enleva à Ben Zyry, qu’il fit mettre à mort; cela eut lieu en 576, et l’émir retourna à Maroc, où il entra en 577 et où, quelque temps après, il reçut Abou Serhân Messaoud ben Sultan el-Ryahy, qui se mit à son service avec un fort détachement des principaux Ryâh. En 578 , l’émir des Musulmans sortit de Maroc pour faire construire le château d’lskander, qui fut bâti sur l’endroit où les mines paraissent. L’an­ née suivante (579), l’émir Youssef se mit en campagne pour faire la seconde guerre sainte ; il sortit de Maroc le samedi 25 de chouel par la porte de Dou­ kela pour se diriger d’abord vers l’Ifrikya. A son arrivée à Salé, il reçut la visite de Abd Allah ben Mohammed ben Abou Ishac, de l’Ifrîkya, qui lui assura que tout le pays était soumis; et tranquille. Alors il se mit en marche pour l’Andalousie ; il sortit de Salé dans la matinée du jeudi, dernier jour du mois de dou’l kâada, et il campa sous les murs de cette ville jusqu’au lendemain vendredi ; il arriva à Mekenès le mercredi 6 de dou’l hidjâ, et il y passa l’Aïd el-Kebyr, campé aux environs de la place ; de là il se rendit à Fès, où il finit le mois et commença l’année 580. Il partit de Fès le 4 de moharrem et il se rendit à Ceuta, où. il resta jusqu’à la fin du mois à diriger l’embarquement de ses troupes ; il fit d’abord passer les Arabes, puis suc­ cessivement les Zenèta, les. Mesmouda, les Maghraoua, les Senhadja, les Ouaraba, les Almohades, les Aghzâz et les arbalétriers. Quand ils furent tous passés, il s’embarqua lui-même avec sa garde, et il traversa la mer le jeudi 5 de safar ; il débarqua: dans le port de Djebel el-Fath (Gibraltar), et il passa à Algéziras ; de là il marcha vers Séville par la route du Djebel el-Souf (mon­ tagne de la haine), suivant Kalat Ghaoulan, Arkouch, Cherich et Nebrycha(2). Le vendredi 23 de safar, il campa sur les bords de l’Oued Bedherkal, où son fils, le sid Abou Ishac, se dirigea aussitôt avec les docteurs et les cheïkhs de Séville pour le complimenter ; mais il leur envoya dire de s’arrêter en chemin et de l’attendre. En effet, à peine eut-il fait la prière du Douour, il monta à cheval et vint vers eux. Après avoir reçu leurs compliments, il fit monter tout le monde à cheval et il se dirigea, vers l’ouest de l’Andalousie

    ____________________ 1 Kafsa ou Gafsa, dans le Djerid tunisien. 2 Aujourd’hui Arcos de la Frontera, Xerès et Lebrixa (Andalousie).

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    HISTOIRE DES SOUVERAINS DU MAGHREB

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    pour attaquer la ville de Santarem, où il arriva le 7 de raby el-aouel, an 580. Il établit son camp sous les murs de la place et il en commença le siège, livrant combats sur combats et employant toutes ses forces et tous ses .moyens inutilement jusqu’à la nuit du 22 dudit mois, où il se décida à lever le camp de la partie nord, où il était, pour l’établir à l’ouest de la place; ce mouvement ne fut point compris par les Musulmans et les fit murmurer. Lorsqu’il fut nuit close, et après la dernière prière du soir, l’émir fit venir son fils, sid Abou Ishac, gouverneur de Séville, et lui ordonna de se mettre en marche le lendemain matin de bonne heure pour faire diversion et aller attaquer la ville d’Achbouna(1) ; il lui recommanda de ne prendre avec lui que l’armée andalouse et de faire en sorte d’arriver le jour même ; mais les troupes, ne saisissant pas le sens des nouveaux ordres, pensèrent qu’il s’agissait de profiter de la nuit pour se retirer à Séville, et l’esprit de Satan, pénétrant dans les rangs des Musulmans, ils crurent que l’émir des Musul­ mans voulait profiter de la nuit pour prendre la fuite. Les soldats commen­ cèrent à s’entretenir de ce sujet, et une grande partie d’entre eux décampa à la faveur des ténèbres. Au point du jour, le sid Abou Ishac leva le camp et se mit en route avec ses soldats ; mais les autres troupes suivirent son exemple, et l’émir des Musulmans fut ainsi abandonné sans s’en douter. A son réveil, il fit sa prière, et quand il fit jour il s’aperçut que, de toute son armée, il ne restait plus qu’un très-petit nombre de tentes qui entouraient la sienne et qui étaient celles des gens de sa suite et, des kaïds andalous qui lui servaient d’éclaireurs. Au lever du soleil, les Chrétiens assiégés, étant montés sur les murs de leur ville, virent avec joie que l’armée des Musulmans s’était éloi­ gnée et qu’il ne restait plus au camp que les tentes de l’émir et celles de son entourage. Après s’être, bien assurés de la situation, ils ouvrirent leurs portes et firent une sortie générale. Tous, tant qu’ils étaient de combattants, fondirent sur la petite troupe de l’émir ; ils attaquèrent d’abord les tentes des nègres, et, après les avoir culbutés, ils pénétrèrent dans celle de l’émir des Musulmans, qui se défendit courageusement ; il tua six ennemis de sa propre main, et alors seulement il fut blessé; il abattit encore trois de ceux qui l’avaient blessé, et il combattit tant qu’il put tenir sur ses jambes. En le voyant tomber, ses soldats, ses nègres, ses Almohades et les kaïds andalous jetèrent de grands cris, et une partie de ceux qui avaient fui revinrent sur leurs pas pour combattre autour de la tente de leur émir. Il y eut pendant une heure un horrible massacre, et les ennemis de Dieu furent enfin défaits; le Seigneur redoubla les forces des Musulmans, et leurs épées furent victorieu­ ses. Ils poursuivirent les Chrétiens jusqu’aux portes de la ville, où ils furent forcés de s’enfermer, après avoir perdu environ dix mille hommes. La perte

    ____________________ 1 Lisbonne.

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    des Musulmans fut aussi considérable. L’émir des Musulmans remonta à cheval, mais sa destinée devait bientôt s’accomplir. Mortellement blessé, il se mit en chemin avec la petite troupe qui lui restait, tandis que ceux qui avaient ,abandonné le camp le matin erraient partout sans savoir où aller jusqu’à ce qu’enfin le tambour de l’émir les ralliât sur la route de Séville. Les blessures de l’émir allèrent toujours en empirant, et, selon Ben Metrouh, il mourut en chemin le 12 de raby el-tany de l’an 580, près d’Algéziras, où il se rendait pour passer dans l’Adoua. Son corps fut transporté à Tynmâl, où il fut enterré à côté du tombeau de son père. Selon d’autres récits, l’émir Yous­ sef ne mourut qu’à Maroc, d’où son corps fut transporté à Tynmâl. Depuis le jour où il reçut ses blessures, il avait abandonné la direction de toutes les affaires à son fils, le khalife El-Mansour, qui ne le quitta pas jusqu’à sa mort. Son règne avait duré vingt-deux ans un mois et six jours, et son fils, tenant d’abord sa mort secrète, ne la divulgua qu’à son arrivée à Salé. Dieu seul est durable ! Dieu unique, qui dirigeait avant lui toutes choses, qui les dirigea après et les dirigera toujours !

    HISTOIRE DU RÈGNE DE L’ÉMIR DES MUSULMANS YACOUB BEN YOUSSEF BEN ABID EL-MOUMEN. QUE DIEU LUI FASSE MISÉRICORDE !

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    L’émir des Musulmans, serviteur de Dieu, Yacoub ben Youssef ben Abd el-Moumen, surnommé El-Mansour bi Fadhl Allah (le victorieux par la grâce de Dieu), était fils d’une négresse qui avait été donnée à son père, et il naquit dans la maison de son grand-père, Abd el-Moumen, à Maroc, l’an 555. Il fut aussi surnommé Abou Youssef, et il portait sur son anneau : Ala Allâhi Toukelt (à Dieu je me suis confié). Voici son portrait : Teint brun, taille moyenne, yeux noirs, épaules larges, nez aquilin, cou long, dents écartées, visage ovale, barbe rare, cils et sourcils épais et longs, se joignant ensemble; il était charitable, énergique, instruit sur le Hadits, sur les sciences et la littérature, sur les choses de la religion et du monde, il aimait les ulémas, il les secourait, et ne faisait rien sans leur demander conseil ; il faisait beaucoup d’aumônes, et chérissait la guerre sainte ; il assistait aux funérailles des fekhys et des saints, et visitait souvent leurs tombeaux pour s’acquérir leurs bénédictions. Il eut quatorze enfants mâles, dont trois devinrent khalifes après lui ; ce sont : Abou Abd Allah el-Nasser, Abou Mohammed Abd Allah el-Adel et Abou el-Olâ Edriss elMamoun. Les ministres, secrétaires et médecins de son père furent les siens; ses kadys furent Abou el-Abbas ben Medhâ, de Cordoue, et Abou Amran Moussa, fils du kady Ayssa ben Amran. Son règne commença le jour de sa proclamation, le dimanche 19 raby el-tâny, an 550 (1184 J. C.) ; mais, ayant tenu secrète la mort de son père, il ne fut réellement reconnu par tout le monde que le samedi 2 de djoumad el-aouel de ladite année. Il mourut à

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    Maroc (que Dieu lui fasse miséricorde !) le jeudi 32 de raby el-aouel 595, et, suivant d’autres, le vendredi, dans lai nuit, vers le matin. Son corps fat transporté à Thynmâl, où il fut enterré. Il ne vécut que quarante ans, et son règne dura cinq mille deux cent quatre-vingt-douze jours, soit quatorze ans onze mois et quatre jours. Lors de son avènement, après avoir été proclamé et reconnu par le peuple, il commença par tirer 100,000 dinars en or du bit el-mâl, pour les distribuer dans les différentes villes du Maghreb. Il ordonna que toutes les portes des prisons fussent ouvertes, et que partout les injustices des gouver­ neurs commises sous le règne de son père fussent réparées ; il combla de bienfaits les fekhys, les religieux et les saints, et il augmenta leurs pensions sur les fonds du trésor. Il prescrivit à tous ses kaïds et aux chefs de se ren­ fermer dans les lois de la justice des kadys. Il régularisa les affaires du pays et de ses sujets ; il restaura les villes et les ports, et y mit des garnisons de cavaliers et de fantassins ; il distribua de fortes sommes aux Almohades et à toutes les troupes. Sensé, intelligent et religieux, c’est lui qui le premier des souverains Almohades écrivit de sa main, en tête de ses lettres : Louan­ ges à Dieu l’unique ! On se conforma partout à cet usage(1), en commen­ çant tous leurs écrits par ces belles paroles de ralliement qui embellirent et ennoblirent son règne. Son époque fut remarquable par la tranquillité, la sûreté, l’abondance et la prospérité qui régnèrent partout. Durant tout son règne, Dieu chéri couvrit de son aman le Levant, l’Occident et l’Andalousie. C’était au point que les femmes; partant seules, voilées, du Bled-Noun, arri­ vaient jusqu’à Barka sans être arrêtées ou même interpellées en route par qui, que ce fût. C’est, lui qui fit la célèbre expédition d’El-Alark(2). Il fortifia ses fron­ tières et embellit les villes; il bâtit des mosquées et des écoles au Maghreb, en Algique et en Andalousie. Il institua des hôpitaux pour les malades et pour les fous, et il établit des rentes pour les fekhys et les tholbas suivant leurs rangs et leurs mérités ; il pourvut à l’entretien des hospices pour les lépreux et les aveugles dans tout son empire ; il fit construire des minarets, des ponts et des aqueducs partout où cela était nécessaire, depuis le Sous el-Aksa, jusqu’à Souïka Beni Matkouk. Ce fut un règne de bonheur pour le peuple de l’Islam, qui, sous les drapeaux d’El. Mansour, fut toujours victo­ rieux et supérieur à ses ennemis. En 582 (1186 J. C.), El-Mansour fit périr ses frères, Abou Yhya et Omar, et son oncle, Abou el-Rebya. A cette même époque, il fit une expé­ dition contre la ville de Kafsa, de l’Ifrikya, qui s’était révoltée. Il sortit de Maroc le 3 de chouel, et, arrivé devant la place rebelle, il en fit le siège et

    ____________________ 1 Cet usage est scrupuleusement observé de nos jours encore. 2 Alarcos.

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    s’en empara, l’an 583. Après avoir soumis Kafsa, il entra en campagne contre les Arabes de l’Ifrîkya, qu’il dépouilla complètement et dont il dévasta les terres. Ces Arabes ayant fait leur soumission, il les interna dans le Maghreb, et il rentra lui-même à Marrie dans le roiurant elle radjeb de l’an 584. En 585 (1189 J. C.), il commença l’aqueduc de Maroc, et il se mit en campagne pour aller soumettre la partie occidentale de l’Andalousie. Ce fuit sa première guerre sainte. Il s’embarqua à Kessar el-Djouez pour Algéziras, le jeudi 3 de raby el-aouel 585, et, aussitôt débarqué, il marcha sur Santa­ rem, d’où il se replia sur la ville d’Achbouna (Lisbonne). Il dévasta tous les environs, abattant les arbres, détruisant les troupeaux, tuant, pillant, renver­ sant les villages, incendiant les moissons. Puis il rentra à l’Adoua, emme­ nant avec lui trois mille femmes et prisonniers. Il arriva à Fès à la fin du mois de radjeb de cette même année, et il y resta quelque temps. Alors, ayant appris que le Mayorky(1) avait paru en Afrique, il sortit en toute hâte de Fès le 8 de châaban, et il se dirigea vers Tunis, où il arriva le 1er dou’l kaada ; mais, à la nouvelle seule de son approche, le Mayorky s’était enfui dans le Sahara, et il trouva tout le pays tranquille. En 586 (1190 J. C.), les Chrétiens, ayant appris l’éloignement et les occupations d’El--Mansour en Afrique, s’emparèrent des villes de Chelbâ, de Bedjâ et Beyrâ(2), dans l’occident de 1’Andalousie. A peine El-Mansour eut-il connaissance de ces événements qu’il écrivit aux kaïds de l’Andalou­ sie pour leur adresser de grands reproches et leur ordonner de courir sur les terres de l’Ouest en attendant sa venue, qui suivrait de près l’arrivée de ses ordres. En effet, les kaïds de l’Andalousie, s’étant tous réunis chez Mohammed ben Youssef, gouverneur de Cordoue, se mirent en campagne à la tête d’une nombreuse armée d’Almohades, d’Arabes et d’Andalous, et ils se rendirent sous les murs de Chelbâ, qu’ils assiégèrent et battirent jus­ qu’à la prise. Mohammed ben Youssef conquit également le château d’Aby Danès et les villes de Bedjd el, Beyrâ, et il revint à Cordoue ramenant quinze mille têtes de bétail et trois mille prisonniers chrétiens, qui entrèrent en ville enchaînés par bandes de cinquante, et cela au mois de chouel 587 (1191 J. C.). Dans ce même mois, El-Mansour, revenant d’Ifrîkya, rentrait à Tlem­ cen, où il resta jusqu’à la fin de l’année. Le 1er de moharem de 588 (1192 J. C.), appelé l’an de la Litière, ElMansour sortit de Tlemcen malade et vint à Fès porté sur une litière. Entré dans cette ville, il ne s’y rétablit qu’au bout de sept mois, et il se rendit à Maroc, où il demeura jusqu’en 591, époque de son départ pour la guerre sainte et la. célèbre campagne d’Alarcos.

    ____________________ 1 Le Mayorquin Yhya ben Ishac ben Ghânia. 2 Silves, Bedja et Vera.

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    RÉCIT DE L’EXPÉDITION D’EL-ALARK (ALARCOS) ET DE LA DÉFAITE DES CHRÉTIENS.

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    C’est la seconde expédition d’El-Mansour en Andalousie. L’auteur du livre (que Dieu lui soit propice !) a dit : Pendant qu’El-Mansour était en Ifrîkya et malade dans l’Adoua, les ennemis, profitant de son éloignement, avaient relevé leurs armées et pris beaucoup de pays. Ranimant leur haine contre les Musulmans, ils ravagèrent leurs terres et se mirent en campagne, pillant et renversant tout sans que nul fût capable de les arrêter ou de leur résister. L’armée des Chrétiens arriva ainsi jusque dans les environs d’Algéziras, et le maudit (Alphonse) écrivit une lettre à l’émir des Musulmans El-Mansour pour le défier au combat, tant étaient grands son orgueil et la confiance qu’il avait en lui-même. Cette lettre était ainsi conçue : «Au nom de Dieu clément et miséricordieux ; de la part du roi chrétien à l’émir El-Hanefy.» Ensuite : «Si tu es dans l’intention de te battre avec nous et qu’il te soit. difficile d’arriver jusqu’à nous avec ton armée, envoie-nous des navires et des radeaux, et nous viendrons nous-même avec nos troupes te livrer bataille sur ton propre terrain. Si tu remportes la victoire, je te ferai des cadeaux (le présent sera venu de lui­ même dans tes mains), et tu seras le roi de la religion ; et si la fortune est pour moi, je serai le roi des deux religions. Salut.» Lorsque El-Mansour reçut ce message, il en fut humilié, et l’amour­ propre de l’Islam se révolta en lui. Il rassembla les Almohades, les Arabes, les Kabyles Zenèta, Mesmouda et toutes les troupes pour leur lire cette lettre, et, après les avoir harangués et excités à la guerre sainte, il leur donna ordre de faire leurs préparatifs de départ. Ayant ensuite appelé son fils Mohammed, son lieutenant, il lui remit la lettre du maudit en le chargeant d’y répondre. Mohammed prit la lettre, la lut et écrivit au dos : «Dieu très­ haut a dit : retourne vers ceux qui t’envoient, nous irons les attaquer avec une armée à laquelle ils ne sauraient résister. Nous les chasserons de leur pays, avilis et humiliés(1).» Puis il montra ces lignes à son père qui fut enchanté d’une pareille preuve de sa haute intelligence, et qui expédia aussitôt le courrier. En même temps il ordonna de faire sortir les étendards et la tente rouge, et de prendre toutes les dispositions nécessaires afin que les troupes et les Almohades pussent immédiatement se mettre en campagne pour aller faire la guerre sainte. Il écrivit en Ifrîkya et dans toutes les provinces du Maghreb et du Sud pour faire appel aux Croyants, et de toutes parts de nom­ breux guerriers vinrent à lui. Il sortit de Maroc le jeudi 18 de djoumad el­ aouel, an 591, et partit à marche forcée, sans halte et doublant les étapes, ne s’arrêtant pour personne. L’armée, composée de troupes de tous pays, marchait sur ses traces pleine d’ardeur contre les Infidèles. Aussitôt arrivé

    ____________________ 1 Koran, chap. XXVII : la Fourmi, vers. 37.

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    à Kessar el-Djouez, il commença l’embarquement des troupes, et, sans interruption aucune, il les fit passer successivement dans l’ordre suivant : les Arabes, les Zenèta, les Mesmouda, les Ghoumara, les volontaires de toutes les parties du Maghreb, les Aghzâz, les arbalétriers, les Almohades et les nègres. C’est ainsi que toute l’armée passa la mer et débarqua sur le rivage d’Algéziras. L’émir suivit, immédiatement, entouré d’un magnifique état-major de cheïkhs Almohades, de guerriers, de docteurs et de saints du Maghreb. Dieu très-haut l’accompagna ; il mit pied à terre en très-peu de temps à Algéziras, où il arriva peu après la prière du vendredi 20 de radjeb de ladite. année. Il ne séjourna que vingt-quatre heures à Algéziras, et il se mit aussitôt en marche pour ne pas laisser refroidir un instant l’ardeur de ses troupes, immense armée bien organisée et sérieusement résolue, et aussi pour ne pas donner le temps à l’ennemi de se retirer dans son pays avant qu’il eût reçu la nouvelle de l’arrivée précipitée de l’émir des Musul­ mans et de l’ardeur de sa course pour venir le combattre sur le terrain qui lui convenait. Alphonse le maudit resta donc avec son armée auprès de la ville d’Alarcos, et El-Mansour arriva vers lui assisté par la force et la puissance de Dieu très-haut, sans être arrêté nulle part ni avoir attendu per­ sonne, avançant à marche forcée et sans faire cas de ceux qui restaient, der­ rière ; il ne s’arrêta que lorsqu’il ne lui restait plus que deux étapes pour arriver à la ville d’Alarcos. C’est là qu’il campa le jeudi 3 du mois de châa­ ban. Dès le lendemain, il rassembla les Musulmans pour prendre conseil sur l’attaque à faire aux ennemis de Dieu, les Infidèles, et Il se conforma ainsi aux ordres du Tout-Puissant et au Sonna de son Prophète, à l’exem­ ple de Mohammed et de ses compagnons, qui suivirent les prescriptions du Très-Haut exprimées par ce verset : Ceux qui décidant leurs affaires com­ munes en se consultant et font des largesses des biens que nous leur avons dispensés(1) ; et par cet autre : Consulte-les dans les, affaires, et lorsque tu entreprends quelque chose, mets ta confiance en Dieu, car Dieu aime ceux qui ont mis leur confiance en lui(2). L’émir prit donc successivement les avis des, principaux Almohades, des cheïkhs arabe, des cheïkhs Zenèta et autres Kabyles, des Aghzâz et des volontaires. Chacun donna ses bons conseils et fit connaître son opinion, Alors il manda les kaïds andalous, et, quand ils se furent présentés, il les fit asseoir près de lui, et après leur avoir dit les mêmes paroles qu’il avait dites aux autres, il ajouta : «O Andalous ! ceux dont j’ai pris les conseils avant vous sont d’excellents guerriers, mais ils ne connaissent pas la guerre des Chrétiens comme vous qui êtes habitués à vous mesurer avec eux ; vous connaissez leurs coutumes, leur tactique et leurs ruses.» Ils lui répondirent:

    ____________________ 1 Koran, chap. XLII : la Délibération, vers. 36. 2 Koran, chap. III : la Famille d’Imam, vers. 153.

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    «Ô émir des Musulmans ! nos opinions et nos connaissances se trouvent toutes réunies en un seul d’entre mous, que nous avons choisi à cause de son savoir, de sa religion, de son intelligence, de ses vertus et de, sa con­ naissance de la guerre et de la tactique militaire. Sincère et dévoué pour les Musulmans, il sera notre interprète, et ce qu’il dira exprimera exactement nos pensées sur ce que vous désirez connaître. Que Dieu vous soit propice ! Cet homme est le kaïd Aby Abd Allah ben Sanâdyd.» En effet, Ben Sanâdyd, s’étant rapproché de l’émir, qui l’accueillit avec distinction, écouta attenti­ vement ses questions au sujet de la guerre des Chrétiens et des dispositions qu’il fallait prendre contre de pareils ennemis, et il lui répondit : «O émir des Croyants ! les Chrétiens (que Dieu très-haut les confonde !) sont des hommes pleins de ruses dans la guerre, et il nous convient d’abord de les attaquer partout où ils se présenteront, en ayant toujours nos regards portés sur leurs fronts. Que par ton ordre élevé, un cheïkh Almohade, connu pour son courage, sa religion et sa fidélité, s’avance avec toutes les troupes com­ posées des corps andalous, Arabes, Zenèta, Mesmouda et autres Kabyles du Maghreb; donne-lui une enseigne victorieuse qui se déploie sur leurs têtes bénies contre les soldats ennemis (que Dieu les accable !). Garde auprès de toi l’armée Almohade (que le très-Haut la fortifie !), les nègres et les Hachem, et tiens-toi dans les environs du champ de bataille, masqué et de façon à être prêt à porter secours aux Musulmans si besoin en était. Tu demeureras là, si nous remportons la victoire avec ton khalife et par la grâce et la bénédiction du Très-Haut. Dans le cas contraire, tu, te précipiteras avec tes Almohades sur l’ennemi que tu mettras alors facilement en déroute. Tel est mon avis ; que Dieu l’agrée et toi aussi ! — Très-bien, lui répondit ElMansour, ton conseil est excellent. Que le Très-Haut t’en récompense !» Là-dessus chacun s’en retourna dans sa tente. L’émir des Musulmans passa toute la nuit (vendredi 4 châaban) en prière, invoquant avec ferveur Dieu très-haut (qu’il soit glorifié !), et lut demandant d’accorder la victoire aux Musulmans contre leurs ennemis, :les Infidèles. Enfin, à l’heure du sahaur(1), le sommeil vainquit ses yeux et il dormit quelques instants dans la mosquée. Il fit un beau rêve, et, se réveillant tout joyeux, il envoya chercher les cheïkhs Almohades et les docteurs, qui accoururent à lui. Il leur dit : «Je vous ai envoyé quérir à cette heure pour vous raconter le, motif de ma joie, et ce que j’ai vu en songe par la puissance de Dieu durant cette heure bénie. Pendant que j’étais prosterné, le sommeil ayant été plus fort que mes yeux, j’ai vu en rêve une porte qui s’ouvrait dans le ciel pour donner repassage à un cava­ lier monté sur un cheval blanc qui descendit à moi. Ce cavalier était d’une beauté éblouissante, est il tenait dans sa main un étendard vert qui, en se